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Société

Quand d'autres hommes peuplaient la terre. Nouveaux regards sur nos origines

Couverture ouvrage

Jean-Jacques Hublin Bernard Seytre
Flammarion , 19,95 pages

Quelles origines pour l'homme?
[mercredi 28 janvier 2009]
Une mise au point claire et accessible sur l'évolution humaine, telle qu'on la considère aujourd'hui. Un travail riche qui satisfera la curiosité du lecteur.

Ne serait ce que pour essayer de savoir qui nous sommes, il est utile de connaître un peu mieux d’où nous venons… C’est l’ambition de ce livre qui dresse un panorama actualisé sur nos origines. Il s’adresse aux initiés comme aux amateurs. Le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, un des meilleurs spécialistes de l’évolution humaine, a été secondé dans son travail d’écriture par le journaliste scientifique Bernard Seytre. Ensemble, ils réussissent à présenter et à articuler des informations en grand nombre et de grande densité dans un style concis. La lecture est donc relativement fluide. En fait, l’ouvrage se lit par moment comme un formidable roman d’aventures, dont nos ancêtres, ou cousins éloignés, furent les principaux protagonistes. Le livre fourmille donc d’informations et de réflexions, mais aussi de détails techniques, d’encadrés pédagogiques. Bref, de la "vulgarisation" scientifique de qualité.

 

Interdisciplinarité

Ce qui attire d’abord l’attention c’est le caractère éminemment pluridisciplinaire et interdisciplinaire de l’étude de l’évolution humaine. Celle-ci doit conserver un regard généraliste tout en faisant désormais appel à de nombreuses disciplines et à des techniques de pointe : paléontologie et archéologie bien sûr mais aussi, anatomie et physiologie, primatologie, génétique des populations et biologie moléculaire, anthropologie culturelle, linguistique, climatologie, ethologie humaine et animale, histoire du peuplement, psychologie du développement... Sans parler de la nécessaire maîtrise des complexes techniques de datation. On apprend aussi en passant que la "taphonomie" désigne la science qui analyse les processus d’accumulation et de conservation des ossements…

Ces dernières années, les connaissances sur l’origine des hommes se sont considérablement accrues mais, pourrait-on dire, pas toujours dans le sens d’une simplification : le paysage se précise mais se complexifie aussi, avec encore des zones d’ombres. En fait, l’évolution s’avère être ni linéaire ni constante ou régulière, elle serait plutôt buissonnante (un buisson souvent taillé et aux nombreuses branches disparues), arborescente, et résultat de plages de calme entrecoupées d’accélérations successives. "La discussion sur l’origine de l’Homme moderne est compliquée par le fait, des plus paradoxaux, que nous sommes une des espèces les plus mal définies de tout le règne animal. Le fixisme de la classification linnéenne est une fois de plus pris en défaut.", expliquent les auteurs . L’évolution dépend d’une interaction complexe entre les gènes et la culture et entrent aussi en jeu une série de "hasards" (sous la forme de rapides changements climatiques par exemple), d’événements et d’accidents (colonisation de nouveaux territoires, reflux, isolements géographiques…). "L’évolution n’est pas un enchaînement linéaire d’espèces progressant dans une direction. C’est une diversification d’espèce qui rencontrent de nouvelles niches écologiques" . L’adaptation des hommes semble procéder aussi par moments d’une sorte de bricolage. L’homme exploite progressivement les possibilités comportementales, cognitives et psychomotrices dont la nature le dote, comme si l’évolution biologique était souvent un peu en avance.

Un des points les plus intéressants que soulève l’ouvrage, et qui se lit en filigrane, concerne la façon dont procède la science. Il est en effet frappant de constater à quel point les représentations, qui alimentèrent et sans doute continuent d’alimenter notre regard sur nos ancêtres (et donc notre imaginaire sur nous-mêmes), influent directement, de manière inconsciente, sur la manière de chercher, sur la manière de trier et d’interpréter les résultats. Bien des intuitions ou des postulats, des idées bien enracinées furent ainsi, avec le temps, démenties par les faits. La tendance a souvent été la même : partir de l’homme moderne pour interpréter les découvertes archéologiques les plus anciennes. Par exemple, pour comprendre les australopithèques, il aurait mieux valu prendre aussi les chimpanzés comme modèles….

