Un livre d'une rare ampleur, qui présente, à destination de tous, les grands axes de la théologie chrétienne et ses évolutions au fil de sa longue histoire.

Il existe depuis longtemps d’excellentes encyclopédies théologiques, certaines même irremplaçables (telles la Theologische Realenzyclopädie en 36 volumes ou notre Dictionnaire de la théologie catholique en moitié moins). Le maître d’œuvre du présent volume avait naguère déjà dirigé une Histoire critique de la théologie (2002, rééditée en 2007) fort précieuse aussi. Il nous propose aujourd’hui ce nouveau volume qui relevait évidemment de la gageure : faire tenir en 500 pages toute l’évolution de la théologie chrétienne ! Pour ce faire il s’est entouré de quatre autres spécialistes : de la Bible (Pierre Gibert), de patristique (Patrick Descourtieux), de théologie médiévale (Gilles Berceville) et plus particulièrement de St Bonaventure (Marc Ozilou). Bien sûr, comme l’écrit Jean-Yves Lacoste dans son avant-propos, à eux cinq ils ne pouvaient nous offrir qu’un simple "compendium". Voire. Le lecteur pourra toujours trouver que l’un ou l’autre fait la part trop belle à tel Père de l’Église plus qu’à tel autre, à Bonaventure plus qu’à Abélard, à Bossuet ou Fénelon plus qu’aux jansénistes. Vaine querelle. L’important, dans un tel ouvrage, c’est bien que tous les théologiens importants ou presque y soient, avec les précisions nécessaires (dates, œuvres).

C’est ce qu’on attend d’un "manuel". Mais justement l’ouvrage est bien plus que cela : souvent très savant, parfois même ardu (notamment les cinquante pages initiales sur les "fondements bibliques"). Rien à voir non plus avec la sècheresse de notices de dictionnaires ou d’encyclopédies. Pour chacun des théologiens évoqués, les auteurs se sont efforcés de dégager l’originalité de leur apport, leur place dans le développement de la théologie chrétienne. Car c’est bien d’elle qu’il s’agit – peut-être le titre devrait-il le mentionner explicitement – et d’elle seulement. Chemin faisant, on lira donc à côté des développements les plus abondants – quoi de plus normal – consacrés aux Pères de l’Église, aux grands théologiens médiévaux, à la Réforme tant protestante que catholique, à Karl Barth et ses disciples, des pages sur la théologie byzantine (Grégoire Palamas et l’hésychiasme  ) puis orthodoxe  et russe , utiles bien que brèves. Nous n’allons évidemment pas passer en revue à notre tour tous les théologiens ici mentionnés : ce serait refaire la table des matières et l’index nominum de la fin du volume. Disons seulement que tout naturellement Aristote, Abélard, saint Augustin, saint Bernard de Clairvaux et saint Bonaventure, Thomas d’Aquin et Luther ont droit aux notices les plus amples.

Par delà ce vaste panorama des auteurs et des œuvres, émergent les grands problèmes de tous les temps du savoir théologique. Car qu’est-ce que la théologie ? C’est parler de Dieu et parler à Dieu, et l’un ne peut aller sans l’autre. Le livre nous montre donc comment est née, puis s’est développée la théologie comme science de la foi, comme discours sur Dieu et discours rationnel, non sur n’importe quel dieu, mais sur le Dieu révélé, de l’Ancien et du Nouveau Testament, le Dieu des mystères de l’Incarnation et de la Résurrection, de l’Eucharistie et des sacrements, le Dieu des moines, des martyrs, des saints et… des théologiens de tous les temps.



Mais "peut-on parler de Dieu" (un ancien numéro des Quatre fleuves que publièrent naguère en 1976 les éditions Beauchesne s’était posé la question). Vaste problème. Restons-en à un première constatation : il n’y a jamais eu de theologia perennis, comme l’écrit fort justement Thierry Bedouelle dans un récent "Que sais-je", au contraire le discours théologique s’est constitué peu à peu de diverses strates temporelles, ce langage rationnel sur Dieu n’a donc cessé de se transformer, de s’enrichir, dans des contextes et avec des modalités qui n’ont cessé de varier. Ainsi éclate l’historicité de la théologie – peut-être vaudrait-il mieux parler des théologies et donc le titre du livre.

