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Société

Petites filles daujourdhui. Lapprentissage de la féminité.

Couverture ouvrage

Catherine Monnot
Autrement , 174 pages

Moi, Lolita
[lundi 20 avril 2009]


Comment devient-on une fille à l’ère de la culture de masse, entre Mon Petit Poney et Britney Spears ?

Fondé sur une enquête réalisée auprès d’une dizaine de filles de CM2 entre 9 et 11 ans, issues d’un milieu populaire et semi-rural, observées et interrogées dans la cour de récréation d’une petite ville du Sud de la France, mais aussi en dehors de l’école et à la maison, le livre de Catherine Monnot interroge les mécanismes de la construction identitaire des filles, à l’ère de la culture et de la consommation de masse.

Trente ans après l’ouvrage fondateur d’Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles , qui avait mis en évidence la transmission des mères aux filles des mécanismes de l’aliénation des femmes, et alerté l’opinion publique sur le sexisme véhiculé par la littérature enfantine (les contes de fée) ou les jouets (la poupée Barbie), Catherine Monnot, montre que ces petites filles, qui se considèrent comme des préadolescentes, ”demeurent très majoritairement poussées sur la voie de la reproduction sociale et culturelle, de l’imitation de leurs héroïnes médiatiques favorites, de schémas de pensée qui limitent bien souvent leurs horizons.” 


Un regard sans a priori

L’étude de Catherine Monnot s’inscrit dans un double ancrage : celui de l’anthropologie et de la sociologie de l’enfance, et celui des études de genre. À l’intérieur du monde de l’enfance, considéré comme une “sous-culture à part entière, structurée autour de codes (langagiers, corporels, vestimentaires, etc.), de pratiques et de valeurs propres, partiellement autonomes vis-à-vis du monde adulte”  , le  ”sous-groupe des filles” est isolé de manière à déterminer si elles vivent l’expérience de l’enfance de manière spécifique, et surtout, à “mettre en évidence les processus d’identification et les apprentissages sociaux et culturels à l’origine de leur construction identitaire” .

Dans ce but l’auteure analyse le rôle joué par le monde des adultes, observé à deux niveaux, celui des parents, et celui des industries culturelles, mais surtout, la manière dont les pairs – les autres petites filles, les camarades de classe et de jeu – participent d’un processus de “transmission horizontale” de l’appartenance de sexe. Pour ce faire, elle porte prioritairement son regard sur les apprentissages informels et ludiques qui s’effectuent dans le contexte des loisirs, et qui ont été, en France en tout cas, moins étudiés par les chercheurs que les échanges, plus normés, qui se déroulent dans le cadre pédagogique. De fait, Catherine Monnot, qui termine actuellement, à l’université de Toulouse, une thèse de doctorat sur “Les filles et la musique”, sous la direction d’Agnès Fine, connaît bien les travaux anglo-saxons issus des cultural studies, notamment ceux de l’École de Birmingham  ). Elle aborde ainsi sans a priori ni jugements de valeur des pratiques trop souvent décriées comme superficielles ou négligeables. Parce qu’elle accepte de prendre au sérieux des passions enfantines en apparence aussi frivoles que les magazines de stars, les coffrets de maquillage ou les livres sur les chevaux, elle est à même de décrypter des “processus d’intériorisation des ‘dispositions’ féminines, aussi profonds qu’insoupçonnés” .



Se construire avec les autres


Catherine Monnot revient d’abord sur cette microsociété qu’est la cour de récréation, espace genré où, en dépit de la mixité, les sexes se répartissent selon une règle immuable : les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Ces dernières apparaissent prises dans une double logique, d’individualisation et d’appartenance. Alors même que la petite fille s’autonomise de ses parents en se réfugiant, loin de leur regard, dans un lieu “à elle”, elle doit, pour être acceptée comme fille par les autres filles, investir les espaces de son sexe (notamment dans la cour de récréation), et participer à une culture de groupe originale, différenciée en fonction des classes d’âge, et fortement influencée par les médias de masse, notamment la télévision, Internet ou l’industrie musicale. De ce point de vue, le regard des pairs est prescriptif, puisqu’il importe de connaître certaines émissions pour ne pas être marginalisée, tout en faisant attention de se distancier de tout programme qui ferait ”bébé” et révèlerait son incapacité à intégrer le groupe des préadolescentes.

Aussi convient-il de tenir compte des nuances et contradictions qui peuvent exister entre les pratiques culturelles, telles qu’elles sont vécues dans l’intimité de la chambre à coucher, et les assertions publiques. L’observation révèle, sur ce point, que les enfants sont déjà parfaitement capables d’anticiper les réactions que certains comportements ou discours peuvent avoir sur leur entourage, et les modulent en fonction de leur interlocuteur, de manière à présenter une image de soi conforme aux attentes du groupe. Comme le remarque Catherine Monnot : “L’intégration sociale recherchée par le biais de ces activités apparaît ainsi supérieure à l’envie de s’affirmer personnellement. Cette quête de soi par le partage avec l’autre devient prioritaire en ce début de vie où la construction de l’identité sociale présuppose celle de l’identité individuelle.” 

