Suivez-nous

FacebookRSS

Sciences

The Cigarette Century : The rise, fall and deadly persistence of the product that defined America

Couverture ouvrage

Allan M. Brandt
Perseus Publishing , 640 pages

Smoke! Smoke! Smoke! That Cigarette
[dimanche 30 dcembre 2007]


Une synthèse sur les aspects économiques, juridiques, scientifiques et sociaux d’une question qui souligne l’interdépendance entre science et problème de société.

Depuis quand, selon vous, sait-on que le tabac augmente substantiellement le risque de cancer du poumon ?

Depuis 1953, date de la première étude épidémiologique de grande ampleur menée sur des malades. The Cigarette  Century de Allan M. Brandt, se donne entre autres pour ambition d’expliquer comment l’industrie du tabac a, de manière tout à fait consciente, minimisé les risques avérés liés au tabac. Historien de la médecine, Allan M. Brandt s’est appuyé sur la masse considérable de documentation mise au jour par les grands procès du tabac pour retracer l’histoire de l’émergence puis du déclin – relatif – de la cigarette aux États-Unis. Encore peu utilisée en France, cette démarche   mêle les apports de la médecine, de la sociologie et de l’histoire pour retracer ce phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.


Un produit type de la société de consommation émergente

Rappelant les prémices de la culture du tabac aux États-Unis, Brandt se concentre sur la figure de James Buchanan "Buck" Duke, premier véritable promoteur du tabac aux États-Unis. Patron d’une petite entreprise de tabac à mâcher, Duke entreprend de moderniser les techniques de production, se portant notamment acquéreur de la première machine à fabriquer des cigarettes. Son histoire est un résumé de l’évolution du capitalisme américain : au début du XXème siècle, la fusion de son entreprise avec les plus importants producteurs de tabac donne naissance au trust American Tobacco.
 
Pourtant la cigarette ne représente, au début du XXème siècle, qu’une part minime de la consommation de tabac. Les années 1920 et 1930 marqueront son ascension puis son épiphanie comme le produit incarnant plus que tout autre la société de consommation. En effet, la cigarette est un produit faiblement distinctif (les diverses marques ne présentent que de très faibles variations de goût et de qualité). Dès lors, comment promouvoir le produit, face à des concurrents en tous points similaires ? En utilisant de nouvelles techniques mettant l’accent non sur les qualités propres du produit mais sur sa dimension symbolique. Objet parfaitement insignifiant par lui-même, la cigarette charrie pourtant une multitude de significations : liberté, indépendance, élégance. Standardisé à l’extrême, le produit devient, par un paradoxe caractéristique de la société de consommation, le produit distinctif par excellence. Adopter une marque, c’est choisir un mode de vie. Brandt montre ainsi comment la publicité pour la cigarette engendre les techniques les plus innovantes de  promotion qui prendront plus tard le nom de marketing. Bien plus, l’industrie du tabac inaugure les opérations de relations publiques – une technique plus subtile que la publicité, permettant à travers les médias, l’organisation d’événements et la caution scientifique d’"experts" stipendiés  , de formater les goûts du public  . Armée de ces techniques nouvelles, l’industrie du tabac surmonte rapidement les réticences puritaines que suscite le tabagisme, en particulier celui des femmes. La cigarette devient le signe par excellence de l’homme et de la femme modernes ; elle accompagne l’émergence d’une société urbaine dont le cinéma et la littérature des années 30 offrent tant de témoignages.


La lente prise de conscience des dangers liés au tabac

Pendant ce temps, la communauté scientifique, dépourvue des outils épidémiologiques nécessaires à une enquête approfondie sur le phénomène, demeure silencieuse, sollicitée à l’occasion par les publicitaires ("More doctors smoke Camels"  , proclame triomphalement une célèbre publicité). Le tabac pose un problème particulier à une science médicale encore marquée par Koch et Pasteur. Dans le modèle dominant, l’identification des maladies passe avant tout par l’expérience réalisée en laboratoire, qui permet de créer les conditions nécessaires à l’isolement de l’agent. Or comment mesurer l’impact sur l'organisme de la consommation du tabac ? Le recours à des cobayes humains étant inconcevable, certains chercheurs se tournent vers un champ négligé depuis le milieu du XIXème siècle : l’étude clinique, couplée à une analyse statistique de grande échelle fondée sur des questionnaires précis. C’est ainsi qu’après plusieurs années de tâtonnement, deux études publiées en 1953 font apparaître clairement la surmortalité liée au cancer du poumon chez les fumeurs. Fondées sur les nouvelles méthodes d’analyse statistique, les études mettant en évidence la surmortalité liée au tabac se multiplient, jusqu’à ce qu’en 1964, le Surgeon General identifie officiellement le tabac comme une pratique dangereuse augmentant notamment les risques de cancer.