Du coup, au fur et à mesure que l’on avance au sein de ces pages éminemment nourrissantes, qu’il faut lire la plume à la main, qui demandent réflexion, parfois méditation, des problèmes reviennent inlassablement. Et d’abord, et c’est l’objet des pages du "bibliste" Pierre Gibert et des premières de Patrick Descourtieux, la théologie (la chose a précédé le mot, qui n’apparaît que tardivement et saint Thomas lui-même ne l’emploie pas, lui préfèrant "doctrina christiana") vient de l’extérieur, du paganisme gréco-latin, plus précisément de Platon dans la République et de la Métaphysique d’Aristote, plus tard des stoïciens et des néoplatoniciens, surtout Proclus plus que Plotin.

Ainsi la théologie chrétienne, à peine née avec Clément d’Alexandrie et Origène (pour faire court), va tout de suite se trouver confrontée au problème de sa triple relation avec la Bible, avec la culture grecque, avec la philosophie. Partant de l’affirmation de Vatican II (Constitution Dei Verbum) selon laquelle "l’étude de la Sainte Écriture (est) pour la théologie sacrée comme son âme", Pierre Gibert montre bien que les deux discours, celui historique et prophétique de l’Ancien Testament, plus tard même celui des Évangiles (à l’exception peut-être du quatrième) et de saint Paul, n’ont strictement aucune "consonance". Problème qui est déjà au cœur de la pensée d’Origène, des 35 livres des Moralia in Job et de la volumineuse correspondance de Grégoire le Grand, et d’autres. De même pour les rapports avec la religion gréco-romaine, entre théologie et philosophie (Alain de Lille), théologie et exégèse (Richard Simon, Harnack, Renan), théologie et ecclésiologie (de Luther et des anglicans à Vatican II).

Se posent alors les questions majeures, celles de la christologie et du mystère trinitaire, à l’origine on le sait de tant d’hérésies (monophysisme, arianisme, nestorianisme, manichéisme, etc), de querelles (le Filioque, l’iconoclasme) , que s’efforcèrent de liquider les décisions des grands conciles œcuméniques, Nicée 325, Ephèse 431, Chalcédoine 451, Constantinople I, II et III , au cœur des recherches de tant de Pères de l’Église, d’Hilaire de Poitiers, de Richard de St Victor et… de Luther bien sûr. Deuxième problème à travers les âges : grâce et liberté, ce fut on le sait le fond de la controverse entre Pélage et saint Augustin , entre Luther et Érasme , entre jansénistes et jésuites , et la définition de la grâce occupe une place centrale dans la Somme théologique de saint Thomas . Et enfin la dogmatique, essentielle en théologie, depuis le Traité des principes d’Origène et encore la Somme de saint Thomas jusqu’à Karl Barth, la doctrine sur le baptême et l’eucharistie (présence réelle ou pas, transubstantiation ou pas) et par voie de conséquence l’obligation pour le théologien d’envisager les techniques du raisonnement logique, dialectique : c’est l’apport essentiel d’Abélard – le sic et non –, de la scolastique (la quaestio devient plus importante que la lectio). Commenter et discuter les Sentences de Pierre Lombard fut la base de l’enseignement théologique, à Paris, à Oxford, pendant tout le Moyen Âge. Bien des théologiens se préoccupèrent en outre de dégager aussi les relations entre leur discipline et l’ascèse (saint Antoine, Pakhome, Cassien…), entre théologie et mystique (Catherine de Sienne, Maître Eckhart, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, mais aussi Pascal, Madame Guyon et Fénelon). Mais à dire vrai, les plus grands théologiens ont toujours rassemblé toute cette thématique, associant christologie, doctrine sur la Trinité aussi bien que sur la Vierge Marie, dogmatique, ecclésiologie, doctrine sacramentelle et bien entendu toutes les expressions de cette foi ainsi rationalisée.



