Des volontaires permanents du Mouvement International ATD Quart Monde donnent la parole aux plus pauvres pour témoigner de la misère dans le monde.

L’ouvrage coordonné par Xavier Godinot Éradiquer la misère – Démocratie, Mondialisation et Droits de l’Homme cherche, de par sa structure même, à donner la parole à ceux qui vivent la misère et tente, à partir de témoignages qui manifestent des préoccupations concrètes, de proposer des solutions pour supprimer la misère.


Misère versus pauvreté

La misère se définit, en référence à Wresinski  comme le cumul de la pauvreté matérielle et de l’exclusion sociale. Il s’agit donc d’une pauvreté radicale qui s’accompagne d’un déni permanent de la dignité humaine, c'est-à-dire d’une absence de respect de soi et de respect que les autres ont vis-à-vis de soi. La pauvreté se distingue donc de la misère en ce que celle-ci est une pauvreté absolue, tandis que la pauvreté est relative. Cette dernière se joue en effet dans la référence aux besoins sans cesse renouvelés issus de l’économie productiviste mondialisée qu’une partie de la population ne peut satisfaire.

Il est difficile de recenser réellement la misère, car les personnes en situation de misère sont invisibles dans les diagnostics chiffrés. En effet, la misère atteint des personnes dans des situations d’extrême privation, marginalisées, et donc exclues des processus de décision, et échappant aux politiques sociales mises en place.

À travers quatre récits de vie, l’ouvrage tente à la fois de montrer quelles seraient les étapes pour combattre la misère, et propose des solutions. Combattre la misère implique non seulement de réunir les conditions pour permettre à ceux qui souffrent de la grande pauvreté d’en sortir véritablement en endiguant la précarité et les situations d’insécurité, mais aussi d’aider ceux qui sont menacés de paupérisation en luttant contre les formes d’exploitation et d’exclusion qui conduisent à l’extrême pauvreté.



La misère : un phénomène économique, mais aussi social

Les récits de vie qui constituent la trame de l’ouvrage sont ensuite analysés selon quatre critères développés par Majid Rahnema, à savoir l’aspect matériel, la perception que le sujet a de lui-même et de sa situation, le regard que la société porte sur lui et enfin, le contexte dans lequel on situe les conditions de la pauvreté et de la misère. En effet, dans certains pays, notamment les pays post-industrialisés, la pauvreté est disqualifiante, car facteur d’exclusion sociale ; il est par exemple difficile pour certains parents d’inscrire sur les registres leurs enfants à la naissance, et, a fortiori, de les scolariser, etc.



La misère n’est donc pas seulement analysée comme facteur économique de privation, mais comme facteur social. L’ouvrage s’applique par là même à faire valoir que l’éradication de la misère ne peut se limiter à une politique de redistribution des richesses, mais que plus globalement, il s’agit de développer parallèlement une politique de reconnaissance qui commence, dès l’écriture de ce livre, par écouter les gens qui vivent l’exclusion et l’extrême pauvreté, leurs besoins et les moyens qu’ils ont mis en place pour s’en sortir avant d’élargir et d’ouvrir un champ de réflexion plus global sur la misère. À partir du dialogue interpersonnel des récits de vie, il s’agit de partager et de construire des savoirs.


L’importance du lien social

L’analyse des récits de vie met en lumière la nécessité de préserver et de renforcer les liens fondamentaux des personnes ou des groupes les plus fragilisés, afin qu’ils puissent jouir de leurs droits fondamentaux, ainsi que l’enjoint la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Il ressort des récits quatre types de liens fondamentaux que la pauvreté et a fortiori la misère, mettent en danger : le lien familial, le lien d’appartenance communautaire (voisinage, communautés locales, institutions religieuses, sportives, culturelles, etc.), le lien de participation organique (à travers l’école et le travail, il s’agit de pouvoir trouver son rôle dans l’apprentissage de connaissances ou d’un métier) et enfin, le lien de citoyenneté (le fait de pouvoir participer à la vie sociale au sens large). À ces types de liens sociaux correspondent trois formes de reconnaissance, développées par A. Honneth. Cette reconnaissance, pour permettre de maintenir les liens fondamentaux, doit se jouer dans les sphères de l’intimité (amour), du droit (égalité) et de la collectivité (avoir un rôle à jouer).

Éradiquer la misère – Démocratie, mondialisation et droits de l’Homme se penche donc sur les opportunités et défis de la lutte contre la misère dans un contexte de mondialisation à travers notamment les analyses de trois économistes anglo-saxons (Jeffrey Sachs, William Easterly et Paul Collier). Leurs analyses économiques de l’éradication possible de la misère dans le contexte de la mondialisation souffrent cependant d’une compréhension souvent restreinte des phénomènes d’extrême pauvreté puisqu’ils les limitent tantôt aux personnes gagnant moins d’un dollar par jour (J. Sachs) ou à certains pays (P. Collier). Les trois économistes ont donc tendance à exclure la question de la pauvreté dans les pays post-industrialisés. D’autre part, Xavier Godinot souligne que leurs analyses respectives, quoique très différentes dans leurs approches, ne permettent pas d’aborder réellement les situations d’exclusion sociale et de reconnaissance, et donc, d’aborder la misère sous les angles politiques et culturels. Or ce sont précisément les problématiques qui sont abordées à travers les récits de vie.



Un militantisme humanitaire qui biaise l’analyse scientifique

La mondialisation du rapport à la consommation proposée par l’occident pose des problèmes non seulement écologiques, mais aussi économiques. La solution évoquée dans l’ouvrage est celle d’une reconsidération du rapport au monde occidental en promouvant la diversité culturelle (et les différents rapports au monde que les cultures proposent). Il ne s’agit pas de proposer une vision romantique et romanesque, mais bien, à partir des réalités culturelles, d’articuler les différents rapports à la connaissance, à la science et à la technique, pour développer une nouvelle manière de consommer, frugale et simple, mettant en avant les valeurs de la famille et de la démocratie participative. En effet, aucun pays démocratique ne connaît de famine. Cependant, les démocraties ne sont pas à l’abri de situations de grande pauvreté. Développer une démocratie participative qui n’exclut pas les citoyens en situation de misère ou de pauvreté permet de co-construire des solutions adaptées pour endiguer ces phénomènes.

L’intérêt majeur de l’étude réside dans son approche participative fondée sur des témoignages et des expériences humanitaires, ainsi que sur la prise en compte des multiples dimensions du développement durable, aussi bien écologique et solidaire que culturel. L’approche de la démocratie participative devant se réaliser aussi bien sur le plan politique (donc institutionnel) qu’au niveau interindividuel reste cependant une analyse qui, sur le plan pratique, semble influencée par le militantisme humanitaire de l’ouvrage#nf#