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Bilan et perspectives de la politique culturelle syrienne (1) - entretien avec Hanan Kassab Hassan
[jeudi 02 avril 2009]



L'actualité culturelle à Damas aujourd'hui : un vide relatif qui a fait suite depuis deux mois à l'offre culturelle sans précédent qu'a connue la métropole pendant l'année où elle fut Capitale arabe de la culture. La riche programmation de Damas 2008, âprement commentée en bien et en mal, a fait l'effet d'une corne d'abondance dans un pays peu développé en offre culturelle et en infrastructures patrimoniales, à l'exception du volontarisme local des centres culturels étrangers.

Le mérite du bilan de Damas 2008 est de mettre en perspective le potentiel du terrain culturel syrien, au croisement des routes occidentales et orientales. De même il met le doigt sur l'atonie institutionnelle et sur l'absence de réactivité du secteur privé. Beaucoup de questions ont surgi, tandis que les éléments de réponse se trouvent encore au stade de la formulation dans la plupart des domaines.

Politique culturelle et patrimoniale structurée, économie de la culture, professionnalisation du secteur : quelques questions ayant trait à ces horizons culturels plus ou moins lointains ont été posées à Hanan Kassab Hassan, secrétaire générale de Damas 2008. Elle estime que des jalons ont été posés pendant son mandat, et appelle à la pérennisation des conditions du développement culturel en Syrie. Directrice de thèse de doctorat à l'université Saint-Joseph de Beyrouth, Hanan Kassab Hassan est aussi à la tête de l'Institut supérieur du Théâtre à Damas. Après avoir consacré sa thèse à Jean Genet, elle a traduit son œuvre en arabe. Elle est aussi l'auteur d'adaptations théâtrales et d'œuvres originales.




Nonfiction.fr : Damas, capitale culturelle du monde arabe en 2008, a proposé tout au long de l’année des activités musicales, théâtrales et intellectuelles ainsi que des manifestations d’art plastique et d’art visuel. Quelle visibilité pouvez-vous donner aujourd’hui sur cette programmation culturelle d’ampleur inédite en Syrie ? 

Hanan Kassan Hassan- Nous travaillons actuellement à la publication d’un bilan statistique chiffré et illustré récapitulant la somme des manifestations. Son introduction rappellera les objectifs annoncés en 2007 et rendra compte de leur niveau de réalisation. Je serai heureuse d'annoncer que ces objectifs ont été rejoints pour presque 90% d’entre eux. Nous avons organisé environ 320 activités en 365 jours, sans compter les initiatives non-événementielles, c'est-à-dire celles s’inscrivant dans la durée. Nous pouvons donc parler d’un bilan considérable. L'activité a été exceptionnellement intense, grâce à des moyens à la hauteur des ambitions, et à un comité de programmation très actif. Mais Damas a toujours joui d’un dynamisme culturel satisfaisant, notamment en comparaison avec le reste de la région. Le problème réside dans la visibilité de l'action culturelle et dans la diffusion de l'information.

Nonfiction.fr : L’organisation de Damas 2008 a fait surgir des débats sur les carences de la politique culturelle publique syrienne, et notamment sur l’absence d’une politique patrimoniale structurée. Que restera-t-il de Damas 2008 au-delà de l’offre événementielle liée à la programmation ? 

Hanan Kassan Hassan- L’un de nos objectifs majeurs était d’inscrire l'événement dans la durée, c'est-à-dire de promouvoir un développement durable au bénéfice de la culture.

Nous avons ainsi développé trois axes. Le premier concerne la documentation et la préservation du patrimoine. Nous avons organisé des rencontres portant sur ce sujet ainsi que sur la documentation électronique. Le portail électronique des expositions virtuelles A la découverte de l’art islamique en Méditerranée [ndlr : développé par l’ONG Musée sans frontières (MWNF)] désormais accessible au Musée national, est venu illustrer et nourrir ces débats. Sur le terrain, nous avons choisi de valoriser la collection d’art moderne [ndlr : exclusivement syrien] du Musée national, des précurseurs jusqu’aux artistes des années 60. Les œuvres ont été nettoyées, encadrées, photographiées et cataloguées. Puis nous avons continué avec les fonds du ministère de la Culture ; une série de rétrospectives de l’art syrien [ndlr : par générations d’artistes] avec catalogues à la clé. Nous avons aussi financé la restauration des trois premiers films du cinéma syrien, qui se trouvaient dans un état de conservation extrêmement précaire, ainsi que la remise en état de plusieurs appareils de projection qui leur sont contemporains et qui ont été fabriqués en Syrie.

