<p>Ce portrait in&eacute;dit r&eacute;v&egrave;le la vie priv&eacute;e de Jane Austen, c&eacute;l&egrave;bre auteur anglais du XVIIIe si&egrave;cle.</p>

De l’écrivain anglais Jane Austen, nous savons peu de choses sinon qu’elle est l’auteur de Raisons et Sentiments, Orgueil et Préjugés, Emma ou encore Persuasion, tous publiés au début du XIXe siècle, et qui demeurent encore à ce jour célèbres. Que tous ses romans s’inscrivent dans l’univers verdoyant et tranquille de la campagne anglaise où elle a vécu toute sa vie durant. C’est avec laconisme qu’elle dévoile le cadre de ses histoires : “Deux ou trois familles dans un village de campagne, c’est le sujet de roman par excellence.” 

Nous savons encore de Jane Austen qu’elle porte sur ses personnages un regard impartial qui leur offre une épaisseur psychologique. Voici d’emblée un exemple tiré d’Orgueil et Préjugés susceptible de souligner ce trait de caractère auquel il est difficile d’être insensible. Quand le héros Darcy confesse : “J’ai été égoïste toute ma vie, mais en pratique, pas en principe” , il révèle le défaut majeur de tout homme qui a la simple habitude de faire selon son bon vouloir. Le réalisme des personnages, évoluant dans le cadre bucolique anglais du XVIIIe siècle, a séduit les réalisateurs. Déjà Raisons et Sentiments et plus récemment Orgueil et Préjugés ont été porté sur le grand écran par Ang Lee (1995) pour le premier, et Joe Wright (2005) pour le second. Si le cinéma offre une reconstitution visuelle réaliste et sublimatoire de l’environnement romanesque, il n’en demeure pas moins que nul dialogue, nul jeu d’acteur, aussi performant soit-il, n’arrivent à la hauteur des analyses psychologiques aussi seyantes que caustiques de Jane Austen. Les lecteurs d’hier comme d’aujourd’hui sont séduits par “la peinture réaliste de la vie sociale et domestique décrite sous la plume d’une femme et sur le mode comique” .

Jane Austen a si bien reconstitué l’univers de la petite noblesse anglaise, a été si fine dans l’esquisse de ses personnages, qu’on l’a trop facilement associée à ses héroïnes. Voici une méprise à laquelle David Cecil (1902-1986), aristocrate britannique et professeur de littérature anglaise à Oxford, a souhaité remédier. En 1978, il publie un Portrait de Jane Austen reconnu désormais comme un classique. Il aura fallu attendre pas moins de trente ans pour que le livre soit traduit en français. Grâce à la traductrice Virginie Buhl, c’est enfin chose faite. Et le plaisir est grand de pénétrer dans l’histoire intime de Jane Austen. David Cecil prévient que peu de données biographiques ont subsisté. Une mince correspondance avec sa très chère sœur Cassandra et ses nombreux frères a survécu. De plus, Jane reste peu démonstrative dans ses lettres. Pourtant David Cecil en tire assez de matière pour brosser son portrait. Il parvient à donner à sa biographie des allures de roman “à la Jane Austen” très précisément, et ce n’est pas sans déplaire au lecteur.

Jane Austen appartient à la gentry anglaise, laquelle n’éprouve aucun complexe face à ses parents aristocrates. Les deux milieux, qui n’en forment qu’un, se respectent et s’estiment. Voici déjà un point qui diffère de la majorité de ses héroïnes. Ces dernières sont issues d’une famille moins noble et ressentent souvent leur infériorité hiérarchique comme un handicap majeur dans leur désir d’ascension sociale. Jane grandit à Steventon dans le presbytère de son père, George Austen, avec sa sœur Cassandra et ses six frères. Les valeurs de respect et de vertu conquièrent le cœur de chaque membre de la fratrie. Et c’est dans une ambiance joyeuse que Jane s’ouvre à la vie. Chez les Austen, on reçoit souvent et avec savoir-vivre. En plus de son tempérament heureux et de son goût pour les belles lettres, elle hérite probablement de la lucidité de sa mère. Cet esprit réaliste décèle rapidement “tout contraste comique entre faux-semblants et la réalité, entre la vérité et la vanité des rêves, et s’en amuse” . De ce trait lui vient assurément son génie romanesque : “transformer ces comédies vivantes et sans prétentions, satires de la vie sociale et domestique, en vecteurs de commentaires profonds et éclairants sur les drames de la vie” . Dès ses douze ans, Jane devient écrivain en s’amusant à écrire des saynètes, certes comiques, mais qui laissent d’ores et déjà apparaître son regard réaliste sur la nature humaine. Toute sa jeunesse à Steventon n’est que fêtes, bals et réjouissances. La campagne offre ce cadre idyllique propice aux ballades, jeux et chasses. La vie sociale dans cette province anglaise n’a rien à envier à la frénésie de Londres. La jolie Jane part souvent visiter de la famille pour plusieurs semaines voire parfois plusieurs mois. Les années s’écoulent tranquillement.

