La réédition d'un livre majeur sur les péchés médiévaux, leur classification et leurs représentations iconographiques.

Les deux auteures enseignent respectivement aux Universités de Pavie et de Ferrare, et nous avaient déjà donné en 1991 un ouvrage remarqué sur « les péchés de la langue », que l’on retrouvera naturellement ici. Le présent ouvrage a connu une première édition italienne en 2000, suivie de sa première traduction française en 2003. Il s’agit donc ici d’une réédition, que la qualité de l’ouvrage méritait amplement.


Livre savant, parfois même difficile, au moins pour ceux de nos lecteurs pas forcément familiers de St Augustin ou de St Thomas d’Aquin. Qu’ils « s’opiniâtrent » pourtant - comme disait Montaigne : l’ouvrage en vaut la peine. D’abord parce que grâce à nos deux auteures, ils auront contact avec une série de textes fondamentaux, toujours bien choisis, et qui portent à la réflexion : traités de théologie et de morale, opuscules ascétiques, matériaux divers destinés à la confession ou à la prédication, textes à vocation pastorale, etc. Quel parcours, donc, d’Evagre le Pontique , Cassien  , du pape Grégoire le Grand (590-604), à Abélard ), saint Bernard, Albert le Grand ), ou Hugues de Saint-Victor , jusqu’à Gerson, théologien parisien du début du XVe siècle ). Rare panorama de toute la pensée médiévale sur le sujet des péchés capitaux.


C’est qu’il n’était pas mince, et le demeure, au moins pour les croyants, aujourd’hui encore. Qu’est-ce que le péché ? Quelle hiérarchie entre nos fautes ? Et quels « remèdes » ? Leur estimation n’a-t-elle pas varié, dans le temps ? Selon les milieux ? Autant de questions que soulève le livre.

Pour ce faire, nos deux collègues se sont évidemment réparti la tâche : les chapitres II, IV,V et VI sont dus à la plume de Carla Casagrande, les  chapitres I, III, VI et VIII sont de Silvana Vecchio. Sur ces neuf chapitres, les sept premiers sont consacrés chacun à un élément du septénaire, « canonique » depuis Cassien et Grégoire le Grand, dans l’ordre habituel : orgueil, envie, colère, acédie, avarice, gourmandise, luxure. Chacun va faire l’objet d’une présentation, à la fois analytique et diachronique, à partir des sources bibliques et patristiques, puis médiévales, celles-ci émanant la plus souvent d’hommes d’Église et relevant des divers genres « littéraires » mentionnés plus haut. Un des grands intérêts du livre est justement de nous montrer que, bien loin d’avoir été figée dans le temps, la notion de péché, la hiérarchie des fautes et donc de leurs compensations, l’éthique face au travail, à l’argent, au sexe, n’ont cessé d’évoluer en fonction des milieux sociaux, des activités des hommes, des enseignements de l’Église. Les deux auteurs proposent donc fort justement une réévaluation du discours sur les péchés capitaux et sur les images qui en furent si souvent les supports.


Venons-en au septénaire. Fallait-il ouvrir la série par l’orgueil - la superbe, comme on disait alors - ou par l’envie ? Le débat partagea longtemps les théologiens. Certes l’orgueil était bien, déjà pour l’Ecclésiastique (10, 15), « le commencement de tous les péchés », péché de Lucifer, de nos premiers parents, de Nemrod et de tant d’autres ; mais l’envie, péché de Caïn et d’Abel, d’Esaü, était aussi « la racine de tous les maux, la source de l’infortune, la pépinière des délits, la matière des fautes » (Cyprien), et, à la suite de saint Augustin et de Grégoire le Grand, « le péché le plus prolifique en péchés dérivés » . Comment choisir ?


Les deux auteures ont fait le même choix que Dante (Enfer, I, 45-49) en commeçant par l’orgueil, « péché de l’âme », « mépris de Dieu », père de la vanité et de l’hypocrisie, et de toutes ces parures aussi vaines que condamnables que pourchassèrent avec véhémence Bernardin de Sienne et Jérôme Savonarole, entre autres. L’envie, elle, est un étrange péché « qui ne procure ni plaisir ni joie », mais au contraire une souffrance intérieure de l’âme, « la douleur par le bien des autres ». Maladie sociale également, qui pervertit familles, cours, écoles, universités (déjà!) , et villes (pensons aux luttes intestines des villes italiennes des XII-XIIIe siècles).


