Psychologie

La France qui souffre. Enquête sur la souffrance mentale et ses traitements dans la France contemporaine

Couverture ouvrage

Philippe Petit
Flammarion , 239 pages

De la crise de la psychiatrie à la psychiatrie critique
[jeudi 18 dcembre 2008]


Philippe Petit  remet en question l'idéal de santé mentale au prisme de la crise de la psychiatrie et d'une psychiatre critique particulièrement active.

La psychiatrie critique

"Il est impératif de juger de la société à la façon dont elle traite ses fous, ses handicapés, ses déviants, ses fatigués de la vie. Et par conséquent aussi à la façon dont on considère les bien-portants, fussent-ils les victimes indirectes de ce lavage de cerveau, et de cette hécatombe morale." 

Tel est le point de départ de cet essai critique qui interroge les impasses de la politique de santé mentale en France et la crise de la psychiatrie aujourd'hui. Pour les révéler, Philippe Petit part "écouter les professionnels et les patients" . Il en résulte une enquête qui relaie les critiques d'une partie des professionnels eux-mêmes. Touché par une vague successive de réformes qui transforment le sens et les conditions même de leur pratique, un segment de psychiatres a montré leur capacité politique à refuser l'extension du thérapeutique au-delà de la maladie mentale, l'introduction de logiques consuméristes et gestionnaires, la normalisation des conduites déviantes et la psychologisation des problèmes sociaux, etc. Dans ce contexte, la crise de la psychiatrie favorise l’émergence d’une psychiatrie critique.
   
Aussi  paradoxale que cela puisse paraître aux yeux du grand public, la psychiatrie est en effet un des lieux où se formule aujourd'hui la critique sociale, visant tantôt les normes de nos sociétés, tantôt ses effets pathogènes en terme de "souffrance sociale". Mais il faut immédiatement noter la multiplicité et l'hétérogénéité de ces pôles critiques que tente de saisir Philippe Petit (depuis les psychanalystes d'exercice privé jusqu'aux psychiatres exerçant en prison, en passant par les hôpitaux de jour) qui n'interprètent pas toujours la situation de la même façon et ne sont parfois pas d’accord sur les ennemis à combattre : tantôt successivement le comportementalisme, l'évaluation des bonnes pratiques à l'hôpital, la puissance de l'industrie pharmaceutique, les politiques de gestion de la délinquance ou bien, lorsque la montée en généralité est forte, tous ces éléments, pêle-mêle. Ce qui fait l'unité de la critique, c'est la défense d'une spécificité en danger : la clinique de la singularité, c’est-à-dire l'importance d'une relation et une attention à la subjectivité.


L'art de la critique

Or, le problème de notre conjoncture est de ne pas avoir su encore renouveler le répertoire critique dont le discours dominant, à la capacité de digestion qui paraît illimitée, ne fait actuellement qu'une bouchée... et même en redemande. La critique est un art difficile qui exige de la créativité et une lecture opportune de la situation. Son tranchant s'émousse rapidement.

Aussi est-il sans doute prématuré, même si un tel schéma répond de façon satisfaisante à l'indignation de ces professionnels, de voir dans "la politique de santé mentale" en bloc le grand ordonnateur d'un "psychopouvoir", comme si d'autres lignes de force, plus anciennes et tout aussi politiques, ne venaient obscurcir un phénomène qui n'a certainement pas la cohérence qu'on lui prête ni même, faut-il encore le rappeler, l'impersonnalité d'une mécanique automatique, "impression" qui vise justement à exproprier les acteurs de leurs histoires. Les politiques sont faites par les hommes, et ce sont les hommes qui les défont.


   
De même est-il aventureux d'isoler "la santé mentale" de la fameuse catégorie de "souffrance" psychique ou sociale (le sous-titre de l'ouvrage annonce même l'existence d'une "souffrance mentale"!), que Philippe Petit innocente bien rapidement, alors qu'une généalogie de ces valeurs en montre justement le couplage : l'un ne fonctionne pas sans l'autre, mieux la santé mentale ne s'étend pas sans la notion de souffrance ou de normalité souffrante. Le détail des choses révèle bien d'autres paradoxes que les psychiatres critiques ne sont peut-être pas encore prêts à penser.


La dureté du monde

Quelle que soit la force de l'idéal de bien-être dans un contexte où se multiplient les signes du mal-être, son crépuscule s'annonce déjà à l'horizon au gré des coups de marteau qui résonnent çà et là... Les pratiques sociales n'observent jamais complètement les normes, elles ne cessent au contraire de les créer, déplacer, contourner, percer, fracturer... Dressez l'oreille, la psychiatrie prépare peut-être son aurore.

Où sont les sociologues? demande Philippe Petit qui a cherché en vain une littérature sur la psychiatrie et la santé mentale, qui existe pourtant, aussi modeste soit-elle. Pour comprendre la situation de la psychiatrie aujourd'hui, il ne suffit pas d'étudier les psychiatres ou les psychanalystes comme un certain nombre d'entre nous le font depuis plusieurs années. La vérité d'une situation n'y est pas toujours inscrite et les interprétations des principaux intéressés ne sont qu'un point de départ. C'est d'ailleurs en quoi l'essai de Philippe Petit constitue un document ethnographique tout à fait intéressant pour comprendre l'un des enjeux incontournables de notre monde contemporain. Mais encore faut-il en étudier les déterminants, parfois contradictoires, souvent paradoxaux, toujours complexes qui structurent l'évidence de notre conjoncture. Que Philippe Petit se rassure, les chercheurs en sciences sociales sont toujours là, mais ils étudient la force des normes à l'aune de la dureté du monde. Ils n'ont pas besoin de parler de souffrance pour étudier les inégalités et la production sociale de la précarité. Il y a un moment où il faut appeler un chat un chat.