Et nous voici parvenus à la dernière centaine de pages dans lesquelles Jean-Yves Lacoste survole les courants théologiques des XIXe et XXe siècles. Un survol donc, mais pouvait-il en être autrement ? Pourtant ces siècles, ceux de Hegel et de Schleiermacher – l’influence de ce dernier fut considérable – furent aussi ceux des écoles de Tübingen et d’Erlangen, du protestantisme et du catholicisme libéral, de Manning et de Newmann, celui du modernisme aussi. Quant au XXe, il ne fut pas en reste : on peut même se demander si avec Fourvière, le Saulchoir et le Centre Sèvres (n’ayons garde d’oublier ni Rome, ni Louvain), la théologie catholique n’a pas vécu alors un nouvel âge d’or, avec l’enseignement et les travaux des Révérend Pères de Lubac, Congar, Chenu, Daniélou, dont l’influence fut considérable à Vatican II, et même de Teilhard de Chardin pour qui l’auteur fait preuve d’une sévérité , que n’aurait sans doute pas partagée le Père Henri de Lubac justement, auteur en 1962 chez Aubier d’une Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin où l’on trouvait tout de même un chapitre "Foi et intelligibilité". Le livre passe sous silence le rôle des revues théologiques (Le Point théologique, La Revue thomiste de Louvain, Communio, Concilium, etc), les travaux de nombre de "théologiens d’aujourd’hui" tels que Henri-Jérôme Gagey, Claude Geffré, Emmanuel Durand, Marc Müller, et bien d’autres… Plus choquante encore l’omission (volontaire ?) de Hans Küng, de Schillebeckx, d’Eugen Drewermann, tous "en coquetterie" (euphémisme !) avec Rome. Même si elle apparaît aujourd’hui – les condamnations au silence de Léonardo Boff et du Père Guttierez aidant – la théologie de la libération n’a droit qu’à guère plus d’une page : c’est trop peu, d’autant qu’elle a aussi des prolongements asiatiques dont le livre ne souffle mot. Jean-Yves Lacoste a raison en revanche d’insister sur l’importance "des deux" (c’est le titre du chapitre) figures centrales de Karl Barth et d’Urs von Balthasar, de leur joindre même Karl Rahner, tout comme il a encore raison d’avoir fait une place, si brève soit-elle, à la théologie féministe, aux théologiens de "la mort de Dieu" et de "la cité séculière" (Harvey Cox). Mais pourquoi alors négliger le double phénomène du pluralisme religieux et de l’œcuménisme "nouveau(x) paradigme(s) de la théologie" selon Claude Geffré ?

Finissons : les auteurs – c’était leur droit – ont choisi de ne donner que des bibliographies succinctes pour chacun des quatre chapitres (celles du précédent Dictionnaire critique déjà cité étaient plus copieuses). Et celles-ci privilégient tout de même beaucoup (trop?) les ouvrages en allemand, aux dépens d’autres qui seraient plus accessibles au commun des lecteurs que ce livre mérite. Pas non plus de notes, ni en bas de pages, ni en fin de volume (évidemment, celui-ci eût atteint des dimensions inacceptables !). Un index nominum en revanche aidera à retrouver aisément tel ou tel théologien et son œuvre. Mais n’eût-il pas été utile – en pensant là encore au non-spécialiste – d’y joindre un court lexique pour un minimum de termes "techniques" couramment utilisé par tous nos théologiens tels que protreptique, kérygme, stomates, hénotique, hésychasmes (on dit aussi hésychastes), et même épistémologie et herméneutique, pourquoi pas ? Mais ce genre de lexique existe par ailleurs. Au lecteur de s’y reporter.

Surtout que ces ultimes remarques n’enlèvent rien à ce livre dense, riche, certes pas toujours d’une lecture aisée, mais d’une rare ampleur et fort nourrissant : en 500 pages on ne pouvait espérer mieux#nf#