Toute proche de l’envie, la colère, qui bénéficie d’une riche tradition vétéro-testamentaire et stoïcienne (le pire des péchés pour Sénèque), relève de ces « péchés de la parole », étudiés par C. Casagrande et S. Vecchio dans leur autre livre. A la suite de Grégoire le Grand et de Martin de Braga, elles nous en offrent une vraie phénoménologie, puis reprennent la distinction de Thomas d’Aquin entre « colère-vice » et « colère -passion », tant il est vrai que colère n’est point toujours péché : après tout, le Christ lui-même ne s’était-il pas mis en colère contre les marchands du Temple ?


L’acédie - le terme ne nous est plus familier, et nous lui avons souvent substitué des équivalents peu satisfaisants tels que anxiété, mélancolie, inquiétude, angoisse, tristesse, dont aucun en réalité ne rend vraiment compte  de cet « état d’aridité spirituel », d’« abattement de l’âme » qui entraîne « oisiveté, somnolence, humeur revêche, instabilité de l’esprit et du corps, verbosité ». Péché de solitaires, donc de moines (de plus loin encore, des anachorètes du désert égyptien), mais devenu avec le temps un vice de laïcs tel que le décrivent sermons et manuels de confession, exempla, traités des vices et des vertus, notamment celui de Guillaume Peyraut si souvent cité ici (datant du XVe siècle).

A son tour, l’avarice était déjà qualifiée de « racine de tous les maux » par saint Paul ! Et beaucoup la mirent en tête de tous les vices. C’est le péché qui, visiblement, a eu « le plus de succès » dans les discours comme dans les représentations figurées. Comme dans le cas de l’acédie, le Moyen Âge l’a fait passer d’une conception très large (que l’on trouve, par exemple, dans les traités dogmatiques de Lotario de Segni, le futur Innocent III, pape de 1193 à 1216) à un péché très grave proche de l’idolâtrie, et même de l’hérésie, responsable de la simonie. Mais c’est aussi un péché social, puisque synonyme d’injustice (le refus de partager), « grave manquement à la fois à la morale et à la foi, aux coutumes et à la doctrine », « péché contre le prochain », dit l’Aquinate. Nos deux auteures cite un exemplum qui vient du Pseudo-Vincent de Beauvais (qui n’est pas sans faire penser au savetier et au financier de La Fontaine).


La gourmandise elle aussi a beaucoup inspiré tant les auteurs de règles monastiques (exaltation du jeûne), que les scolastiques  et tous les imagiers : le lecteur trouvera, dans un cahier central dû à Jérôme Baschet, une quarantaine de reproductions, dont certaines en couleur, d’autres en noir et blanc (pas toujours très lisibles). Le stéréotype du moine glouton traîne ainsi dans nombre de fabliaux, jusque chez Rabelais bien sûr. Et Dante, on le sait, ne les ménage pas  (Enfer, VI, 4-39 et 52-54 ; Purgatoire, XXII, 16-27 et XXIV, 23-24).

La luxure enfin : les auteurs de pénitentiels et de manuels de confesseurs, les canonistes et moralistes, les prédicateurs  se sont surtout intéressés à la luxure des moines et des prêtres, péché mortel  synonyme de sacrilège, et à la luxure des époux, en faisant preuve, dans ce domaine, d’infiniment plus de souplesse (« le mariage, moindre mal ! ») et de compréhension.

L’avant-dernier chapitre reprend l’ensemble des sept péchés, ainsi que les sept vertus correspondantes (cardinales et théologales). Il revient sur l’élaboration d’ensemble de ce système théologique, son évolution pendant le millénaire médiéval, les métaphores et symboles qui ont servi le plus fréquemment à les exprimer : arbre des vices et des vertus, psychomachie (la lutte du Bien et du Mal, l’incarnation dans des animaux, des maladies, des sept têtes de la Bête de l’Apocalypse, l’image du voyage et de ses obstacles). Au total, un système qui a su allier solidité et souplesse, force et autorité, et montrer une étonnante capacité d’adaptation dans le temps.

L’ultime chapitre fait un sort particulier à l’iconographie médiévale des sept péchés capitaux. On ne pouvait, dans un tel livre, négliger les statues du portail central de Notre-Dame de Paris, ni celles d’Amiens et de Chartres, nombre de miniatures, les Giotto de la chapelle de l’Arena et l’Enfer terrifiant de la chapelle des Scrovegni, toutes deux à Padoue.
Un livre très riche donc. Un regret tout de même, qui n’enlèvera rien aux mérites du livre : la  bibliographie mentionne les sources uniquement dans leurs éditions latines, même lorsqu’il en existe des versions plus récentes et plus accessibles. Elle est aussi trop exclusivement italienne et anglo-saxonne. Vétille évidemment, mais qui aurait pu être évitée dans une réédition#nf#