Pour le dire simplement, les hommes se sont presque toujours évertués à rechercher un ancêtre qui soit à leur image, qui ne leur fasse pas honte ! Les reconstitutions, par exemple celles de l’homme de Néandertal, souffrent toujours de nos présupposés, elles reflètent l’image que nous voulons nous faire de ce proche cousin. Une sorte de conformisme rousseauiste et d’humanisme bien pensant refuse aussi de considérer que les néandertaliens auraient pu être éliminés par l’homme moderne… Les découvreurs ont par ailleurs une sérieuse tendance à vieillir leurs créatures, ainsi qu’à les baptiser d’un nom nouveau et original qui les placerait à un nœud stratégique de l’arbre de l’évolution.
De plus, affirme J.-J. Hublin, "S’il ne figure pas en personne, Dieu est omniprésent, même dans les travaux de certains paléontologues."  La vision "orientée" de l’évolution connaît d’ailleurs une nouvelle vie, surtout aux États-Unis, avec le concept d’ "intelligent design".

 

Plusieurs espèces humaines

Ceci dit la science avance malgré tout. Et ce qu’on pourrait appeler l’anthropocentrisme (l’homme se représentant lui-même à la fois au centre et au sommet de la nature) en prend un coup, et même plusieurs :
Une sorte de seconde révolution copernicienne avait eu lieu au milieu du 19e siècle avec la publication par Boucher de Perthes du premier tome de son Antiquités celtiques et antédiluviennes (1849), la découverte de Néandertal (1856), et la publication par Charles Darwin de son Origine des Espèces (1859). Au dogme biblique se substituait une théorie scientifique des origines humaines. Ensuite, il faut se rendre à l’évidence que l’homme, jadis, n’était pas unique. Le titre de l’ouvrage, Quand d’autres hommes peuplaient la terre, indique à lui seul que nos lointains cousins, étaient eux aussi humains, mais humains d’une autre manière. Plusieurs espèces ou sous-espèces humaines, les Hominines , ont donc coexisté sur la planète pendant trois millions d’années et jusqu’à une époque extrêmement récente. Cette idée simple en apparence est en fait difficile à accepter. Tandis que Homo erectus et peut-être Homo floriensis se maintenaient en Asie, l’homme de Néandertal prospérait en Europe et l’ancêtre de l’homme moderne en Afrique. L’existence d’une seule espèce humaine dominatrice, comme c’est le cas actuellement sur terre, est donc l’exception !

Pour prendre l’exemple de notre continent, la question de la cohabitation en Europe des hommes de Néandertal (l’européen par excellence !, il est le seul homininé réellement apparu en Europe) et des hommes modernes (Cro-Magnon), est fascinante. Elle amène à s’interroger sur la nature des interactions culturelles et des hybridations, dans un contexte qui est pourtant celui d’un très faible peuplement. Les néandertaliens ont été remplacés par des hommes anatomiquement modernes voici 40 000 à 30 000 ans .

De plus l’homme est une espèce parmi d’autres espèces animales…. L’homme ne descend pas du singe, il est plutôt un singe parmi d’autres, et plus précisément au côté des gorilles et des chimpanzés : leur divergence ne date que de 7 millions d’années environ et 98.8% du génome de l’homme et du chimpanzé sont semblables. Les hommes ont longtemps répugné à se reconnaître comme partie prenante du monde animal, et le vif débat actuel sur la mise en évidence de traditions culturelles dans les groupes de chimpanzés sauvages montre que cela n’est pas terminé… Ce livre est aussi finalement une leçon de modestie : "L’humanité n’est pas entrée dans l’histoire de la vie de façon fracassante. Les premiers hommes n’avaient rien d’impressionnant. Ils se sont glissés dans la nature par la petite porte." 

Alors comment sommes nous devenus "humains" ? Après beaucoup d’efforts et de ténacité, d’adaptation à l’environnement, de nomadisme, et d’affrontements contre les bêtes sauvages, serait-on tenter de résumer !... En fait, notre conception de l’hominisation a changé au cours des trente dernières années, et l’auteur en détaille les raisons. Prenons l’exemple de la bipédie : elle correspond à une adaptation à un milieu ouvert (par opposition à la forêt dense) en réponse à plusieurs types de contraintes. La position verticale représente un avantage adaptatif dans un milieu chaud et ensoleillé : elle facilite la régulation thermique. La disparition du pelage (homo erectus est le premier à posséder une peau nue), permet la transpiration et donc le refroidissement plus rapide. L’adaptation bipède permet donc d’être actif dans un environnement chaud et dépourvu d’ombre. Elle permet de fournir une grande quantité d’énergie à un gros cerveau qui demande à être constamment refroidi. À ce propos, on apprend par exemple que le développement d’un gros cerveau très consommateur d’énergie n’a pu être possible que par la réduction de l’intestin, lui aussi gourmand en énergie... Et ce au moment du passage à une alimentation carnée riche en graisse et en protéine, et qui correspond à une digestion plus économique en énergie…

 

L’Afrique

L’Afrique est à l’origine de l’essentiel. Elle a engendré la plupart des espèces d’hominines, à l’exception des néandertaliens. Elle a vu naître les premiers hommes anatomiquement modernes. Elle a connu les premiers outils et sans doute vu naître les premières sociétés de chasseurs-cueilleurs, assez comparables à celles qui subsistent d’aujourd’hui. Le rôle central du continent africain dans les origines de l’homme moderne ne cesse d’être confirmé par la biologie moléculaire et la génétique, rejoignant ainsi la paléontologie et l’archéologie. L’homme moderne a émergé en Afrique il y a 200 000 à 100 000 ans. De nombreux travaux suggèrent une origine de tous les hommes modernes au sein d’une population, presque certainement localisée en Afrique, il y a donc 150 000 ans environ. Les généticiens s’accordent pour dire que cette population ancestrale dont descend l’humanité serait de taille très restreinte, autour de 15 000 individus seulement. Ceux-ci seraient à l’origine des six milliards et demi d’hommes actuels, les responsables de la variabilité génétique que nous connaissons aujourd’hui.

Résumons. L’Homme serait sorti d’Afrique à plusieurs reprises : Homo erectus voici près de 2 millions d’années environ a colonisé le sud de l’Eurasie, l’Extrême Orient, puis l’Europe occidentale. Beaucoup plus tard, vers 600 000 ans un ancêtre commun des néandertaliens et des Homo sapiens a été présent en Europe, en Inde, en Chine. Homo sapiens lui-même est sans doute sorti d’Afrique plusieurs fois. Avec une première incursion des hommes modernes au Proche-Orient peut être dès 130 000 ans. Ensuite, vers 60 ou 50 000 ans, une sortie d’Afrique, qui fut peut-être été précédée par un goulot d’étranglement démographique et génétique. S’ensuit une colonisation progressive de l’Eurasie et du monde, jusqu’à la pointe Sud des Amériques (vers 13 000 ans).

Ce dernier groupe d’hommes est déjà capable d’adaptation sociale et culturelle, il dispose d’un système de pensée et d’une forme de langage qui sont restés les nôtres. La "révolution culturelle", qui correspond aussi à l’expérience du sacré, aux conduites symboliques et artistiques, se serait donc produite en Afrique voici environ 50 000 ans. Il s’agit d’un changement comportemental radical, d’une formidable accélération : l’entrée dans le monde de l’innovation. C’est donc un nouveau scénario qui se profile : "Si elle s’est vraiment produite, la révolution culturelle des temps paléolithiques a commencé en Afrique et non en Europe. Elle n’a pas succédé à l’expansion de l’homme hors d’Afrique. Elle l’a précédée, facilitée, et peut-être même causée." 

Nous sommes tous des chasseurs-cueilleurs !

On réalise aussi, à la lecture de cet ouvrage, que les mutations climatiques incessantes (à l’échelle géologique) ont eu un impact formidable sur l’évolution humaine, sur les migrations (adaptation au froid, poursuite du gibier dont les migrations sont, elles aussi liées aux variations saisonnières et aux changements climatiques), sur l’apparition de l’agriculture, de la sédentarité, de l’organisation hiérarchique… L’homme moderne, pourtant a priori peu armé contre le froid, est le premier à s’adapter à l’environnement périglaciaire et à se maintenir sur des territoires de permafrost…Pour la première fois, il s’affranchit, dans une certaine mesure, des contraintes climatiques.

Ce qui ne veut pas dire que l’homme  actuel,  qui commence par ailleurs à altérer lui-même son propre génome,  se soit affranchi de la nature, loin de là. En effet, l’évolution biologique de l’homme n’est pas terminée, même si le champ d’action de la sélection naturelle s’est rétrécie. Ainsi, les auteurs montrent que nos instincts paléolithiques continuent à guider nos choix alimentaires, et que certaines maladies chroniques, génétiques ou infectieuses, sont probablement à mettre en lien avec le contexte de l’évolution (une sorte d’anachronisme biologique). "Encore très proche génétiquement de nos ancêtres du Paléolithique, nous sommes toujours physiologiquement essentiellement adaptés à l’alimentation et au mode de vie des chasseurs-cueilleurs."  En effet, il faut rappeler par exemple que l’agriculture est un phénomène très récent à l’échelle de l’évolution humaine, moins de 10 000 ans, et souvent seulement 5 ou 6000 ans. Beaucoup trop court pour avoir pu conditionner de façon significative l’évolution biologique.

 

A lire également sur nonfiction.fr :

- Évolution humaine : la réponse est dans les mots (et les estomacs) par Jean-Baptiste Michel.
 

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