Une exploration en cinquante questions de l'exercice de la critique et du rapport particulier au texte qu'elle instaure.

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur le footer ci-dessous.

"Que fait la critique ?" se demande Frédérique Toudoire-Surlapierre. "Mais que fait la critique ?" serait-on tenté de paraphraser, en cherchant dans ce titre une note d'humour. Et pourtant, la formule n'est pas gratuite ; c'est bien ce que fait la critique – Frédérique Toudoire-Surlapierre la définit comme "un corps d'écrivains plus ou moins spécialisés qui ont pour profession de parler des livres, qui en écrivent aussi, imitant ainsi les objets qu'ils critiquent provoquant une translation de domaines et de sujets" – qui est en jeu et non simplement l'activité du critique. Parce que la question de l'effet de la critique est plus vaste que celle des rôles que se donne à elle-même cette activité, Frédérique Toudoire-Surlapierre propose d'explorer ce que la critique, délibérément ou malgré elle, fait à la littérature, à des lecteurs, aux critiques eux-mêmes. Le programme est pour le moins ambitieux. Plus qu'un texte ou qu'un métatexte , la critique universitaire nous est ici présentée à travers la relation triangulaire qu'elle crée entre l'auteur, le lecteur, et le lecteur spécifique qu'est le critique.

Exposer ce que fait la critique c'est d'abord, pour Toudoire-Surlapierre, rendre à cette activité pluricentenaire  sa vertu "dialogique". Mais dialogique n’est pas ici entendu au sens formaliste déterminé par Bakhtine : l’aspect dialogique de la critique désigne un double regard ou un regard sans innocence porté sur l’activité de la critique : l’activité de la critique serait le savoir de ce qu’elle fait. Aussi, les premières questions auxquelles répond l’auteure, concernent-elles sa propre entreprise. Dialogique signifie d’emblée dialogue. Dans un pseudo-dialogue entre les deux voix de sa conscience dédoublée, Frédérique Toudoire-Surlapierre expose la nécessité d'un projet risqué, peut-être "idéaliste", mais qu'elle veut mettre au service d'une "maïeutique ludique" en 50 questions, selon le format de la collection publiée chez Klincksieck.



L'acte critique : un détournement consenti ?

Définir l’activité critique, explique Frédérique Toudoire-Surlapierre, est d’autant plus difficile que celle-ci combine librement trois appréhensions possibles de l’œuvre, le "jugement", l’"analyse", et l’"exégèse à caractère scientifique". L’auteure ne s’attarde pas sur ces notions, qui gagneraient pourtant à être explicitées, et en vient finalement à l’"esquisse d’une définition pratique", où elle recense quatre critères permettant de considérer qu’un texte relèverait de la critique : "tendance autocritique ou métacritique" ; "transfert des modèles linguistiques" ; "prise de position : jugement ou opinion" ; "réflexion qui entend définir son objet et ses postulats épistémologiques". Ces critères, qui laissent au lecteur l'espoir d’un exposé clair, se révèlent cependant problématiques, puisqu'ils amènent l’auteure à souligner in fine l'impossibilité d’une stricte définition et ne sont pas  vraiment explicités. Dans la mesure où la liste de ces critères semble close, on peut se demander si Frédérique Toudoire Surlapierre les envisage comme des critères nécessaires et s’ils sont exclusifs. Sont-ils historiques ou constituent-ils une définition essentialiste de la critique ? Que faire, dans ce cas, des textes de la déconstruction et de la critique fictionnelle ou performative, qui semblent échapper à ces critères ? C’est pourquoi l’auteur en revient à une compréhension pragmatique des traits du discours critique. Celui-ci est d’abord caractérisé par sa "duplicité", car il tient ensemble deux aspects de l’objet auquel il s’intéresse, la création et l’interprétation : le discours critique se déploie donc dans des registres hétérogènes, et semble échapper à la définition. Il est possible de l'identifier cependant par son but, qui consiste à "percer le mystère de la littérarité".

Ainsi la critique développe implicitement ou explicitement sa propre idée du littéraire, et la donne à lire par le langage, medium qu’elle partage avec son objet. Dès lors, rappelle Frédérique Toudoire-Surlapierre, "sa quête de vérité relève plutôt du langage que de l’ordre philosophique". Mais à quelle philosophie fait-on ici référence ? La philosophie du langage permettrait-elle d’éclaircir la question ? Le discours critique serait enfin identifiable par son statut, celui d’une "parole individuelle" "en marge de la doxa", ou du moins le prétend-il, tant il est ambitieux de vouloir s’en affranchir. C’est une "prise de position".

Cependant, en dehors de définitions et des critères de sélection, la réflexion de Frédérique Toudoire-Surlapierre consiste à mettre en évidence le caractère fondamentalement relationnel de la critique. L’appropriation de l’œuvre par la critique, qui peut aller jusqu’à la distorsion, est motivée et autorisée par une "stratégie collective" : il s’agit d’instaurer une relation dynamique au texte. Pour Frédérique Toudoire-Surlapierre "la critique est un jeu de pouvoir, un exercice de domination du savoir sur la création littéraire ou artistique – le plus mystérieux ou inexplicable, en tous cas le plus humain, de l'existence". Par sa dimension pulsionnelle et polémique, la critique constitue pour elle le champ privilégié d'un rapport humain à la fois réflexif et émotionnel. À côté du texte et après lui, la critique serait le pari paradoxal d'un "hors-jeu intégré", dont la fin, idéalement, est de faire passer la relation qu'il instaure au premier plan.



