Le jeune 'leader' Stéphane Fouks nous propose un 'portrait d'une génération qui s'ignore'. Un livre qui échoue, malheureusement, à tenir ses promesses.

Stéphane Fouks, né en 1960, talentueux président d’Euro-RSCG Worldwide nous livre une réflexion, appuyée sur une centaine d’entretiens, sur les "jeunes élites".

Que sont les "jeunes élites" de Stéphane Fouks ? Des chercheurs ? Les créateurs de demains ? Des artistes ? Les Français de Californie ? Les inventeurs de nouveaux engagements humanitaires ? Non. Ce sont les hommes et femmes bien insérés dans l’organisation sociale dominante (celle des "anciennes élites"), installés dans l’antichambre du pouvoir suprême, pas encore ministres ou PDG, mais déjà secrétaires d’Etat ou directeurs généraux...

L’hypothèse de l’ouvrage : les anciennes élites, nées avec le baby boom, filles des trente glorieuses, intelligentes et désenchantées, ont fait leur temps. Une nouvelle génération, qui n’a pas encore conscience d’elle-même, mais qui partage un itinéraire, des attitudes, des pratiques et des valeurs, est au bord de leur succéder. Stéphane Fouks en dresse le portrait.


Le destin générationnel

Autant le dire tout de suite. L’exercice est extraordinairement hors sujet, et c’est précisément ce qui rend le livre intéressant. Ce livre est un symptôme.

Mais avant tout, une précision : nous estimons effectivement que le raisonnement par "générations" est important. Le destin des individus est lourdement affecté par leur génération. Songeons aux destins des Français qui avaient vingt ans à la Libération, vingt ans dans les Aurès, vingt ans en 1968, vingt ans le 10 mai 1981 ou vingt ans le 11 septembre 2000. Dans chaque cas, c’est tout un programme. Et comme ce programme est partagé, cette communauté de destin fonde une "génération".

Comme l’ont montré Hervé Hamon et Patrick Rotman  , on ne définit pas une génération par l’âge ou la date de naissance (ce n’est pas de l’astrologie). Mais on peut la définir par un événement fondateur. Avoir été sur les barricades ou avoir défilé sur les Champs-Elysées fonde la génération 68, que l’on ait eu 20 ou 50 ans à cette époque (et quoi qu’il en veuille, le Président de la République est à tous point de vue une incarnation de cette génération 68).


Fouks et la génération Mitterrand

La génération à laquelle Stéphane Fouks a choisi de consacrer son livre est celle des 30-45 ans, dont l’événement fondateur est l’élection de François Mitterrand (la "génération Mitterrand", donc, chère à l’illustre aîné de l’auteur, Jacques Séguéla). Pourquoi celle-là ? Parce que, selon l’auteur, arrivent ensuite des générations (les 20-25 ans) encore moins compréhensibles : fluides, malins, fuyants (et nous ajouterions internautes, Facebookers, téléchargeurs…). Des jeunes qui ne sont plus dans le radar de l’auteur ni des "nouvelles élites".

Les nouvelles élites sont donc d’une génération, nous rappelle-t-on, grandie après la fin des "trente glorieuses", familière du chômage et du Sida. Structurée par un rapport à la politique noué autour de l’élection de Mitterrand (fol espoir pour les uns, folles craintes pour les autres) et de ses renoncements. Une génération qui se présente sans idole, sans maîtres à penser, et que Fouks qualifie de génération de DJ.

Donc c’est une génération qui s’ignore. Elle peine à adhérer. Elle a grandi sous l’autorité d’une génération qui refusait l’autorité et contre qui la révolte fut complexe. Elle subit un grand retour du refoulé, de ce secret de famille : la France a collaboré, puis s’est rangée dans le camp des vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale (eh oui, c’est sa thèse). C’est une génération qui affronte la "dépression" que ce refoulé induit immanquablement. Qui affronte le communautarisme et le relativisme, qui peine à s’identifier fortement. Sa pratique du pouvoir aussi a évolué : plus horizontale, moins hiérarchique, elle laisse plus de place à la vie privée et à l’épanouissement personnel. Ajoutons qu’elle a des valeurs : la démocratie, l’environnement, l’échange. Des méthodes : la transparence, le collectif, Internet. Et enfin qu’avec l’avènement de Nicolas Sarkozy, qui lui a redonné espoir, elle espère aujourd’hui un regain de dynamisme.

Le résumé fait un peu conversation de café bobo ? Le livre aussi, il faut le reconnaître.