Voyant pour la première fois ses positions menacées, l’industrie du tabac met au point une riposte particulièrement virulente. Avec l’aide du cabinet Hill & Knowlton, face aux preuves de plus en plus incontestables de la nocivité du tabac, les principaux fabricants de cigarettes adoptent une ligne de défense qui tient en deux mots : "not proven".  Recrutant des scientifiques au départ sincèrement sceptiques mais bientôt enfermés dans une position de plus en plus intenable par le conflit d’intérêts, l’industrie maintient à bout de bras l’idée que la communauté scientifique demeure divisée quant aux effets du tabac. Conséquence logique, il appartient au consommateur, et à personne d’autre, de décider en son âme et conscience. La stratégie joue naturellement sur l’idée de responsabilité individuelle, fortement ancrée dans la mentalité américaine. Incidemment, elle permet de couvrir l’industrie contre les menaces de procès, qui bientôt deviendront réalité. Dans cette perspective, l’imposition d’avertissements sur les paquets de cigarettes constitue paradoxalement une victoire pour l’industrie : au moins, les fumeurs auront été prévenus.

Les avancées de la science, notamment la mise au jour des effets nocifs du tabagisme passif et l’identification de la nicotine comme agent conduisant à la dépendance, portent de rudes coups à cette ligne de défense. D’une part, il n’est plus possible de tirer argument de la liberté souveraine du fumeur, puisque celle-ci s’avère dangereuse pour ceux qui l’entourent. D’autre part, la reconnaissance d’une addiction liée à la cigarette apporte la preuve que le choix du fumeur n’est pas entièrement libre. Pourtant, les autorités sanitaires, et en premier lieu le Surgeon General  , qui s’appuient sur ces découvertes pour promouvoir une véritable action régulatrice, se heurtent au Congrès. Le poids des États du Sud producteurs de tabac et la puissance financière des cigarettiers bloquent toute initiative.


Les accusations en butte aux intérêts économiques

Devant le verrouillage  de l’arène politique, les adversaires du tabac trouvent un relais dans les tribunaux. Un jeune avocat, Marc Edell, dépose en 1983 une plainte au nom de Rose Cipollone, une fumeuse de 58 ans atteinte d’un cancer. Commence alors une période de gigantesques procès connus sous le nom de Tobacco Wars. En dépit des revers initiaux, peu à peu, les différentes digues érigées par l’industrie du tabac – notamment son ignorance de la nocivité du produit et le libre choix du fumeur – cèderont les unes après les autres. Les plaintes individuelles laisseront la place aux class actions puis, en 1994, aux poursuites engagées par les États. L’ouverture des archives des grandes compagnies met en évidence la forfaiture de ces dernières en révélant que, dès les années 1950, des recherches internes avaient mis en évidence les agents cancérigènes du tabac. D’autre part, la célèbre émission de CBS 60 minutes diffuse en 1995 un reportage montrant que le taux de nicotine dans les cigarettes est artificiellement augmenté afin de favoriser l’addiction. Les procès se traduiront par des amendes colossales, même si la plupart des États ont opté pour un arrangement financier avec les fabricants.

