Philosophie

Qu'est-ce l'éthique des affaires ?

Couverture ouvrage

Alain Anquetil
Vrin , 128 pages

Panorama sur l'éthique des affaires
[mercredi 14 janvier 2009]


Un point complet sur la littérature académique consacrée à l’éthique des affaires et à la responsabilité sociale des entreprises.

Cet opuscule est une revue de l’état de la recherche en éthique des affaires. C’est toute son ambition, et il l’accomplit. Un tel document manquait jusqu’à ce jour. On regrettera juste qu’à force de concision certains passages frisent l’incompréhensibilité, si bien que les cadres d’entreprise peu rompus au style académique auront du mal à en tirer quelque chose d’utile pour eux. Pourtant, cette synthèse est bien faite, et il faut espérer que les professeurs de gestion et les formateurs et conseillers qui opèrent en entreprise trouveront là matière à nourrir leurs interventions auprès de ce public.

La majeure partie des personnes concernées par les affaires adhèrent spontanément à l’idée d’une "séparation" entre la morale et la sphère économique, qui a ses propres règles. Cette conception s’inspire de la position de Milton Friedman, pour qui "la responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits", mais en la radicalisant. En effet, pour Friedman, le dirigeant d’entreprise est "l’agent des individus qui possèdent l’entreprise". À ce titre, sa responsabilité est de "conduire l’entreprise en accord avec leurs désirs, qui seront généralement de gagner le plus d’argent possible tout en se conformant aux règles fondamentales de la société, à la fois celles qui sont fixées par la loi et celles qui résultent des coutumes morales".

Le vice du raisonnement de Friedman apparaît dans un raccourci, celui qui fait des actionnaires les propriétaires "de l’entreprise" et non "du capital de l’entreprise". Une entreprise n’est pas un capital mais un fait social ; comme tel, elle n’a pas de propriétaire mais des participants. Dit autrement, "une entreprise est plus que la somme des individus qui participent à ses activités". Or ce point de vue holiste est la seule manière de justifier la revendication de liberté pour les entreprises. Pour pouvoir prétendre être libre, une entreprise doit être elle-même un agent moral, c’est-à-dire une entité propre qui a des responsabilités. (D’autre part, on remarquera en passant que, si Friedman précise que le désir des actionnaires est "généralement" de gagner de l’argent, il oublie ensuite cette réserve et raisonne comme si leur unique but était effectivement de maximiser les profits. Ce type de généralisation abusive est fréquent dans les raisonnements des économistes, mais ne peut être importé en philosophie).

En se popularisant, cette doctrine a négligé la prise en compte des normes juridiques et morales de la société, le "minimum moral" que réservait Friedman avec sagesse. Il en résulte une vision des affaires comme séparées de la vie sociale et régies par des règles propres, telles un jeu. L’idée est que l’économie a ses règles, qui ne sont pas celles de la société mais qui ont leur autonomie et leur légitimité dans leur domaine. Cette métaphore du jeu, pourtant peu féconde, a inspiré quelques auteurs, mais elle s’est surtout répandue dans le milieu des affaires.

En ce qui concerne la littérature consacrée à l’éthique des affaires, elle s’est majoritairement ralliée à la thèse des "parties prenantes", initiée par Edward Freeman (pour mémoire, les stakeholders sont les détenteurs de droits ou d’intérêts, en l’occurrence les actionnaires, les banques, les salariés, les clients, les fournisseurs, les concurrents, les institutions publiques, les médias, les ONG, les communautés locales et la société dans son ensemble). Cette approche s’appuie sur la notion de responsabilité, mais élargie au-delà des seuls actionnaires. "Les responsables d’entreprise prennent leurs décisions non pas en cherchant à répondre à des questions relatives à la société en général, mais en fonction du contexte immédiat […], car ils sont en relation avec des parties prenantes, pas avec la société." En s’appuyant ainsi sur une représentation plus prégnante de la vie des affaires, le "capitalisme des parties prenantes" propose un modèle descriptif alternatif aux "narrations traditionnelles du capitalisme", qui permet de mieux formaliser les décisions des dirigeants, y compris dans leur dimension éthique. D’où le succès de cette théorie. "De nombreuses versions de la théorie des parties prenantes ont été proposées sans que le cadre général soit remis en cause. Cette robustesse provient de sa puissance descriptive et de sa plasticité théorique."

La limite de cette thèse, aussi séduisante soit-elle, est son constructivisme social. Son hypothèse fondamentale reste celle d’un individualisme absolu et d’une contractualisation en fait de sociabilité – même si cette contractualisation intègre un principe de coopération. Le fond de l’éthique qu’elle promeut est, comme pour Friedman, l’"intérêt bien compris" des acteurs, sachant que leur but demeure la maximisation de la valeur financière. Cette description manque ainsi la dimension culturelle des entreprises, où se joue pourtant une large part des questions morales.

Il existe une autre approche, "holiste, fondée sur une éthique de la vertu aristotélicienne, [qui] conduit à concevoir la vie des affaires comme une activité sociale et l’entreprise comme une authentique communauté". La reprise d’une éthique des vertus, à la suite de MacIntyre, conduit à valoriser la tempérance contre la "faiblesse de la volonté", pour maintenir au sein des entreprises l’équilibre des biens internes (l’accomplissement humain dans le travail) et des bien externes (les richesses). "Parce qu’elle cherche avant tout à réaliser des biens externes et qu’elle distribue de tels biens à ses membres sous la forme de récompenses, toute institution exerce un pouvoir corrupteur. […] C’est la fonction des vertus de contenir cet effet corrupteur, mais elles doivent aussi contribuer au maintien des institutions."

Cette voie montre bien la difficulté de faire vivre une authentique éthique des affaires face au postulat libéral selon lequel la "recherche du profit" n’est pas un vice appelé cupidité mais la vertu motrice de l’économie.
 

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1 commentaire

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Pernette

27/07/09 16:50
Votre réflexion est la bienvenue. Un travail similaire a été fait avec "Questions d'éthique contemporaine" de Ludivine Thiaw Po Une. Néanmoins le problème fondamental est qu'il n'existe aucune éthique digne de ce nom pour accompagner la mondialisation. Les dirigeants ont besoin d'une éthique mondiale (universelle). Je vous suggère de lire
le site "pernethique.ch" Une ébauche d'éthique universelle construite sur les symétries et leurs brisures à l'intention des institutions internationales. Bien amicalement. JJ Pernet

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