De là à dire que la critique est purement dialogique, il n'y a qu'un pas, que Frédérique Toudoire-Surlapierre explore sans le faire elle-même, même si elle reconnaît l'intérêt de l'hypothèse. Elle expose ainsi, au conditionnel et avec quelques réticences, la position contre-intuitive de Pierre Bayard dans son exploration des limites du discours critique . Le projet de Pierre Bayard, dans ce livre, apparaît comme une tentative de désacralisation de la lecture au profit de la réflexion. Partant de la "terreur" qui s'empare du lecteur sommé de donner son avis sur un ouvrage qu'il n'a pas lu – ou du moins pas comme il pense qu'il aurait fallu le faire – Pierre Bayard explore les multiples possibilités d'une conversation intéressante sur un objet envisagé de manière partielle et partiale.


Théorie, histoire et critique de la critique


Entre théorie de la critique et critique de la critique , Frédérique Toudoire-Surlapierre propose un parcours thématique. Elle s'attache tout particulièrement à définir les origines , les fonctions ("À quoi bon la critique ?", "Quelles sont les propriétés de la critique journalistique ?", "La critique : un règlement des comptes personnels ?", "À quels types de dialogue la critique invite-t-elle ?", "La critique est-elle un "discours de la méthode" ?", "Que signifie l'expression "critique créatrice" ?")), les catégories  et l'éthique  de la critique, dans une étude qui retrace en même temps l'élaboration de son paradigme contemporain. Elle propose ainsi une brève histoire des débats qui en ont permis l'avènement. Prenant une nouvelle ampleur au moment de la Renaissance en devenant un "art de la parole", la critique se nourrit ensuite de la réflexion de Kant, qui en fixe les procédures et en donne de magistraux exemples dans son opposition à Leibniz et à Wolff ; elle conquiert son droit à l'imitation et à l'"adultère" sous la plume de Sainte-Beuve , puis à l'émotivité défendue par Albert Thibaudet ; elle rend inséparables lecture et écriture avec l'ouvrage de Julien Gracq, En lisant en écrivant , et négocie son lien avec la sexualité, sa subjectivité et la nécessité de sa taxinomie ou de son "jargon" dans la controverse qui éclate en 1963 entre Raymond Picard et Roland Barthes sur la "nouvelle critique" à propos de Racine.



Dans son Sur Racine, Roland Barthes réunit en 1963 des textes qui interrogent la prétendue transparence du texte racinien et renouvellent la critique en général, en proposant une "anthropologie racinienne". Pour Roland Barthes, il s'agit de "reconnaître [notre] impuissance à dire vrai sur Racine" et d'exiger du critique, une fois admise la subjectivité de toute lecture, un positionnement théorique clair. Raymond Picard, auteur d'une thèse sur La Carrière de Jean Racine, réplique avec force, par article dans Le Monde du 14 mars 1964, "M. Barthes et la critique universitaire", puis dans un essai intitulé Nouvelle critique, nouvelle imposture, en 1965, où il met en cause l'usage du jargon, l'esprit de système, "l'impressionnisme", le manque de scientificité et la méconnaissance, par Roland Barthes, des travaux universitaires sur la question. Barthes lui répond magistralement dans Critique et vérité. Cette controverse, l’une des plus violentes des années structuralistes, a marqué durablement la conception moderne de la critique.


De la "nouvelle critique" aux critiques contemporaines et aux nouveaux médias

L'ouvrage analyse finement les aspects multiples de ces redéfinitions et de bien d'autres débats, mais la controverse sur la "nouvelle critique" tend à prendre le dessus, peut-être parce qu'elle rassemble en un moment trop de questions essentielles pour laisser une place aux développements qui l'ont suivie. Si Frédérique Toudoire-Surlapierre s'appuie largement sur les travaux de Gérard Genette ou d'Antoine Compagnon, travaux déjà bien éprouvés, et s'intéresse à ceux de Pierre Jourde, elle explore peu de pistes contemporaines et s'intéresse surtout au domaine français. En ce sens, l'on peut regretter que l'auteure n'ait pas soumis à l'analyse le champ de la critique américaine, dont les travaux de Judith Butler offrent un exemple de niveau international. Ceux de Peter Sloterdijk ou de Slavoj Žižek auraient également permis de continuer la réflexion de Frédérique Toudoire-Surlapierre à propos des liens entre critique et philosophie. L'ouvrage propose d'éclairants développements sur la nature de la critique de radio ou de télévision ("Apostrophes", "Esprit critique" et "Du jour au lendemain" entre autres). En revanche, après une telle entreprise de définitions et redéfinitions, on aimerait en savoir plus sur la critique à l'heure du World Wide Web , la critique des quotidiens et les modèles concurrents que sont la critique dramatique et cinématographique, rapidement évoqués. Il est vrai que le format des "50 questions" est court pour explorer une pratique si "prolixe", et que la multiplication des entrées favorise un questionnement dynamique plutôt qu'une analyse exhaustive.

Partant de l’adage vite écarté selon lequel la critique fait peur, et à raison, Frédérique Toudoire-Surlapierre nous mène, au terme de cinquante "questions fréquemment posées", à l'idée d'une critique "voluptueusement transmissible" grâce à la télévision. La fonction "dialogique" de la critique et l'avènement à travers elle d'un débat sur les "valeurs humaines" sont présentés comme les preuves de sa nécessité au sein d'une démonstration qui s'appuie sur une vision chronologique et parfois téléologique, répétée de développement en développement. C'est pourquoi, peut-être, la lecture cursive de l'ouvrage donne l'impression d'une tentative de persuasion mettant en scène un sens de l'histoire de la critique, parvenue, en abandonnant sa prétention à l'objectivité et à la transparence, à une forme de maturité… ce qui suscite, à la fin de l'ouvrage, une foule de nouvelles questions#nf#