Extraits : "Comme leurs aînées, les jeunes élites observent la crise et les blocages français. Mais elles s’attachent dans le même mouvement à en exhumer les origines". "Finie, l’ère de la démagogie, du tout publicitaire. L’ère de la communication exige la vérité, c’est-à-dire l’expérience, la pédagogie, la preuve". "Contre le communautarisme, l’isolement, la société de castes, les nouvelles élites prônent la communauté relationnelle. Elles cherchent à réinventer des formes de coresponsabilité qui permettent la co-action et les projets partagés. Un véritable partenariat entres toutes les composantes de notre société, sur le modèle participatif qu’a imposé le Web 2.0".


Un livre symptôme

Livre décevant, donc, s’il ne s’agissait d’un livre symptôme. Mais livre fort intéressant de ce dernier point de vue. Que découvrons-nous à lire ces pages ?

- La réflexion de ces "élites", telle qu’elle nous transparaît dans ces pages, est toute entière centrée sur les effets de position dans les jeux de pouvoir et totalement indifférente au sort de sa classe d’âge. On ne parle pas seulement des grands ghettos urbains dans lesquels un tiers des jeunes sont sans diplômes, et 35 à 50 % sont chômeurs. On parle de l’ensemble d’une génération pour laquelle, selon le sociologue Louis Chauvel : "Plutôt que de panne de l’ascenseur social, il faut parler de fracture générationnelle. L’ajustement du système économique et social à la longue période de stagnation qui dure depuis trente ans s’est fait au détriment des nouveaux entrants. Dans les années 1970, le salaire des personnes de 50 ans était supérieur de 15 % à celui des jeunes de 30 ans ; cet écart est maintenant de plus de 40 % et ne se rattrape pas en vieillissant. Un jeune actif qui fondait une famille avait un niveau de vie supérieur à celui d’un retraité de l’époque ; aujourd’hui, c’est le contraire"  . On parle d’un pays dans lequel un insensible glissement a fait que, toujours selon Louis Chauvel : "L’Assemblée nationale de 1981 comptait un député de moins de 40 ans pour un député de plus de soixante. En 2007, si nous comparons les mêmes groupes d’âges, pour un junior, nous comptons neuf seniors"  .

- L’ensemble de l’ouvrage - et donc des témoignages de cette centaine de représentants des "nouvelles élites" - semble raisonner à paradigme constant, c’est-à-dire dans l’idée que les structures de pouvoir, les légitimités, les stratégies resteront constantes dans les années à venir. Les ruptures technologiques et sociétales, les aventures de start-ups, le décentrement du monde vers l’Asie, les grands mouvements sociétaux et notamment les effets collectifs du réseau Internet ne semblent pas intégrés dans les stratégies ni dans les représentations des aspirants aux pouvoirs suprêmes.

- L’ouvrage étale complaisamment une représentation de la France "Nous, les Français…", "On pense toujours, en France…", etc., sans jamais chercher à la valider par la plus simple comparaison internationale. Sommes-nous réellement singuliers dans nos émotions, nos ambitions, nos frustrations, ou sommes-nous tout simplement isolés des palpitations d’un monde qui bat au même rythme que nous ? Impossible de le savoir, puisque le discours autocentré de cent représentants des "nouvelles élites" sert de fond à l’ensemble du propos.

- Le mouvement des idées, les créateurs, les chercheurs, les avancées de la science, les puissantes mutations asiatiques, les efforts politiques du continent sud-américain, les subtilités de la géostratégie moyen-orientale, les mutations apportées par Internet dans l’accès à la culture, au savoir, à l’information… rien de ce qui, selon nous, façonne les véritables mutations du monde ne semble intégré dans la réflexion de cette élite, à part peut-être quelques règles de "management horizontal" issues du premier livre de management venu.

- Le diagnostic de l’Etat de la France sort tout droit des éditoriaux du Monde, du Figaro ou de Libération, et des conversations de quelques clubs comme "Le Siècle". Pas un rudiment de méthode sociologique, pas un regard statistique, pas un effort sérieux de mise en perspective historique. On répète des diagnostics approximatifs et des solutions consensuelles (entre gens du même monde) sans regarder une seule fois les signaux du réel.


Si ce livre annonce réellement ce que sera la France de la décennie à venir, il nous promet surtout que tout changera pour que rien ne change, et que de nouvelles têtes vont se glisser dans les anciennes structures. Mais, bizarrement, nous serions plutôt tentés de ne pas nous ranger à cette hypothèse et de supposer au contraire, qu’à l’instar de la célèbre Fin de l’histoire de Fukuyama, ce livre, à la modeste place qui est la sienne, sera considéré sous peu comme le marqueur de l’état d’aveuglement, à un instant de l’histoire, des élites en place