David Cecil lève le voile sur les détails les plus intimes de son existence, de sa lente maturation d’écrivain. C’est à l’âge de trente ans, résignée au célibat et comblée par l’affection de ses nombreux neveux, qu’elle s’adonne à sa passion première, l’écriture. La voici, après le décès de son père et maints déménagements, installée dans le charmant Cottage de Chawton avec sa sœur Cassandra et sa mère. Dans cette bâtisse de ville ouverte sur un jardin à l’anglaise, les trois femmes Austen règlent leur vie sur le rythme quotidien des tâches à accomplir : intendance de la maison, devoirs chrétiens envers les pauvres, sans oublier les réceptions d’amis et de la famille. À ses heures perdues, elle rédige ses premiers romans sur son secrétaire en acajou sur des feuilles assez petites pour pouvoir être dissimulées à l’approche d’un importun. Jane est discrète sur ses écrits. David Cecil met un point d’honneur à montrer qu’elle se distingue en cela de ses héroïnes : bien trop timide et raisonnable pour ressembler par exemple à une Marianne Dashwood au caractère sentimental et imprudent. Pour asseoir son propos, il prend à l’appui des extraits de ses romans, où sans jamais oublier de souligner le génie de l’auteur, il insiste sur sa distinction vertueuse et son anti-sentimentalisme. Seule Elisabeth Bennet dans Orgueil et Préjugés, “en parfaite observatrice amusée de la comédie humaine, semble parler avec la voix de sa créatrice” .

Son génie littéraire et comique repose justement dans la création de ses personnages qu’elle ne se contente pas d’emprunter à son cercle social. David Cecil affirme que ses “meilleurs personnages sont le produit de toute une série d’observations sélectionnées, assemblées et cristallisées par son imagination à elle” . Même au musée, elle ne peut s’empêcher d’examiner les visiteurs plutôt que les tableaux : “Ma prédilection pour les hommes et les femmes me porte toujours à prêter plus d’attention à la foule qu’aux œuvres exposées, déclare-t-elle” . Voici un court extrait tiré de Raisons et Sentiments, un portrait de Mrs Ferrars, qui illustre la délicatesse de son style, son refus du cliché, et son ton caustique : “Mrs Ferrars était une femme petite et maigre, très droite, voire guindée, dans le maintien et très grave, voire revêche, dans l’apparence. Son teint était jaunâtre, et ses traits délicats, mais sans beauté, avec un air de naturel, mais sans expression. Par bonheur, un plissement du front l’avait sauvée de la honte de l’insignifiance en lui conférant la force de caractère des visages orgueilleux et désagréables. C’était une personne laconique car, contrairement à la plupart des gens, elle ajustait ses paroles à ses idées” .

Malgré le talent de Jane Austen, les éditeurs londoniens restent longtemps silencieux. Toujours soutenue par son père et ses frères, elle persiste et gagne enfin. Elle accueille alors la célébrité avec humilité, peut-être excessive quand on connaît son talent et sa culture : “Je pense pouvoir me flatter, écrit-elle, et avec toute la vanité possible, d’être la femme la moins savante et la plus profane qui ait jamais osé devenir écrivain” .

David Cecil raconte une vie remplie de chaleur humaine, de rencontres, d’humour et d’amitiés. Jane Austen ne s’est pas laissé abattre par ses amours contrariés. Au XVIIIe siècle, le mariage est pour la femme affaire de vocation, et Jane Austen a su trouver en l’écriture un amour total. D’ailleurs elle affirme aisément : “Mes enfants, ce sont mes livres” . Jusqu’à la fin de sa vie, elle demeure entourée des soins de sa famille. Une maladie rare, encore inconnue à l’époque, du nom d’Addison, l’emporte à l’âge de quarante-sept ans, en 1817. Si Jane Austen a posé sa plume prématurément, son œuvre continue à toucher les lecteurs. David Cecil lui rend un hommage aussi émouvant que sérieux. Et c’est dans un style fluide et alerte qu’il nous livre l’intimité de cette romancière si discrète#nf#