<p>Une d&eacute;fense de la &lsquo;fiert&eacute; nationale&rsquo; allemande qui, sans tomber dans le r&eacute;visionnisme, confine parfois au conservatisme, au d&eacute;triment de l&rsquo;identit&eacute; europ&eacute;enne.</p>

C’est un livre intéressant que publient les éditions Saint-Simon. Matthias Matussek est journaliste au Spiegel. Ancien gauchiste, il s’est pris d’une passion nouvelle pour l’Allemagne qu’il veut faire partager non seulement à ses compatriotes, mais aux quarante pays qui bénéficient d’une traduction de son livre, comme l’indique d’ailleurs le sous-titre - "pourquoi les autres peuvent nous aimer". À coup d’anecdotes, d’interviews, de réflexions provocantes, le tout écrit avec la plume alerte et enlevée du journaliste, Matthias Matussek nous liste toutes les raisons d’aimer l’Allemagne : la beauté de la langue, les "vertus allemandes" (endurance, ponctualité, propreté, discipline, ordre, compétence…), la musique allemande (Mozart, Bach, Beethoven, Brahms…), les héros allemands comme Arminius, Barberousse, Humboldt ou les Nibelungen, le nouveau cinéma allemand, l’art allemand contemporain, le théâtre allemand, et même l’humour allemand.

Dans son attachement au sentiment national, qu’il considère comme un atout essentiel dans la mondialisation, l’auteur ne craint pas d’afficher son conservatisme et sa nostalgie de la communauté, du groupe uni et cohérent. Le discours qu’il prête à un imaginaire "révolutionnaire conservateur" nous livre un programme qui pourrait pratiquement avoir pour slogan : "travail, famille patrie." Et d’attaquer à l’inverse, avec véhémence, le personnage de Joschka Fischer qui a érigé Auschwitz en "première pierre" de la démocratie allemande.

On pourrait trouver quelque chose de fondamentalement malsain dans cette exaltation nouvelle de la "fierté nationale" allemande, si l’auteur ne se tenait pas éloigné de tout révisionnisme historique sur la période nazie, et s’il n’étalait pas avec force références sa sympathie pour les Juifs, à commencer par Heinrich Heine dont il privilégie la nostalgie plutôt que l’inquiétude de l’Allemagne. Prenant le contre-pied de la "haine de soi" cultivée par une certaine gauche allemande  , la petite musique de Matthias Matussek sonne pourtant faux à de multiples égards.

Que les Allemands veuillent retrouver un rapport positif à leur nation, rien là que de très normal et de très légitime. On sent l’auteur blessé par l’image négative de l’Allemagne qui lui a été renvoyée en Angleterre, pays où le souvenir omniprésent de la victoire contre le nazisme sert d’alibi à un nationalisme indécrottable. De là à y opposer une fierté du passé faisant fi du nazisme, et du chemin qui a conduit (par accident ou par nécessité) l’histoire allemande à la catastrophe hitlérienne, il y a une véritable aporie de la réflexion historique. Même sa vision de la reconstruction à l’Est apparaît très idyllique, pour ne pas dire très "ouest-allemande", faisant l’impasse sur les difficultés bien réelles de la réunification.

À force de rejeter rageusement Joschka Fischer et la morale de gauche, à force de vouloir faire aimer l’Allemagne sans concéder de faiblesses, Matussek n’éprouve aucun besoin d’intégrer dans la fierté d’être allemand la refondation démocratique de la République fédérale, et la protection exemplaire des droits fondamentaux qui s’est développée ensuite. L’identité européenne est également rejetée aux orties comme une fausse "identité de remplacement", et "une nouvelle manière de fuir l’Allemagne".

Si cette nouvelle fierté nationale, dont l’affirmation paraît être une tendance forte de l’Allemagne contemporaine, devait se construire contre les valeurs démocratiques, contre l’Europe, contre la mémoire du passé nazi, il y aurait là de quoi s’inquiéter sérieusement. Matussek visite les marges de l’Allemagne, là où des Polonais et des Tchèques ont pris la place de populations allemandes expulsées. Encore une fois, aucun révisionnisme face à l’anéantissement provoqué par l’enchaînement fatal des violences. Mais dans son tourbillon journalistique un peu brouillon, il ignore le sens profond que donne la construction européenne à la réconciliation entre les anciens ennemis. On préfèrera la vision plus traditionnelle (aujourd’hui dépassée ?) d’un Klaus von Dohnanyi, ancien maire social-démocrate de Hambourg, qui, dans une interview donnée à l’auteur, assigne à l’Allemagne la mission non hégémonique d’intégrer l’Europe.

Le livre de Matthias Matussek n’en reste pas moins un passionnant témoignage pour ceux qui veulent comprendre l’Allemagne contemporaine et certaines pulsions qui la travaillent.