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Bilan et perspective de la politique culturelle syrienne (2) - Entretien avec Ahmad Moualla
[mercredi 27 mai 2009]



Le Musée national de Damas a été fondé en 1936 par les Français, pendant leur mandat, pour accueillir le produit des fouilles réalisées par les missions successives. Comme peu de visiteurs étrangers le savent, ce musée n’est pas seulement archéologique. L’un de ses cinq départements est dévolu à l’art moderne. Aucun guide, local ou étranger, ne commente cette section apparemment sans histoire.

Pourtant l'art moderne et contemporain constitue une part non négligeable du patrimoine syrien, dont la vivacité s'expose de façon quasi-ininterrompue. Si l'art plastique attire moindre foule que le théâtre et la musique, il y a toujours une exposition à voir à Damas comme à Alep. L'accès à l'histoire de l'art syrien n'en reste pas moins difficile, en l'absence d'archives de l'actualité et de veille historiographique. Il ne faut pas toutefois négliger les entreprises récentes de documentation, sinon de travail critique, engagées par quelques opérateurs privés pionniers ou très récemment arrivés sur un marché en pleine structuration.

Si les institutions peinent à sortir de l'atonie en matière de soutien à la création et surtout de diffusion in et extra muros, l'absence d'organisation des artistes grève manifestement leur promotion et leur valorisation dans un environnement désormais aux marches de la spéculation marchande – encore modeste – élargie à tout le monde arabe. Un univers complexe, où les systèmes de valeurs affichent leurs limites, entre un Occident en quête permanente de "progrès" artistique dans un renouvellement des formes parfois sibyllin, et un Orient pénétré d'une re-connaissance formelle vénérée comme une fin en soi. La polarité de ces valeurs s'oppose et souvent s'échange sur ce territoire culturellement méconnu qu'est le Moyen-Orient, où les galeries semblent être tantôt des accessoires de prestige d'officines commerciales, tantôt de prétextes à exemptions d'impôts pour des cafés, tantôt des lieux dont le travail tente timidement d'aller au-delà de la simple représentation. Il semble qu'en Syrie, les artistes n'aient pas appris à préparer leur carrière ; dans un pays qui semble offrir peu d'opportunité de production et de diffusion, quel avenir pour le plasticien ? 

Dans le cadre de Damas 2008, Capitale arabe de la culture 2008, s'est tenue une rétrospective de l'art moderne syrien. Dans son troisième volet figurait Ahmad Moualla, né en 1958, praticien de l'art plastique et visuel. Ahmad Moualla a fait ses études à la Faculté des beaux-arts de Damas puis à l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD) de Paris, avant d'enseigner à la Faculté des beaux-arts de Damas (1989-1996). Artiste prolifique, figure polémique du monde de l'art, juge et partie de l'enseignement en Syrie mais aussi de la politique institutionnelle locale et du circuit marchand du Levant au Golfe, Ahmad Moualla livre des éléments de réflexion sur la situation de l'artiste et de son environnement au Moyen-Orient.

 

Nonfiction.fr : La visite des quatre départements du Musée national de Damas passe sans transition des antiquités islamiques au département d’art moderne. Cela situe-t-il sur l’échelle de l’histoire la naissance de l’œuvre d’art (tout au moins la peinture de chevalet) comme objet autonome, au tournant du XXème siècle ?

Ahmad Moualla : La région a connu, à la fin du XIXè siècle, un mouvement de renaissance arabe. Les regards portés vers Istanbul ont commencé à se porter plus loin vers l’Ouest, visant la libération arabe ainsi que l’accession à un progrès faisant défaut. Concernant l’art plastique et visuel, la tradition existante les liaient quasi-exclusivement à l’architecture et l’artisanat ornemental, à l’exception peut-être de quelques modestes tentatives d’émancipation artistique qui n’étaient pas allées bien loin. A partir de ce moment, des copies dites orientales – c'est-à-dire des copies de peintures occidentales de style orientaliste – sont apparues ainsi que des œuvres "à la manière de". Le plus célèbre des artistes de l’époque est sans doute Tawfiq Tareq  dans l’œuvre duquel on reconnaît des compositions françaises ou italiennes. Il faut comprendre que c’était une façon de se pénétrer de ce nouvel univers et d’approfondir la connaissance des démarches artistiques. Avec la fin des Ottomans et à l’aube des années 20, les Français sont arrivés en Syrie avec dans leurs bagages les esthétiques, les techniques et les matériaux de la peinture occidentale ; là, on est passé à la vitesse supérieure. Bien qu'il existât depuis des années, l'Impressionnisme a fleuri en Syrie avec la fureur de la nouveauté, et ce pendant tout le mandat français. Vers la fin du mandat, de jeunes artistes sont partis étudier en Occident ou en Egypte. Leur retour n’a pas signifié la naissance d’un mouvement artistique syrien à proprement parler, mais le point de départ d’une activité importante.

 

 

Nonfiction.fr : La collection du Musée national rend compte de cette activité. Le visiteur européen peut être toutefois surpris de la re-visitation permanente des styles et esthétiques occidentaux qui perdure jusque dans la production des artistes d'aujourd'hui. Alors que la maîtrise technique des peintres syriens est manifestement stupéfiante, ces derniers semblent en panne d’inventivité stylistique et de solutions plastiques innovantes. Damas est riche de bon surréalisme par exemple, ou de bon expressionnisme abstrait peints dans les années 70 ou 90. Le caractère mimétique de la création picturale syrienne par rapport à l’Occident est-il un symptôme rémanent de l’histoire coloniale ou une persistance profonde du phénomène d’appropriation par imprégnation que vous avez décrit auparavant ? L’artiste que vous êtes pourrait-il défendre la thèse d’une esthétique culturellement syrienne ?

Ahmad Moualla : Ce n’est pas aussi tranché que cela, bien sûr. Après la Libération [1946], le ministère de la Culture a joué un rôle important dans l'envoi de nombreux jeunes syriens à l'étranger. Ils sont revenus avec un large spectre d’expériences et d’idées nouvelles. Ils sont toutefois restés attachés à la culture d'où ils venaient ; le Réalisme socialiste d’Europe de l’Est ou encore les symboles en rapport avec la lutte pour la libération de la Palestine ou du Vietnam selon les sympathies idéologiques et militantes des uns et des autres. Ceux qui étaient en France et qui en sont revenus ont ramené avec eux le Surréalisme et bientôt il y eut en Syrie des poètes et des peintres surréalistes … Et puis il y a ceux qui sont passés à l’Ouest pour ne jamais revenir, comme Marwan Khassab Bashi  ; ce sont leurs catalogues qui font régulièrement le trajet du retour. En même temps, certains cherchaient une voie d’expression exclusivement personnelle comme Fateh Al-Moudarres.

La maîtrise technique que vous évoquez est liée, selon moi, à la valeur absolue que le Syrien donne à la "façon" ; maîtriser la technique, c’est maîtriser le sujet, le "fermer" en quelque sorte. Et puis de la technique sont nées bien des idées ! Vous trouverez toujours des gens, notamment à Alep, qui aiment les choses "bien comme il faut", mais qui ainsi oublient l'art. C'est l'un des visages de l'Atelier syrien, des années 50 jusqu’à nos jours. Cette obsession de la Belle Façon peut expliquer pourquoi de nombreux travaux sont emprisonnés dans le tableau de chevalet et dans la sculpture à l’exclusion de toute autre forme d’art. Ce sont les seuls moyens d’expression employés par des artistes qui ne cherchent pas plus loin. Le champ artistique syrien est inerte depuis des années, alors qu’autour de lui, au-delà de ses frontières, il se passe des choses nouvelles dans le monde. Nous sommes dans une impasse créative, une impasse dans laquelle la récente émergence du marché de l’art en Syrie nous précipite plus que jamais : l’offre des galeries à Damas se concentre essentiellement sur la peinture et la sculpture. Il n’y a donc pas d’issue.

 

 

Nonfiction.fr : La Faculté des Beaux-Arts de Damas, où vous avez enseigné, ne peut-elle pas être porteuse d’un espoir d’ouverture ? Vous parliez de ceux qui sont partis et revenus : vous êtes l’un d’eux.

Ahmad Moualla : La Faculté s’est placée, dès sa naissance au début des années 60, sous le signe de l’ouverture. Ses professeurs venaient quasiment tous d’autres horizons : Pologne, Egypte, etc. Une véritable équipe pédagogique s’est mise en place et la Faculté fut longtemps la seule porte ouverte à tous les talents. Pendant mes études, à la fin des années 70, j’étais moins attiré par les sections Peinture et Sculpture que par le département Communication visuelle, qui cherchait à échapper à l'académisme. Je suis ensuite parti à Paris dans les années 1980 suivre un cursus à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs où j’ai découvert, grâce à mes professeurs, la sémiologie appliquée au graphisme ; les discussions techniques cédaient le pas au monde des idées et de la création visuelle. Plus tard, mes années d’enseignement ont été consacrées à l’apprentissage de la création graphique comme un système en rupture avec la permanence pesante de la tradition plastique. Cela n’a pas été un succès.