À une période de la vie où elles doivent apprendre à gérer une image en pleine évolution, ces très jeunes filles se tournent souvent vers des stars auxquelles elles peuvent s’identifier, car celles-ci leur offrent, à travers leurs chansons, un message qui peut être perçu comme porteur d’affirmation de soi et d’émancipation. En même temps, il apparaît que ces chanteuses ont bien été “fabriquées” de manière à répondre à leurs besoins contradictoires, en jouant à la fois sur le sentiment d’identité et de proximité, lorsqu’elles sont elles-mêmes à peine sorties de l’adolescence (Lorie, Alizée), et sur l’individualisation et la complémentarité : dans les groupes de filles comme les L5 ou les Spice Girls, chacune des membres est supposée incarner un certain idéal féminin, et témoigner ainsi des multiples façons de vivre une féminité – qui n’en demeure pas moins très restrictive et codifiée.


Des stéréotypes bien ancrés

L’appropriation du corps est un élément essentiel de cet apprentissage de la féminité. La poupée – dans ses nouvelles incarnations, comme les Bratz, aguicheuses et délurées, qui ont détrôné, chez les 8-12 ans, les trop sages Barbie – peut servir de support identitaire, de même que la presse préadolescente qui, entre deux bricolages, distille aux fillettes conseils de mode et de beauté. De fait, les préadolescentes ont déjà pleinement intégré les codes visuels et esthétiques de la féminité adulte, telle qu’elle est imposée par les médias – minceur, cheveux longs, maquillage, vêtements tendance, blancheur de peau –, au risque de se retrouver prises au jeu de la mise en scène de soi, entre désir d’exhiber un corps potentiellement séducteur, et crainte du regard des autres, qui juge et qui exclut.



Dès lors, c’est souvent dans le secret de la chambre à coucher que les expérimentations ont lieu, comme une ultime répétition avant la véritable performance, celle qui se joue devant les pairs, tout à la fois complices, juges et concurrentes, et les garçons, supposés uniques destinataires de ce qui s’apparente à un rituel de séduction amoureuse. C’est que les rapports garçons/filles sont, eux aussi, largement prédéterminés par le discours médiatique, que ce soit à travers les blogs, les jeux de société (comme Secret Girls, qui, sous couvert de divertissement, initie les fillettes au flirt), les téléfilms (High School Musical) ou les pop songs. Des chanteuses comme Jenifer ou Britney Spears, parce qu’elles véhiculent une image double, à la fois innocente et hyper sexualisée, servent ainsi de support identitaire privilégié à des fillettes elles-mêmes victimes du syndrome “Lolita.”

Cauchemar post-féministe ? “Quelles limites à l’érotisation précoce des petites filles ?” s’interroge Catherine Monnot. Paradoxalement, remarque-t-elle, la censure ne vient pas des parents, qui offrent sans broncher des mallettes de maquillage ultra sophistiquées, ou des enseignants, qui refusent le plus souvent d’empiéter sur le domaine parental, mais des fillettes elles-mêmes, qui ont suffisamment intégré les normes sociales pour savoir ce qui “se fait”, et ce qui “ne se fait pas”, et ne pas vouloir risquer les railleries de leurs camarades. Déjà la mort sociale pour faute de goût, dans cette microsociété des moins de 12 ans. On en viendrait presque à exiger le retour des paillettes et des jupes à volants qui tournent.

N’y aurait-il donc aucune échappatoire à la normalisation des identités féminines par les mass media ? Le sport offre, sans nul doute, une alternative à la féminisation précoce. La danse hip-hop, parce qu’elle suppose l’immersion dans un milieu majoritairement masculin, une “socialisation inversée”, entraîne un autre rapport au corps, centré sur la virtuosité physique et la maîtrise de soi, et l’incorporation, au moins temporaire, des codes et valeurs du masculin. Plus répandue, l’équitation constitue une école de rigueur et de courage, loin de l’univers magique de poneys bleu ciel à crinière dorée. Néanmoins, on reste frappé, à la lecture de l’ouvrage, par le caractère étroitement limitatif des modèles identitaires offerts, encore aujourd’hui, aux petites filles. Alors même que la contrainte parentale, et même éducative, apparaît largement relâchée, le monde adulte n’en exerce pas moins une pression, d’autant plus forte qu’elle est moins visible, sur les préadolescentes, par le biais d’une industrie culturelle, séduisante et complice.

On pourrait au final s’agacer de cette énième mise en accusation de la culture de masse, toujours vaguement entachée du soupçon de supériorité culturelle. Le procès d’intention serait pourtant mal venu ici. Sensible aux ambivalences et aux contradictions des discours et des pratiques observés, l’auteure est bien consciente que la culture populaire offre autant de modèles de résistance que de normalisation. Son imprégnation, du reste, n’est ni irrémédiable, ni définitive, à un âge où l’on n’hésite pas à brûler ce que l’on a adoré hier. Les petites filles ne sont pas des poupées de cire que chacun façonnerait à son gré. Peut-être plus dépendantes de l’image médiatique que leurs mères, elles sont également mieux à même d’en décrypter les pièges. “À la manière des petites poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres au fur et à mesure qu’elle avance en âge, loin de s’exclure, les différents visages de la personnalité de la fillette vont se superposer jusqu’à lui offrir son visage de femme adulte, riche de tant d’expérimentations, de recherches de soi, de quête d’images autant que de sens.” .

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