Pourtant, estime Allan M. Brandt, les dégâts s’avèrent finalement limités pour l’industrie du tabac. Bien que la consommation ait considérablement baissé depuis le pic de 1964, les arrangements financiers conclus avec "Big Tobacco" ont paradoxalement instauré une dépendance des États américains aux revenus des amendes. Les tentatives de régulation fédérale, notamment la loi proposée par le sénateur John McCain qui prévoit une lourde taxation des produits du tabac, un plafonnement des taux de goudron et de nicotine et une série de mesures préventives en direction des mineurs, se heurtent aux intérêts financiers. Mais surtout, les industries se tournent désormais vers un marché en pleine croissance : celui des pays en développement, où la consommation explose. Malgré les efforts entrepris par l’OMS, dont les 192 membres adoptent en 2003 la Convention cadre pour la lutte anti-tabac (en anglais FCTC), une épidémie à l’échelle mondiale se dessine. Une étude prévoit ainsi que 7 millions de personnes mourront de maladies liées au tabac en 2030, contre 2 millions en 2000. À cet égard, les États-Unis ont poursuivi une politique remarquablement cynique, en s’opposant à toute réglementation internationale sur la vente de tabac. Au cours des années 1990 et 2000, le gouvernement, écartant le ministère de la Santé des négociations, a apporté un soutien sans réserve aux entreprises productrices de tabac dans leur combat pour la levée des restrictions aux importations. La promotion des intérêts économiques des États-Unis les a ainsi amenés à combattre des mesures de régulation qu’ils avaient mis en œuvre sur leur propre territoire.

L’ouvrage d'Allan M. Brandt est le fruit d’un travail de vingt années, appuyé sur des millions de pages de documentation. Il constitue une magistrale synthèse, ne négligeant aucun des aspects économiques, juridiques, scientifiques ou sociaux de la question. Bien plus, il fournit incidemment des enseignements dépassant largement le cadre strict du tabac. Allan M. Brandt démontre que la recherche médicale a dû adapter ses méthodes au problème complexe que constituait l’évaluation des effets du tabac. Un nouveau modèle épistémologique a ainsi émergé, fondé sur une combinaison de l’expérience en laboratoire classique, de l’observation clinique et de l’analyse statistique. C’est l’étroite interdépendance entre la science et les problèmes de société qui est ainsi mise en évidence, ou plus précisément le fait que la science ne fait que répondre aux questions que se pose une société à un moment donné. Réciproquement, la découverte progressive des méfaits du tabac a profondément influencé notre conception de la santé en mettant l’accent sur le rôle des comportements individuels.

L’analyse touche également à l’émergence de la publicité, l’industrie du tabac ayant fait œuvre de pionnier dans ce domaine. Par bien des aspects, l’histoire de la cigarette dessine en creux les facettes multiples et parfois contradictoires de la société américaine. Elle fait entrer  en scène la figure de l’entrepreneur-innovateur, du puritain, de la femme indépendante, du capitaliste cynique, du jeune avocat intrépide, de la star de cinéma, du whistleblower  , du libertarien hostile à toute forme de gouvernement. Allan M. Brandt retrace avec empathie les combats menés sur le terrain juridique pour le dédommagement des fumeurs malades, qui relèvent d’une logique propre aux États-Unis. La comparaison avec les perceptions et les réponses apportées dans d’autres pays aurait ainsi donné un plus grand recul à l’analyse.

Enfin, l’ouvrage s’inscrit résolument dans un cadre moral. Historien et scientifique, Allan M. Brandt est un témoin engagé de cette histoire. Selon ses propres dires, le principal apport de son étude est d’avoir prouvé que l’industrie du tabac avait soigneusement dissimulé ses propres découvertes sur la nocivité du tabac. De fait, on reste effaré devant le cynisme des dirigeants de Big Tobacco, qui pose des questions plus angoissantes : de tels comportements sont-ils circonscrits à une industrie "criminelle", ou se retrouvent-ils dans d’autres domaines moins éclairés par les projecteurs ? L’auteur est parfois conduit par sa volonté de stigmatisation à des positions qui nous paraissent excessives  . Il n’est ni conforme au bon sens, ni juste de placer sur le même plan le tabac et les maladies mortelles qui frappent en masse les habitants du Tiers Monde  . De même, on ne peut évacuer les questions de liberté individuelle et de contrôle social, voire d’arbitrage entre durée de vie et satisfaction du besoin immédiat, que pose le tabagisme, sous le seul prétexte qu’elles ont été abondamment instrumentalisées par l’industrie du tabac. Néanmoins, ces réserves ne doivent pas occulter la richesse et le caractère stimulant de ce travail impressionnant. Exemple brillant d’analyse pluridisciplinaire, The Cigarette Century apporte également une pierre essentielle au débat.


*Le titre de l'article reprend le titre d'une chanson interprétée en 1947 par le chanteur country Tex Williams (qui décèdera d'un cancer en 1985) qu'il est possible d'écouter ici. La chanson "Smoke! Smoke! Smoke! That Cigarette" offre un parfait témoignage de l'insouciance qui régnait à l'époque.

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr