Monde

Quand la Tunisie sinvente. Entre Orient et Occident, des imaginaires politiques

Couverture ouvrage

Driss Abbassi
Autrement , 155 pages

Tunisie : des identités nationales
[mardi 26 mai 2009]


Driss Abbassi révèle les grandes étapes de la construction chaotique de l’identité nationale de la Tunisie. Un essai passionnant.

À l’évidence, le rapport d’un État et d’une nation à l’histoire n’est pas innocent. Il est toujours marqué du sceau de la sélection, de l’oubli, et procède d’une complexe et permanente actualisation des références du passé. C’est cette question qui a intéressé Driss Abbassi, enseignant-chercheur à l’Université du Sud – Toulon – Var et chercheur associé à l’Institut de Recherches et d’Études sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM), et qui l’a incité à analyser dans son dernier ouvrage le contenu des livres d’histoire et de géographie publiés à l’intention des classes primaires et secondaires en Tunisie, de l’indépendance au début des années 2000. Cette étude de contenu systématique, l’auteur l’a complétée par de brèves incursions dans les documents destinés à la promotion touristique du pays et à son rayonnement international dans le domaine du sport de haut niveau. Sans épuiser ses propos, tentons de restituer ici les grandes étapes de l’invention chaotique de l’identité tunisienne dessinées dans cet essai passionnant.


Ben Ali et la réinvention d’une Tunisie essentiellement méditerranéenne


Soulignons d’abord le paradoxe. L’image élaborée par le pouvoir de Ben Ali, et largement entretenue du reste par les acteurs de la promotion touristique depuis une bonne décennie, ressemble étrangement à celle qui fut véhiculée durant la période coloniale : une Tunisie essentiellement méditerranéenne, en termes géographique et culturel, et sans grande attache avec son appartenance maghrébine.

La majorité des références au passé mises en avant font ainsi l’impasse sur l’enracinement dans la culture arabo-musulmane et sur la période coloniale pour promouvoir l’appartenance carthaginoise et, dans une moindre mesure, romaine. Mentionnons ici pour exemple que la Tunisie propose désormais entre autres produits à caractère historique et culturel des circuits touristiques carthaginois et qu’Hannibal figure sur l’un des billets de banque (le plus petit il est vrai), celui de un dinar. En enracinant dans ce lointain passé l’identité nationale, il s’agit de fonder la spécificité de la Tunisie sur "l’ancienneté de son territoire et [sur] son ‘exceptionnalité’ géographique", écrit Driss Abbassi.



Ce méditerranéo-centrisme a été particulièrement explicite à l’occasion des deux dernières grandes manifestations sportives internationales organisées par le pays : en 2001 d’abord, aux Jeux méditerranéens auxquelles participèrent 23 pays ; en 2004 ensuite, lors de la Coupe d’Afrique de Football. Pendant les cérémonies d’ouverture et de clôture de ces deux évènements internationaux, on a mis en évidence avec beaucoup d’insistance et de créativité le lien direct entre la nouvelle identité tunisienne élaborée dès la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987, et la Méditerranée. D’après l’auteur, la véritable rupture avec ce qui précédait date de 1994 et doit être mise en rapport avec l’échec de la relance de l’unité maghrébine.

On comprend ainsi combien cette nouvelle identité promue par l’État entre en concordance avec ses choix économiques et diplomatiques. Au niveau national, on comprend bien également comment celle-ci entre en cohérence avec le projet de cohésion sociale du pouvoir qui s’est lancé, et ce dès les débuts, dans une lutte radicale, idéologique et policière contre la mouvance intégriste.


Bouguiba plus arabo-musulman que méditerranéen

Cette nouvelle identité rompt radicalement avec celle qui avait prévalu tout au long du règne bourguibien. Durant cette période, l’appartenance quasi exclusive à l’histoire et à la culture arabo-musulmane était mise en exergue, sans évocation du passé préislamique, et sans références à la présence berbère ; l’appartenance maghrébine était fortement revendiquée, les luttes et guerres d’indépendance ayant imposé l’affirmation de cette identité comme base de la solidarité combattante.

Malgré cette tendance lourde, Driss Abbassi constate une dichotomie très révélatrice. Durant toute la période du pouvoir bourguibien, quand le discours destiné aux élèves du primaire – où l’enseignement de l’histoire se faisait en langue arabe – mettait exclusivement l’accent sur l’identité et l’histoire arabo-musulmanes de la Tunisie et son appartenance au Grand Maghreb arabe, dans le secondaire par contre – où l’enseignement de l’histoire et de nombreuses autres matières était dispensé en français – l’accent était mis bien davantage sur l’appartenance historique et géographique de la Tunisie à la "méditerranéité". Dans des ouvrages le plus souvent rédigés par des enseignants français avec, parfois, des collaborations tunisiennes, l’identité tunisienne s’enracinait dans son passé de terre de lien et de rencontre entre les rives nord et sud de la mare nostra. On retrouve là encore un thème qui était au cœur de la représentation coloniale de la Tunisie.

Cette contradiction, insiste l’auteur, est dans une certaine mesure l’expression de l’ambiguïté et des limites de la philosophie politique bourguibienne fortement imprégnée d’un libéralisme culturel d’obédience laïque et contrainte de faire avec les perceptions qu’à de son identité la majorité du peuple tunisien, en particulier celui d’origine rurale.


Un décalage de plus en plus net entre l’État et la nation


Le pouvoir tunisien n’en finit donc pas, en fonction de ses objectifs économiques, de ses ambitions géostratégiques et de la réalité sociale avec laquelle il doit composer, de refaçonner l’image historique et l’identité du pays. Reste qu’aujourd’hui, et c’est sur cette interrogation que se clôt cet essai d’archéologie et d’historiographies identitaires, si la classe politique aux affaires et une partie des universitaires contribuent à alimenter les directions de l’entreprise de Ben Ali, celle-ci apparaît de plus en plus en décalage avec le vécu de l’immense majorité des Tunisiens, particulièrement les jeunes. Ces derniers se perçoivent d’abord et avant tout comme appartenant au monde arabo-musulman, ce qui n’est pas sans créer d’inquiétantes discordances.
 

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3 commentaires

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y-23

27/05/09 19:40
Je pense pas que cette phrase est vrai,il faut que vous approfondiez plus vos connaissances et essayez de faire disparaitre ces clichés.Ces derniers se perçoivent dabord et avant tout comme appartenant au monde arabo-musulman, ce qui nest pas sans créer dinquiétantes discordances.
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selon anis

28/05/09 01:59
l'identité tunisienne:entre anges et démons
A t-on besoin d'une vraie identité tunisienne? Cette même identité existe t-elle ou s'est elle perdue entre Islam, rêve arabe ou rêve occidentale.
La Tunisie a elle besoin d'une nouvelle identité exprimant ces vraies valeurs et ses nouveaux besoins. Ou faut t-il continuer à suivre la classique identité arabo-musulmane ?
Câest depuis lâépoque du Khaled Ibn Walid quâon connu lâarrivée de lâislam et de culture arabe
Cette dernière malgré sa richesse et ce quâelle a apporté dâimportant à notre histoire, nâa pas réussi à ajouter mais plutôt supprimer et reconstruire.
Je ne fais pas partie de ces nostalgiques des temps berbères, de ceux qui sont viscéralement islamophobes, qui eux renient lâévidence, à savoir quâils sont en partie arabes et musulmans balayant dâun revers de main les apports essentiels de la civilisation arabe. Comme dirait Nietzsche, ce sont des nihilistes qui ont tué dieu et gardé sa morale. Je ne suis pas non plus un pro-occidental invétéré .Si non je serai quâun simple chercheur de solutions existantes et de modèles prêts à appliquer ( dans l(histoire, aucun changement ne réussit sâil nâest le fruit des propres besoins et lââme de lâidentité du peuple).
La Tunisie depuis lâépoque de Carthage nâest un mélange de divers ethnies, religions, mouvements politiques et philosophique (câest seulement avec lâarrivée des arabes que tout a changé) et depuis on souffre du « le malaise de la civilisation » ou je dirais bien la routine de la civilisation.
Il ne faut pas etre aussi offensant et fermé sur cette civilisation qui reste toujours un composant essentiel de lâhistoire de la Tunisie.
Moi, je demande quâil soit rendu à César ce qui revient à César, rien dâautre.
Je suis fier dâêtre né musulman (même si je le suis pas vraiment mais je parle de lâislam comme culture et non pas lâislam des pays de Golfe) et reconnait les apports de la civilisation arabo-musulmane qui fait partie intégrante de notre identité tunisienne. JE dis juste quâil faut aussi reconnaître nos différences fondamentales avec les autres pays arabes et réhabiliter aussi le côté berbère , phénicien, romain, juif , germain, turc et français trop souvent négligés de notre identité.
Le problème câest que pour beaucoup qui tombent dans lâidéologie, comme pour ces marxistes (anti arabes et antipatriotiques sous contexte du respect du livre marxiste) et autres arabophones câest tout ou rien. Nous sommes soit arabes soit berbères soit « occidentalisés » soit rien. Câest une position non seulement injuste envers notre histoire mais extrémiste et dangereuse (surtout pour un pays en phase de développement économique).
Je ne peux en passer sans oublier le coté marxiste en moi, Marx dit que le facteur économique et le majeur moteur de tout changement et évolution, alors une économie tunisienne serait elle la solution ? ou se manifeste notre identité économique ? Peut-on en parler dâune identité économique dans un monde ou les lois du marché internationales règnent et les Gourous de la mondialisation frappent à nos portes ?
Les idéologies extrémistes nous séparent, le tunisien ne peut retrouver confiance en lui et surtout remplir le vide idéologique quâen cherchant en lui-même, son environnement et sa culture sa vraie identité.
Cette conception extrémiste illustre le désarroi et la crise identitaire des jeunes en Tunisie.
Certains, sous lâinfluence dâun prosélytisme islamiste de plus en plus agressif notamment à travers certaines chaînes télé du golfe versent dans un intégrisme religieux dangereux et veulent faire de la Tunisie un pays obscurantiste. Lâislam de nos jours et avec les défis qui nous attendent devient un problème et ne peut jamais être la solution (lâislam est une religion et dés que ça dépasse sa définition ca devient une charge lourde sur lâépaule de La Tunisie de demain).
Dâautres leurrés par le mirage occidental vendent leur peau pour un aller simple à travers la méditerranée. Dâautres encore, ballotés entre athéisme et « libéralisme » préconisent un alignement total sur la société occidentale (il y en a même qui prônent lâintégration à lâunion européenne et lâadoption de lâalphabet latin...).
Tous ces idées extrémistes ne sont liés que par un point commun : lâabsence de confiance en soi, lâabsence dâun « état psychologique » stable intermédiaire (modéré même) quâon trouve et à travers le quâelle on se retrouvera. Câest un vide idéologique et identitaire quâon ressent (preuve que lâidentité arabes on lâa jamais vécu et ne nous a jamais aidé (comme tunisiens).
Les tunisiens ne trouvant pas de valeurs et de repères identitaires valorisant à lâintérieur même de notre société et se rabattent donc sur dâautres modèles étrangers. Les Américains quant ils ont besoin de héros se rappellent Washington Jefferson ou Kennedy, les français ont Vercingétorix, Robespierre ou de Gaulle. Et nous, ou sont passé nos vrais héros et valeurs humaines de notre histoire ( riche en elle-même que dâautre miette dâhistoire de pays cité précédemment) Les tunisiens, vers qui se tournent-ils en quête de valeurs ? Aujourdâhui câest soit Ben Laden et Saddam soit dâautres héros étrangers occidentaux.

Est-ce exprès de faire oublier les valeurs de faire noyer la vraie personnalité tunisienne dans un océan de films égyptiens, de musique libanaise (même des feuilletons turcs de nos jour)
Laissez nos artistes sâexprimer, Un musicien peut nous rendre espoir avec son instrument quâun politicien avec ses discours.
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utile47

02/06/09 10:07
Merci et un grand bravo à nonfiction.fr pour sa qualité. Bravo et Merci de même à Jean Paul Gachet, pour nous avoir signalé ce livre sur l'enseignement de l'histoire en Tunisie, et ouvrir par là même, un débat sur les politiques de la fabrication de l'identité de la part des gouvernements nationaux pour mieux "encadrer leurs citoyens. Ces politiques sont des instruments de gestion de toute organisation, enseignées aujourd'hui, dans n'importe quelle business school, sous l'appellation de Brand Management et "Symbolic Management". Sur le thème précis des politiques dites mémorielles, j'ai lu récemment un excellent travail de Monsieur Habib Kazdaghli, qui est professeur dhistoire contemporaine à La Faculté des Lettres de Tunis. Je conseille vivement sa lecture, car il montre, à travers l'histoire de certains monuments publics de type statues de Bourguiba, Noms de rues, comment on tente d'enseigner aussi ou d'imposer l'histoire de l'indépendance tunisienne par l'usage de l'espace public dans lequel nous circulons et vivons tous les jours. Ce texte se réfère bien sûr aux travaux de Pierre Nora sur les lieux de mémoire comme politiques de fabrication de l'identité collective. Mais il montre aussi toute la continuité de cette démarche des Etats de l'Indépendance, avec la politique coloniale en la matiére, en particulier avec les merveilleuses histoires des statues du Cardinal de Lavigerie, installée à l'occasion du fameux Congrés Eucharistique de Carthage de 1930 ( travaux du Pere Lelong, par exemple), ou encore encore celle de Jules Ferry, qui défendit devant l'Assemblée Nationale Française en 1880 la colonisation de la Tunisie. Il y a beaucoup à discuter dans ce domaine et singulièrement sur l'influence de ce genre de pratiques gouvernementales locales avec les difficultés actuelles d'intégration des jeunes générations arabes et méditerranéennes dans la modernité. Je renvoie le lecteur intéressé par ces thèmes de l'identité et modernité au texte suivant " Sidi Tahar Haddad" de Moncef Bouchrara sur moncefbouchrara.com, ainsi que bien sûr à une des dernières leçons du philosophe Michel Foucault, au Collège de France, en Janvier 1984 et qui s'intitule " Qu'est ce que Les Lumiéres".
Amicalement
Utile47

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