<p>Plus que sur la violence dans les Balkans, l'auteur nous livre ici une synth&egrave;se bienvenue sur la question de l'Ex Yougoslavie.</p> <p>&nbsp;</p>

Habituellement, la collection Mappemonde fait des paris audacieux en livrant au lecteur des thèses remaniées  ou des ouvrages fondateurs d ’épistémologie de la géographie . Ici, malgré un sous-titre prometteur, l’ouvrage n’appartient pas à l’une de ces deux catégories. Pourtant Michel Sivignon, professeur à l’université de Thessalonique, auteur du chapitre sur la Grèce dans la géographie universelle et d’un remarquable atlas de la Grèce (La Documentation française, 2003) est un fin connaisseur de ce terrain. Dans cet ouvrage, il s’agit plutôt d’une synthèse (le format de l’ouvrage : 208 pages, table des matières incluse, en témoigne) dont les conclusions principales ont été données au Festival internationale de géographie de Saint-Dié en octobre 2008. Le thème central en est l’européanisation des Balkans, processus d’acculturation aux normes économiques et juridiques de l’Union européenne. Pour montrer le cheminement chaotique vers cette européanisation, l’auteur adopte un point de vue géohistorique utile mais qui n’est pas sans risques.


La question de l’européanisation des Balkans : les problèmes des Balkans sont des problèmes européens

C’est  la question de l’européanisation qui préoccupe l’auteur, comme le montre la construction de l’ouvrage. Abordant l’actualité dans son introduction, l’indépendance du Kosovo le 17 février 2008, l’auteur termine, au chapitre 10, par  “la perspective européenne”, posant l’adhésion à l’Union européenne comme ultime horizon de l’ensemble des Balkans.

Pourtant, la formule  “Les Balkans et nous” indique une altérité qui, selon la doxa en Europe Occidentale, serait irréductible . Mais, l’entrée en 2004 de la Slovénie dans l’UE, dans l’espace Schengen puis dans l’OTAN montre que cette altérité est sans doute en voie d’effacement. En revanche,  les processus en cours  “d’émiettement”, de fragmentation des Balkans posent des problèmes aux états concernés, ceux de l’Ex Yougoslavie notamment, pour des questions d’accès à la mer pour la Serbie suite à l’indépendance du Monténégro. La création de “dyades” (M. Foucher, in Fronts et Frontières, Fayard,1991) a aussi bouleversé la géographie des réseaux routiers. On retrouve le même défi en Asie Centrale  où les infrastructures ont été pensées pour l’URSS (la Yougoslavie) et non pas pour les nouveaux états indépendants, qui apparaissaient alors comme de simples provinces dont les frontières n’étaient qu’administratives.

Ces problèmes concrets sont donc éminemment des problèmes européens quand on sait l’importance, au moins proclamée par le Conseil, des “corridors multimodaux” transeuropéens : routes destinées à recevoir l’essentiel du trafic fret transitant entre l’est et l’ouest de l’Europe . Michel Sivignon, par les cartes, nous montre à voir cette complexité et les principaux enjeux afférents comme les frontières, analysées à toutes les échelles : du régional à l’urbain dans le chapitre 9 et la construction identitaire, dans les chapitres 5 à 8.

Une étude géohistorique : la synthèse au risque de la compilation
 
Michel Sivignon indique, dès l’incipit du chapitre 3, consacré à la définition des Balkans, que cette tâche sera ardue car non consensuelle :  “Le terme de Balkans pour désigner l’Europe du Sud-Est est d’usage récent, n’est pas admis par tous les intéressés et, en outre, il est fortement connoté” . Cette précision est fort utile lorsqu’on se rend compte que l’ouvrage ne traite, sauf aux chapitres 5 et 10, que de l’Ex Yougoslavie, territoire où la géopolitique de la violence a les conséquences les plus visibles. Malgré tout, on pourra regretter que la question de la place de la Grèce dans les Balkans ne couvre que les pages 176 à 179. Les limites de l’aire d’étude sont donc mouvantes. Ici, la notion “d’espace intermédiaire” rejoint le concept “d’entre-deux” forgé par Violette Rey dans la Géographie Universelle ; cette   “intersection de marges”  marquant la centralité d‘un espace dans la zone d’imbrication d’aires de civilisation multiples.

Dans l’imprécision même de ses limites, les Balkans, nous rappelle Michel Sivignon,  “sont plus un problème qu’une région” . Dans sa volonté de démêler la complexité du problème, l’auteur frise parfois le catalogue, notamment au chapitre6 où il passe en revue tous les peuples de la région pour montrer la relation entre langue et construction identitaire. Plus intéressant est le chapitre 8, consacré aux cartes ethnographiques. Il montre comment cet outil majeur de la géographie peut être une arme de revendication territoriale (p.135-140). Ici l’ouvrage justifie pleinement son titre de  “géopolitique” qui  “analyse les rivalités de pouvoir sur/pour un territoire” .

Ainsi,  “la géographie ça sert d’abord à faire la guerre”  et semble nous dire Michel Sivignon, à prendre conscience du chemin qu’il reste à parcourir pour faire la paix. Cette prise de conscience est judicieusement relayée par les carnets de terrain du chapitre 9 qui montre in vivo et sans commentaires le poids de l’héritage historique de violence. Ainsi, les Balkans apparaissent comme l’archétype de  “l’espace à la mémoire encombrée” .

 Malgré ces très fines analyses, la chronologie des événements bien rappelée, les parties en présence présentées, il subsiste un étonnement. Celles-ci ne donnent pas lieu à une réflexion épistémologique poussée : qu’est-ce que la violence ? Quelle portée heuristique en géopolitique et en géographie ? Là réside sans doute le principal défaut du livre : la synthèse géohistorique prime sur les développements théoriques. En témoigne l’introduction en conclusion du concept du  “droit d’habiter" dont on ne saura pas ce qu’il recouvre exactement. On peut espérer qu’il le sera dans un prochain livre.



Cette riche synthèse pour comprendre  “la question yougoslave” , ne s’adresse donc pas, à notre avis, au public habituel de la collection Mappemonde, à savoir aux enseignants-chercheurs et aux étudiants de 2ème et 3ème cycle, mais plutôt aux étudiants de premier cycle et à un public soucieux d’être bien informé sur un problème complexe et souvent embrouillé. Espérons que ce choix éditorial, compréhensible pour toucher plus de lecteurs, ne remette pas en cause le choix éditorial initial de la collection#nf#