<p>Une biographie qui soul&egrave;ve la question de l&rsquo;utilit&eacute; d&rsquo;un tel exercice, surtout que ce n&rsquo;est pas la premi&egrave;re, ni pour Woolf, ni pour Forrester.</p>

L’exercice de la biographie oblige à tenir en équilibre – un équilibre subtil, fragile – entre l’humilité du secrétaire, et l’implication du confident. On a toujours de bonnes, donc de mauvaises, raisons pour décider d’écrire la vie d’un autre : revendication, réhabilitation, fascination, admiration. Elles sont toutes aussi recevables que discutables. Le récit se construit dans le lien qui se tisse entre le mort et l’écrivant, entre l’objet et le sujet, entre le modèle et l’interprète.

On peut se demander quelles sont les limites d’une telle enquête, jusqu’où doit aller la volonté de connaître, de déchiffrer, de dévoiler, quand les recherches deviennent manie, quand la curiosité devient malsaine. On peut se demander dans quelle mesure ce qui n’avait pas vocation à être publié peut et doit devenir public, quelle est la limite de l’indécence et de l’impudeur. Et cette question se pose pour les biographies comme pour le matériel qui les alimente : journaux et correspondance.

Viviane Forrester peut être considérée comme une spécialiste du sujet. Elle a déjà publié sur Woolf le produit d’une série d’émissions pour France Culture en 1973. Elle a longuement interrogé les membres de la famille, les survivants de Bloomsburry. Pourquoi récidiver ? Parce qu’elle est en possession d’informations nouvelles qui vont pouvoir modifier notre vision de Virginia Woolf, amender l’image construite d’abord par ses proches avant d’être enregistrée par les fidèles biographes, dont, en premier lieu son neveu, Quentin Bell. Ce qu’elle nous livre ici est donc le fruit d’années de travail et de recherches, mais aussi le résultat de nouvelles découvertes, grâce à la parution récente de certaines correspondances, en particulier celle de Léonard Woolf avec Lytton Strachey.

Et l’enjeu d’une telle publication devient alors avant tout la revendication de la nouveauté, du scoop. L’éclairage nouveau, oblique, choisi par Forrester, consiste à observer Virginia, non plus à travers Léonard, principal artisan du mythe de la Virginia que nous croyions connaître, mais à côté de Léonard, en prenant en compte le passé et les névroses personnelles de ce dernier. Il s’agit de passer derrière le miroir, ne plus accepter le reflet que l’on nous tendait comme la vérité.

De ce déplacement de point de vue, émergent deux révélations : Virginia n’était pas frigide, mais en revanche elle était antisémite. À la fois victime et coupable donc. L’impartialité du biographe semble préservée. Sauf que l’antisémitisme de Woolf, s’il dérange notre lexique bien pensant – en témoigne cette lettre au peintre Raverat : "Comment est mon mari ? un Juif : nez très long et fin ; immensément énergique. Mais pourquoi je ne parle pas de lui ? C’est que vous êtes vraiment antisémite, du moins l’étiez-vous à l’époque délicate de nos fiançailles, aussi ai-je cru préférable de ne pas le mentionner" – n’est que le vernis culturel d’une identité sociale et nationale – la remarque adressée à Raverat démontre d’ailleurs la lucidité de Woolf sur son propre antisémitisme comme habitus de classe – et cohabite donc sans paradoxe avec l’engagement antifasciste du couple dès les années trente.

Reste la frigidité, qui apparaît, sous la plume de Forrester, comme une immense machination inventée par Léonard pour masquer la sienne propre. Une entreprise de réhabilitation de Virginia comme créature désirante et sensuelle, injustement brimée par un mari névrosé, construite à coups d’analyses psychologisantes plus que douteuses.



Commentant le récit que Léonard fait de la nuit de noces, Forrester intervient, lourdement : "Il ne parle pas à Brenan d’un comportement frigide de Virginia mais, au contraire, d’une "excitation", ce qui pourrait signifier qu’elle résiste (ce qui ne serait pas, et de loin, forcément irrévocable), mais aussi qu’elle réagit à cet amant que l’on peut imaginer des plus piètre."

Distinguons ici la parenthèse, qui ouvre une incise, et hiérarchise les discours et les niveaux d’interprétation, entre glose littérale et supputation qui frise le fantasme ; et la relative, qui, en intégrant le discours second, indique un degré de certitude supérieur. La résistance de la jeune épouse était probable, la faiblesse de l’amant en revanche est avérée. Ce parti pris se précise, lorsque évoquant, plus loin, cette prétendue frigidité, Forrester parle d’un sentiment de "non-dit magistral, car sans doute avait-elle conscience (plus ou moins consciemment !) de ce qu’il en était." Ce type de commentaire est-il bien nécessaire ? L’antisémitisme n’est qu’un leurre, et la biographie tout entière est d’abord une entreprise de réhabilitation. L’objectif s’éclaire à mesure que se démasque le narrateur.

La thèse de Leonard, par exemple, selon laquelle Virginia était "malade" depuis l’adolescence, et qui explique son suicide, est forgée de toutes pièces, et Viviane de s’offusquer : "entre treize et cinquante-neuf ans, la pensée rongée par un cancer, l’esprit tout au long corrompu, Virginia Woolf a bien écrit quelques pages (on se demande comment !), mais la question s’impose : pourquoi avoir, pour se foutre à la flotte, attendu si longtemps ?"

L’ironie laisse place à la colère, et l’expression se relâche. Là encore, la vulgarité est-elle une nécessité ? En fait, Virginia est une victime, de son mari, de son père, des médecins. La voilà décrite, quelques jours avant sa mort, par une Forrester maniant habilement le pathétique, nue devant la doctoresse sous le bruit des bombes, abandonnée par son mari qui ne l’écoute plus : "Virginia, laissée seule et dans l’offense, à attendre solitaire où les bombes allaient tomber".

Cette victimologie vaguement dégoulinante, atteint son apogée avec le couplet final en forme de péroraison, qui suinte la démagogie ambiante :
"Ce dont fut privée Virginia Woolf ? De respect. Comme en furent privés Vincent Van Gogh et Antonin Artaud, Gérard de Nerval et Giordano Bruno, Friedrich Nietzsche et Edgar Poe, Charles Baudelaire aussi, tant d’autres, Camille Claudel…Plusieurs d’entre eux, pour s’être jugés eux-mêmes à travers le regard des autres, se sont tenus pour coupables et se sont supprimés. Ils demeurent, "pavillon haut"."

Amalgame et clichés : les poètes maudits côtoient les martyrs, et à tous, on a, accrochez-vous, manqué de "respect". Et tant pis si dans la foulée on mélange suicide et bûcher, seul compte leur triomphe posthume, en tant que victimes.

Ce qui agace, en définitive, au-delà du ton, pontifiant et bien pensant, c’est cette présence intrusive, indécente, bavarde, jusque dans le cahier central, dans lequel apparaît Viviane elle-même au milieu des membres de Bloomsburry et de la famille Stephen, interprétant Freshwater, une pièce écrite et jouée par Virginia et ses amis. Intrusion justifiée ensuite par un appel vibrant : "J’engage les "écrivains de tous les pays" à rendre le même hommage à Virginia. À ressusciter en quelque sorte Bloomsburry." Virginia vit dans Viviane, et leur portrait, couleur sépia, de profil, se répondent, d’un bout à l’autre de ce texte mausolée#nf#