 

Nonfiction.fr : Entendez-vous que l'éduction de l'art en Syrie n'est pas en phase avec la réalité contemporaine ?

Ahmad Moualla : Sûrement - et dommage. Mon expérience m’amène à conclure qu’à la Faculté, l’art s’est arrêté avec Picasso. Et les étudiants ne savent pas où il commence ; les miens ne connaissaient ni Goya ni Turner, qui comptent parmi les pères de l’art moderne. Plus sérieusement, l’entretien et le renouvellement des idées et des références qui leur sont attachées font défaut. Pourtant, Internet existe en Syrie et son accès aussi. Internet, c'est avoir une communication de bon niveau au-delà des frontières, c'est un moyen pratique pour découvrir des idées, des textes, des images nouvelles, c’est aussi un outil artistique à explorer. Malgré cela, la connaissance stagne. L'apprentissage des langues étrangères est mineur. Toute notre éducation est basée sur l’apprentissage par cœur. Aucune méthode pédagogique en Syrie ne prend en compte la recherche, la réflexion, la créativité. Et c’est le cas dans tous les secteurs : français, anglais, maths, etc. Le résultat : le passé est mieux que le futur. On y a déjà toutes les réponses sur toutes les questions, alors pourquoi se poser des questions ? C’est pour moi la base du problème. On constate qu’il y a beaucoup de travail sur la surface du tableau, mais peu de recherche esthétique ou d’approche problématique et critique dans l’épaisseur de son élaboration.

 

Nonfiction.fr : Il est patent que les bibliothèques d’histoire de l’art sont rares et que l’actualité éditoriale sur le sujet est maigre. Les ouvrages de référence manquent à l’appel, notamment par défaut de traduction ou le cas échéant, ces livres sont anciens. Cela révèle-t-il un défaut d’ouverture culturelle ou une volonté d’enfermement sur une culture nationale ?

Ahmad Moualla : Ni l’un ni l’autre. C’est l’attitude de quelqu’un qui est content de soi. 

 

 

Nonfiction.fr : Est-ce que ce système éducatif produit d’autres profils que des artistes/professeurs, à savoir des historiens et des critiques ?

Ahmad Moualla : Non, il ne peut pas. Comment un pareil système éducatif, étalé de la maternelle à l’université, les produirait-il ? J’ajouterai que la Faculté n’est pas là pour former seulement des artistes mais aussi et surtout des enseignants pour les établissements éducatifs du pays. Bien sûr il y a quelques talents qui ont un rapport chaleureux et passionné avec l’art mais on ne peut pas dire que la création soit le cœur du sujet. Pour dire la vérité, l’art plastique syrien date des années 60 ; la consistance qu'il trouve dès ce moment-là mériterait que des théoriciens et des critiques lui donnent la valeur culturelle qui est la sienne. Et bien ils n'existe pas.

 

Nonfiction.fr : Parlons maintenant des artistes qui parviennent à sortir de la Faculté à savoir des personnalités créatives avec un projet artistique. Quels sont, en Syrie, les moyens de production et de diffusion de ses œuvres ?

Ahmad Moualla : Effectivement, un artiste, c’est d’abord un projet. Au niveau de l’administration et de l’Etat, il a un statut : on fait attention à lui, on essaie de le pousser et de l’aider, par exemple en l’exemptant d’impôt. Mais c’est dans la tête des gens que l’artiste a un statut particulier. L'avènement du cinéma et de la télévision mais aussi la percée de la littérature occidentale ont fait de l'oreille de Van Gogh une héroïne de roman, et relégué son œuvre à l'accessoire. La répercussion en Orient du mythe de l'artiste maudit a connu et connaît encore des beaux jours dans la spectacularisation d'une identité artistique tourmentée . Il est dangereux de lire l’art de cette manière car ce n'est pas lire l’art pour lui-même. Et il est dangereux pour l'artiste de se laisser ainsi instrumentaliser. Nous avons maintenant une énorme quantité d’artistes, comme nous avons beaucoup de footballers qui le sont devenus grâce à un maillot griffé et des chaussures de sport. Il ne suffit pas de toucher aux couleurs pour devenir artiste ; c’est une manière de penser, de voir, une position particulière dans ce monde, une conscience par rapport au passé, au présent, au futur, etc. Il faut beaucoup de choses pour devenir un artiste, mais un briquet sans gaz et sans flamme a toujours l’air d’un briquet, n’est-ce pas ? A regarder de plus près le marché actuel, on peut gratter la surface et s’apercevoir que derrière les "artistes" il y a quelqu’un qui décide "qui fait quoi".

 

Nonfiction.fr : Quels sont les commanditaires institutionnels et publics qui agissent en Syrie ?

Ahmad Moualla : Chaque année se tient une sorte de Salon d’Automne syrien pendant lequel le ministère de la Culture soutient la création par l’acquisition d’une quantité énorme d’œuvres pour une somme tout aussi énorme [8 à 10 millions de livres syriennes. Chiffres non publiés. NDLR]. Hélas, ni les critères d’acquisition, ni les procédures, ni la liste des acquisitions ne sont publics. Si la volonté de représenter la variété de la création syrienne ne peut être mise en cause, la pertinence de la méthode et des moyens est plus que douteuse. J’ai proposé d’arrêter le saupoudrage et de se concentrer sur un panel d’artistes que cette manne aiderait à se développer ; faire à la lumière ce qui se fait en partie dans l’ombre, en fait ; remplacer le clientélisme par des critères affichés et favorisant la compétition. Evidemment cela n’a pas marché et les affaires de personnes à personnes sont repartis de plus belle. Cet exemple pour vous dire qu’il n’y a pas de politique culturelle publique, structurée et visible. C’est un comportement opportuniste, qui réserve parfois de belles rencontres et de belles surprises, mais n’est pas constructif. D’ailleurs, ce que l’on appelle la "collection" du ministère n’est pas une collection à proprement parler : c’est un fonds. Et ce fonds est la mémoire des jurys qui ont choisi ces travaux, et non la mémoire de l’art syrien. A mon avis, si nous n’avons pas de mouvement artistique en Syrie, c'est que nous avons seulement des gens qui travaillent dans l’art. Nous n’avons pas d’archives de ce qui se passe, rien qui représente véritablement la vie artistique. 

 

 

Nonfiction.fr : Le travail historique manque concernant ce fonds, à de rares et récentes exceptions près. Les quatre volets de la rétrospective de l’art moderne syrien organisée dans le cadre de Damas 2008, n’ont pas donné lieu à des publications scientifiques sur l’extrait du fonds qu’elle a donné à voir. Les catalogues constituent de piètres outils de promotion en raison de la mauvaise qualité des reproductions pour certaines oeuvres, et de l'absence d'appareil critique et documentaire selon les ouvrages. Tous ces catalogues signalent cependant un investissement public dans la promotion des artistes ; est-ce aussi le cas en ce qui concerne la production des œuvres à l’occasion d’une exposition ? Des moyens existent-ils ?

Ahmad Moualla : Chacun d’entre nous a commencé tout seul. Il n’y a pas d’organisme de soutien à la création proprement dit. Beaucoup ont travaillé comme professeurs à la Faculté des Beaux-Arts ou au ministère de la Culture, puis, à côté, ont réinvestit dans leur art les produits générés par les expositions. La nouveauté radicale, elle, est la plus difficile à financer. Pour revenir à Damas 2008 et à sa rétrospective, son approche était plus moderne que contemporaine, étant donné que le découpage du fonds par génération d'artistes a servi d'axe historique. Le vrai bénéfice pour les artistes aurait été de faire itinérer ces expositions rétrospectives dans le pays et à l'étranger pour rencontrer un public – c'est-à-dire donner des moyens de diffusion rares. Il n’y a pas beaucoup d’échanges, y compris à l'intérieur du monde arabe où la politique des états pèse sur la vie culturelle. Beaucoup d’artistes syriens travaillent dans les pays du Golfe ou en Arabie Saoudite mais leur production n'arrive pas nécessairement jusqu'à nous. Je dois aux jurys et biennales auxquels j'ai été invité de connaître des artistes égyptiens ou libyens ou saoudiens. Ce sont de précieux moyens d'information.

 

Nonfiction.fr : Après les expériences de Damas 2008 et alors que la construction d'un musée d'art moderne a été annoncée à l'horizon 2014, le terrain apparaît favorable à une offre plastique sortant enfin de la confidentialité – ce qui est fait depuis plusieurs années pour la musique et le théâtre. Comment jugez-vous les projets d'avenir de l'Institution ?

Ahmad Moualla : La question, aujourd'hui, qui nous départage est : faut-il une galerie nationale ou un nouveau musée ? Il nous faudrait dans un premier temps ce que nous n'avons pas et ce que malheureusement Damas 2008 ne nous a pas laissé : un équipement pérenne et aux normes internationales pour les expositions. Que fait-on si on veut prendre de l’eau sans avoir un saut ? Donner le goût de l'art d'aujourd'hui, développer la pédagogie au bénéfice de la culture ne sont pas le travail d'un personne ou d'une institution : c'est un projet de société. Cela peut prendre beaucoup de temps : l'Opéra est resté trente ans dans les cartons avant de voir le jour. Je ne suis pas partisan des solutions radicales qui n'aboutissent jamais, mais plutôt d’un projet qui se construit étape par étape. Il nous faut d'abord un endroit qui bat comme un cœur dans la ville : une bonne salle d'exposition, une bonne librairie diffusant de bonnes publications, un bon programme de conférences. Aujourd'hui, ce n'est pas ce que peut offrir le Musée national, débordé par l'archéologie dont c'est l'identité première. Quant à un Musée d'art moderne syrien, nous verrons quand il sera sur les rails.

 

 

Nonfiction.fr : Vous décrivez un système clos qui a des velléités d'ouverture.  Ces six derniers, trois nouvelles galeries ont ouvert leurs portes à Damas. Quelle serait la part du marché et des opérateurs privés dans la potentielle transformation de ce système ?

Ahmad Moualla : Le terme de "galerie" est peu adapté aux commerces de l'art en Syrie. Le marché est géré par de courtiers en appartement où sont reçus leurs clients. Un simple coup de téléphone déclenche bien souvent une exposition. Mais le catalogage qu'ils ne font pas, le travail de soutien aux artistes et de développement qu'ils ne font pas, le suivi logistique et les publications qu'ils ne font pas et enfin les archives qu'il n'ont pas, ne me permettent pas de dire que notre marché est géré par des "galeries". L'arrivée de Christie's à Dubai [en 2006] et autres établissements de vente ne facilite pas la compréhension d'un marché où la spéculation crève les yeux ; envoyer un tableau avec celui qui en sera l'acheteur est monnaie courante, comme les prix exorbitants qui sortent de nulle part. Dans les vernissages de Damas, que signifie désormais ces expos qui fourmillent de points rouges au bas des oeuvres ? Ce sont des expositions ou des bordereaux de vente ?

De vrais artistes sont tombés dans le panneau du marketing de l'art ; ils sont devenus les fonctionnaires de galeristes qui décident de l'offre. Une véritable relation avec un vrai collectionneur est rare, mais elle existe. J’ai été habitué à faire de la peinture, comme d'autres, sans penser qu’un jour je vendrai quoi que ce soit ; c'était même à mes yeux un acte péjoratif, qui reléguait l'art au niveau du service. Plus tard, j’ai compris comment vendre pouvait m’aider : à avoir mon atelier, à avoir des matériaux et produits professionnels, etc. Mais pour autant il faut bien travailler, sans jouer, sans faire semblant. Dans la société syrienne, on commence à voir apparaître des gens qui n'achètent pas de l’art pour décorer leurs murs – sinon cela signifie que l'on sera "fini" quand le mur sera rempli. Ces gens agissent comme des partenaires voire des entrepreneurs ; ils ne sont encore qu'une poignée mais grâce à eux, quelques expériences artistiques voient le jour, et aussi quelques collections.

 

Nonfiction.fr : Il n’y a pas de secret : la société syrienne s’ouvre à la consommation, tout le monde veut avoir une voiture et une maison, et les artistes aussi, n'est-ce pas ?

Ahmad Moualla : C'est pourquoi il ne faut pas faire semblant ; si on vise l’art, on va faire de l’art ; si on vise les dollars, on va faire des dollars, pas de l’art.

 

Nonfiction.fr : Plus on est isolé et moins on sait s’organiser ; toutefois l'apparition de nouveaux opérateurs culturels privés (galeries mais aussi éditeurs numérique, par exemple) ces deux dernières années semble promettre de prochains changements au sein d'un réseau actuellement peu capable de promouvoir la création syrienne au sein des circuits internationaux. N'est-ce pas une perche tendue à la nouvelle génération ?

Ahmad Moualla : Il y a beaucoup de talents qui ont aujourd'hui plus de choix dans leur manière de s'exprimer : les beaux-arts mais aussi le cinéma, l'animation, les médias. Cependant, comme je l'ai dit précédemment, il est indispensable de rafraîchir les esprits et de se brancher sur le reste du monde. Le monde arabe est grand, mais s'enfermer dans le monde et la langue arabes, c'est s'enfermer dans l'endroit où l'on est. A mon avis, le monde est à un seul endroit, c'est-à-dire partout. Aller se mesurer au monde, c’est se donner une chance d’y trouver sa place.



Propos recueillis le 23 avril 2009.
 

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