L'étrange actualité de Levinas.

"Ce qui nous arrive : savoir l’accueillir comme une chance, n’en rien préjuger et s’ouvrir sans réserve ; savoir résister à l’air du temps, surtout quand les temps sont sombres"   : c’est le beau début du livre de François-David Sebbah, et sa double injonction contradictoire. De fait, comment mieux accueillir ce qui vient qu’en l’abordant à la lumière d’une philosophie de l’ouverture inconditionnée, comme celle de Levinas ? Ainsi, "mêler" Lévinas aux préoccupations de l’heure n’est pas de "pur hommage"  : c’est la philosophie de Levinas elle-même qui nous apprend à quérir cela, qui fait la préoccupation du jour. Le titre Levinas et le contemporain n’indexe donc pas seulement la volonté d’apparier une philosophie aux questions du présent, mais il annonce déjà le sens d’une lecture de Levinas, le désignant comme le philosophe de l’actualité même, en ce qui l’ouvre et qui la transit.

De quoi, toutefois, le jour (le "nôtre") est-il préoccupé ? Le livre de F.-D. Sebbah s’articule en six chapitres qui questionnent cinq thèmes de notre actualité : la guerre ; l’incivilité sociale ; la judéité ; le clonage ; les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC). L’unité de ces six chapitres, cependant, ne se réduit pas à leur assignation temporelle commune dans un "maintenant" purement chronologique : ils soulèvent tous, chacun à leur manière, la question de notre capacité d’accueil de – et de résistance à – ce qui se produit comme le plus inédit, voire comme le plus violent, de ce présent qui est le nôtre. Je me contente ici de signaler au lecteur les moments décisifs du parcours de Sebbah, dans l’ordre où le livre les enchaîne.

Les deux premiers chapitres ("I. C’est la guerre" et "II. L’évidence tout court (De la guerre à nouveau)") rappellent l’articulation principielle de la philosophie levinassienne : de l’être à l’autrement qu’être. En effet, si l’analyse phénoménologique fondamentale menée par Levinas révèle que "l’Être est violent : plus, que l’Être est violence et n’est que violence", et "que la violence est l’essence de l’essence" , elle ne s’épuise aucunement dans la gestique de cette attestation : elle s’excède en effet jusqu’au point d’ "ouverture sur l’au-delà de la guerre et du bonheur égoïste, sur l’au-delà de leur intime solidarité", découvrant, "l’Infini dans le visage d’autrui" . C’est en ce sens que chez Levinas, comme le rappelle F.-D. Sebbah, "être ne suffit pas"  : ce que l’on pourrait répéter, ici, sous cette forme : le présent ne se suffit pas à lui-même. À entendre : du présent, il faut savoir reconnaître l’excès pur qui l’habite, et le délivre comme un événement imprescriptible et, en un certain sens, "violent" ; mais du présent, il faut savoir se garder, afin de trouver les ressources, au sein même de l’accueil, d’une résistance à l’iniquité aveuglante du jour.

Le troisième chapitre du livre s’interroge sur "La Politesse de Levinas", dans une société devenue incivile. Levinas, on le sait, laisse entendre que toute sa philosophie pourrait se trouver rassemblée dans la formule "Après vous Monsieur". F.-D. Sebbah s’emploie, dans ce chapitre, à expliciter la "teneur phénoménologique"  de ladite expression – teneur qui lui paraît consister en quatre traits : 1. "Il s’agit d’une pure adresse"  . 2. S’y déchire "le sensible à même le sensible", effaçant le corps au profit du visage (de l’autre)  . 3. Elle renvoie à une "mise en situation singulière"  , et non à la simple application d’une maxime universelle et abstraite. 4. L’"Après vous Monsieur" signe un moment dissymétrique, où, "dans l’éclair d’une politesse", le temps est "hors de ses gonds"  . La civilité n’est donc pas le fruit de l’obéissance à une règle, ou d’un comportement mécanique visant à promouvoir la paix sociale : elle a lieu, à chaque fois, dans la singularité d’une rencontre, et dans le déchirement du temps et de l’espace (i.e. du sensible) qui ouvre à l’autrement qu’être : la lecture de F.-D. Sebbah permet donc d’échapper aux deux "conformismes réactifs qui font florès (réclamer l’ordre, la règle et la sécurité, ou bien lire en toute incivilité une révolte comme telle toujours légitime)"  .


Le quatrième chapitre s’ouvre sur une interrogation   : "l’œuvre de Levinas peut-elle être lue comme l’injonction pour un Juif de faire retour à la tradition de ses pères, et pour un non-Juif de faire signifier son existence à partir de l’expérience du peuple juif", ou bien, "au contraire, l’œuvre de Lévinas fait-elle culminer l’entreprise grecque, comprise comme libération de tout particularisme" ? Alternative aporétique à laquelle l’ouvrage suggère de répondre en déterminant le texte levinassien, comme une "traduction tendue sur fond d’intraduisible", traduction pouvant affecter "le grec, l’exigence philosophique, et témoigner depuis les contraintes de l’exigence philosophique de ce qui l’excède"  . Les deux derniers chapitres interrogent pour leur compte la dimension technologique de notre horizon, et ce sous un double aspect : d’une part (chapitre cinq), en méditant sur la possibilité du clonage humain (le clone ou l’androïde peuvent-ils "faire visage" ?) ; d’autre part, en questionnant la forme de présence instaurée par les nouvelles technologies de la communication (l’autre, présent à distance, est-il dans la portée du même Infini qu’un autrui près de moi ?). Nous laissons au lecteur le soin de découvrir les analyses proposées par F.-D. Sebbah concernant ces deux thématiques.

Qu’est-ce que le présent ? Et pourra-t-on un jour apprendre à l’accueillir comme tel, c’est-à-dire comme l’étrangeté – ou l’altérité – même ? F.-D. Sebbah, lisant Levinas, répond ainsi : de l’"essence" du présent, et de ce qu’il nous faut en faire, "rien ne nous permet" de décider a priori, et il y aura toujours là "le risque d’une expérience ou d’une épreuve à laquelle il faudra se livrer sans condition"  . Reste donc à tenter d’habiter "notre" jour, ses rigueurs et ses ombres – et sa clarté sans condition#nf#