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4 commentaires

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Samuel Lz

12/05/09 16:06
Je ne pensais pas convaincre (de quoi d'ailleurs?), mais clarifier le travail d'analyse en apportant justement le type de nuances qui manquent le plus souvent à ce genre de sujet.

Depuis lors, avez vous au moins fait la lecture de cet ouvrage, c'est le plus important n'est-ce pas ?

Bien cordialement
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erasme

10/05/09 15:19
Une mise au point pas convaincante, ou plutôt trop convaincue, là où le travail d'analyse appellerai plus de nuances, dommage.
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Samuel Lz

17/04/09 23:19
Je vous remercie, Erasme, pour votre commentaire. Il me donne l'occasion de faire cette petite mise au point :

1. Les psychiatres savent parfaitement formuler des critiques pertinentes et se mobiliser. J'ai écris que P. Petit relayait le discours d'une partie des psychiatres critiques (Et les autres ? Il existe bien des manières de résister). Ni plus ni moins.

2. Je ne critique pas la clinique de la singularité, ni même Foucault. Je m'interroge seulement sur l'usage critique (et non analytique) de la vulgate foucaldienne. Est-elle encore pertinente et audible dans notre conjoncture? Je veux dire, au delà de ceux qui ne sont pas à convaincre... Mais nous pourrions en effet nous interroger sur la pertinence de la défense de la clinique de la singularité qui ne cesse de confirmer aux réformateurs que décidemment la psychiatrie ne veut pas devenir moderne...

3. Des études sociologiques existent qu'on ne peut simplement feindre d'ignorer, allez au hasard, sur le rapport santé mentale et souffrance, par exemple (et disponible en ligne), le mieux est de lire directement le court article "Souffrance" d'Alain Ehrenberg dans la revue M/S (2002) : http://www.erudit.org/revue/ms/2002/v18/n11/000451ar.html

4. Substituer à l'analyse des inégalités sociales (qui est une forme de critique objective de la dureté du monde) la dénonciation de la souffrance sociale (qui tente encore de prendre forme en tant que catégorie critique subjective) exige une démonstration que le livre n'apporte pas (contrairement à la tentative rigoureuse du philosophe Emmanuel Renault).

5. Pour oublier définitivement mon épouvantable critique, Erasme, il faut absolument lire l'éloge de cet ouvrage par le philosophe Christian Godin dans l'Huma qui figure également en bonne place dans ma documentation ethnographique, vous serez alors en terrain connu : http://www.humanite.fr/2008-12-10_Tribune-libre_De-la-volonte-de-guerira-la-volonte-de-punir

6. Mieux lisez l'ouvrage et revenez nous faire ici un bon petit résumé scolaire, "fidèle, en suivant d'abord ses arguments internes". Je serais heureux de vous lire.

Bien cordialement,

sl
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erasme

12/04/09 12:44
Appler un chat, un chat !!!
L'auteur de cette critique ferait bien de s'appliquer la critique qu'il adresse à ce livre "La critique est un art difficile qui exige de la créativité et une lecture opportune de la situation. Son tranchant s'émousse rapidement.".
Ce livre est réduit à un, je cite "un document ethnographique intéressant" !
Sidérant.
On peut ne pas partager le point de vue d'un livre, faut-il encore en rendre compte de manière assez fidèle, en suivant d'abord ses arguments internes, avant de lui infliger une critique externe, que je trouve péremptoire.
ce livre est présenté d'abord comme une critique intéressante d'une certaine psychiatrie (et le critique se fait l'écho du point de vue du grand public "aussi paradoxale que cela puisse paraître aux yeux du grand public, la psychiatrie..."), pour aussitôt balayer ces pauvres psychiatres incapables de d'élaborer leur propres critiques.
sous quels arguments ? je résume :
1) cette clinique de la singularité qui avance l'idée d'un "biopouvoir" ne se rendrait pas compte que "les politiques sont faites par les hommes" (je croyais, mais je ne suis pas sociologue, que Foucault avait bien montré comment ce qui pouvait paraître comme impersonnel reposait en fait parfois sur le plus intime des pratiques de s personnes)
2) il serait aventureux de dissocier santé mentale et souffrance psychique ou social : peut-être, mais les quelques mots avancés ne me permettent pas de voir pourquoi "le détail des choses révèle bien d'autres paradoxes".
Et en conclusion le critique de récupérer l'idée d'une "dureté du monde", cela même que les auteurs dénoncent, j'imagine !!
Je précise que je ne connais ni l'auteur, ni même ce livre, et que je ne suis pas psychiatre, par contre j'ai quelques connaissances des phénomènes de la "santé mentale" et des "souffrances singulières" c'est en quoi cette critique m'est apparue tout a fait comme présomptueuse.
lecteur ne vous découragez pas, aller chercher comme moi ce livre, à l'heure où les professionnels de la santé mentale (cf.la "nuit sécuritaire") rejoignent ceux de l'éducation, du droit ou du social, pour une critique "organique" (au sens de Gramsci) et non cérébrale.

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