 

 

Enfin, le patrimoine sonore est l’objet d’une opération qui dépasse le cadre de Damas 2008 ; elle concerne les archives de Radio Damas, l’une des plus anciennes chaînes de radio de la région. L’ensemble des bandes est en cours d’archivage, de catalogage et de restauration, avec à l’horizon, leur numérisation en vue de leur bonne conservation. Une autre initiative a concerné notre patrimoine immatériel ; le "Club de la mémoire" s’est réuni le deuxième lundi de chaque mois au café Rawda [ndlr : célèbre café du nouveau Damas], où un "ancien" relatait ses souvenirs des lieux culturels et de la vie artistique de sa jeunesse. Nous tenions à fixer cette mémoire d’un quotidien révolu. Les gens ne s’intéressent pas au passé en Syrie ; ils regardent toujours vers le moment présent et vers l’avenir. Peut-être parce que ce pays est trop chargé d’histoire. Cette sensibilisation du public s’est étendue à d’autres domaines, comme les métiers de l’artisanat. Mais nous n’avons pas abordé le domaine de l’architecture et de l’urbanisme : c’est un sujet très sensible et sans consensus pour l’instant.

Nonfiction.fr : D’autres initiatives se sont-elles inscrites dans des formes concrètes et pérennes, concernant notamment le réseau patrimonial ?

Hanan Kassan Hassan- C’est en partie l’objet de notre deuxième axe : l’infrastructure culturelle. Nous disposons de lieux de diffusion mais très souvent ces théâtres, centres culturels, etc. ont besoin d'être rénovés – à l’exception de l’Opéra – et méritent d’être réhabilités. Damas 2008 a permis une restauration systématique des équipements accueillant des manifestations. Ainsi le Musée national a été partiellement mis aux normes, le musée de Dummar a réouvert après des années d’inactivité suite à sa réfection, et le site de la Citadelle [ndlr : le site accueille des concerts et spectacles] dispose désormais de coulisses dignes de ce nom.

L’Institut supérieur du Théâtre a aussi bénéficié de ces travaux de modernisation. Ce sont des investissements pour l’avenir, qui s’articulent avec le troisième axe de notre action : la formation. Le dynamisme que nous espérons avoir lancé repose sur l’infrastructure d’un côté, et l’éducation et la professionnalisation de l’autre. Chaque spectacle a été l’occasion d’ateliers dirigés par les artistes interprètes à destination des étudiants des diverses disciplines. Les étudiants du tout récent Département de scénographie et des techniques du spectacle de l’Institut supérieur du Théâtre ont participé à la production technique des événements. Il reste encore beaucoup à faire ; l’expérience de ces deux années a rendu compte de nos besoins en muséologie, muséographie, restauration, bibliothéconomie … Je sais maintenant où sont les urgences et je transmettrai le résultat de nos réflexions et de nos actions. J’espère qu’elles seront relayées.

Nonfiction.fr : Et en matière de traces éditoriales ?

Hanan Kassan Hassan- Bien sûr nous avons publié les actes des colloques qui se sont tenus, ainsi que les catalogues des expositions. J'avais cependant à cœur de publier la production des bourses à la poésie et à la fiction contemporaine – j'insiste sur la poésie car c'est une discipline qui ne trouve peu d'éditeurs. Nous avons détecté des talents. Ces subventions s'inscrivaient dans un programme plus général d'appel à projets concernant la danse, le théâtre, le film documentaire, le court-métrage et l'animation. Nous espérons avoir donné une impulsion pour l'avenir. Sinon, les efforts se sont concentrés sur la publication d'anthologies de la poésie syrienne classique et des "piliers" de la littérature, assortie d'un appareil documentaire recueillant interviews et divers textes critiques. Ce n'était pas ma priorité, mais ce travail a le mérite d'exister aujourd'hui. Un volet concerne l'historiographie de Damas – ses fontaines séculaires et sources d'histoire notamment. L'axe éditorial est toutefois le plus faible de notre programmation, je le reconnais.

 



Nonfiction.fr : L'accès à l'imprimé, de quelque nature soit-il, est pourtant au cœur du développement culturel en Occident comme en Orient. La diffusion de l'art est dépendante de l'édition traditionnelle et maintenant électronique. Quelles solutions envisagez-vous par rapport à ces enjeux ?

Hanan Kassan Hassan- Nous disposons de maisons d'édition en Syrie, et les livres sont bon marché. Mais il y a toujours moins de lecteurs. Publier, d'accord, mais qui sont les lecteurs, qui semblent de moins en moins présents ? Nous avons posé la question lors d'un colloque, et lancé, dans la banlieue de Damas, deux clubs de lecteurs mensuels pour adultes et pour enfants. De nouveaux mécanismes d'encouragement à la lecture doivent se mettre en place dans une société, ici comme ailleurs, où la population est tournée vers le petit écran. Au point où nous en sommes, la mise en œuvre d'une politique des publics m'intéresse plus que celle d'une politique éditoriale. Capter un nouveau public parmi les gens qui se désintéressent habituellement des activités culturelles, était notre objectif, et nous l'avons rejoint.

Nonfiction.fr : Cette politique des publics a justement semblé le point faible de Damas 2008. L'articulation entre l'offre culturelle et son accès a parfois été défaillante, comme cela a été constaté sur le terrain en terme de communication et de billetterie. Certains types d'événements ont sans surprise plus de succès que d'autres, cependant la fréquentation fortement déséquilibrée entre des expositions désertes et des concerts à guichet fermés, peut partiellement s'expliquer par un manque de communication ciblée…

Hanan Kassan Hassan- Il s’agit moins d’un manque de communication que d’habitudes culturelles difficiles à modifier. Les gens ici aiment beaucoup la musique alors qu’une exposition ne se fréquente pas au-delà du vernissage. Nous avons cherché à fidéliser le public à travers des activités attractives : nous "vendions", avec un concert, une conférence archéologique, et nous avons pu ainsi pousser les jeunes à aller au Musée national.

Nous avons utilisé tous les moyens pour informer le public de nos activités, mais la communication institutionnelle n'est pas encore professionnelle ici. Donc, nous avons fait avec les moyens du bord. Je dois dire aussi que l'équipe de Damas 2008 ne comptait qu'une quarantaine de personnes qui ont assuré toutes les tâches ; nous avons incontestablement été débordés par l'ampleur de l'opération mais je crois que nous avons tenu la barre.

 



Nonfiction.fr : Dans un pays où la propriété littéraire et artistique n'existe quasiment pas, où l'investissement privé des marchands et des sponsors est encore balbutiant et où le circuit institutionnel fonctionne en vase clos, une économie de la culture peut-elle être une réalité à moyen terme, sur le terrain mais aussi dans la sphère virtuelle d'Internet ?

Hanan Kassan Hassan- Damas 2008 a été conçu vierge de tout précédent et l'absence d'expérience économique a fait de l'organisation des événements un véritable apprentissage. Le financement est venu du gouvernement. Le partenariat privé se restreint encore trop à une opération de marketing et pas assez à une politique de mécénat. Concernant la propriété intellectuelle et artistique, elle n'est pas inconnue en Syrie ; un bureau existe au ministère de la Culture. Les contrats de Damas 2008 intégraient les droits dans ses contrats.

Nous avons organisé un colloque sur ce sujet que je trouve très important. Avant même d’entamer ce travail, je sensibilisais mes étudiants de l’Institut supérieur du Théâtre à la nécessité de respecter les droits de la propriété intellectuelle. Mais plus généralement, comment convaincre les gens d’acheter des CD à 700 livres pour que les artistes puissent vivre ? Ce n'est pas encore une priorité économique ici. Pour que ces nouveaux concepts soient propagés, il faudra tout un programme de sensibilisation et de formation. Il faudra aussi élaborer une stratégie pour que ces nouvelles expériences ne tombent pas dans le néant. Pour moi, cette stratégie est urgente, et j'espère qu’il y aura des relais.

 

Entretien réalisé le 3 mars 2009, à Damas.

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