<p>Plus qu'une r&eacute;f&eacute;rence : un exemple de r&eacute;flexion g&eacute;ographique sur un objet complexe.</p>

Les géographes qui s’intéressent à l’environnement sont nombreux et une partie de leur intérêt pour cette thématique vient de leur formation disciplinaire qui comprend, au cours d’études parfois longues, la géographie physique et la géographie humaine. Parfois ces deux aspects de la discipline se côtoient en voisins polis, parfois ils s’entremêlent et donnent lieu à une vision riche de problématiques d’interface. Paul Arnould et Laurent Simon ont pris cette position épistémologique forte : pour eux l’environnement n’est ni un enjeu naturaliste ni un problème social, c’est une question de territoire, c’est à dire d’inscription spatiale.

Leur démarche est en deux temps. Elle consiste donc d’abord à établir les fondements scientifiques de leur posture (chapitre 1), puis à traiter de thématiques à différentes échelles en choisissant des problèmes relativement transdiciplinaires et assez actuels (chapitres 2 à 8). Dans une seconde partie ils traitent de six lieux (chapitres de nouveau numérotés de 1 à 6), qu’ils étudient en tant qu’ils sont des territoires d’échelles différentes exprimant chacun à leur manière les complexités de la notion de géographie de l’environnement De ce fait leur ouvrage comporte de vastes lacunes : l’océan n’y existe pas, les littoraux sont absents et l’environnement urbain est réduit à la notion d’espace vert. Le lecteur doit considérer qu’il s’agit d’un choix et en prendre acte.

Les premiers chapitres ont pour but de démontrer que les problématiques environnementales sont mieux comprises quand on les aborde par l’entrée conceptuelle du territoire, que par celle de l’écologie ou de la politique. Cela ne signifie évidemment pas que les dimensions naturalistes et géo-politiques sont absentes, cela signale simplement qu’elles ne sont pas à elles seules des facteurs suffisants d’explication. Elles ne donnent donc qu’une compréhension partielle des enjeux. Le territoire, en revanche, est le lieu physique où le croisement des déterminismes biophysiques et des politiques d’aménagement fabrique des paysages, qui sont ceux que parfois, certains citoyens s’approprient sous le nom de "nature".
Une des thèses importantes du livre est, en effet, que même là où le sens commun (et beaucoup de média) voient des espaces naturels, on est en présence de lieux déjà anthropisés, voire artificialisés. Les auteurs signalent ainsi que la forêt amazonienne doit une part importante de sa physionomie actuelle à l’activité ancienne de défrichement par les Indiens qui l’habitent depuis plusieurs millénaires. En cela ce ne serait pas un espace "naturel" mais un territoire où la marque des hommes est discrète mais pas absente.

Dés lors que ce point essentiel est acquis (l’anthropisation des milieux), le reste du raisonnement est solidement établi : les milieux doivent évoluer en relation avec les besoins des hommes qui les aménagent. Il est donc normal que des sociétés interviennent sur les espaces "naturels" et se donnent le droit de les modifier pour y vivre mieux.

En un sens cette idéologie de l’espace "naturel" comme ressource réintroduit une dimension sociale dans la problématique environnementale. Les besoins des sociétés sont en grande partie forcés par des enjeux sociaux. Il n’est pas possible de réfléchir à la déforestation sans réfléchir aussi à la disponibilité en terres cultivables, donc aux inégalités agraires. En un deuxième sens cette même idéologie (espace = ressource) interroge la dimension culturelle, voire éthique, qui guide les décisions d’aménagement. Les auteurs se trouvent alors sur un terrain politique miné, celui de l’écologiquement correct.

Leur attitude à cet égard est claire : ils ne sont pas partisans de discours écologistes qui sacralisent la nature, ou qui font passer sa protection avant les besoins de développement des sociétés. Et comme ils ont intelligemment établi qu’un des premiers besoin d’une société était d’ordre territorial, il peuvent légitimement réfléchir à un point délicat : un territoire protégé sous prétexte de protection de la nature n’est-il pas un territoire soustrait à des besoins sociaux qui sont – peut être –  tout aussi importants ? Une très riche discussion sur la pertinence (ou l’impertinence) du découpage en zone, du maillage en "cadres administratifs proliférants" conclut donc leur introduction et conforte, avec une note d’humour, tout l’intérêt d’une approche de l’environnement par la dimension territoriale.

On voit donc que la réflexion épistémologique sur l’importance du concept de territoire en environnement a une dimension discursive politique largement problématique. Beaucoup de discours peuvent légitimer beaucoup de positions, dont toutes ne sont pas nécessairement conciliables. L’environnement est donc une problématique qui intègre la notion de conflit. L’important est de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un conflit symbolique entre la nature et l’homme mais entre les différentes conceptions que les sociétés se font de leur utilisation de l’espace.

Comme souvent dans les travaux des géographes français sur l’environnement, cette posture épistémologique est partisane parce qu’européocentrée : elle fait délibérément l’impasse sur l’existence de positions scientifiques anglo-saxonnes singulièrement différentes. L’approche de ces dernières est différente parce que les contraintes du politiquement correct local sont différentes. Aux USA, en Australie, en Nouvelle Zélande les blancs son arrivé après des "natives" et ces derniers revendiquent absolument qu’un bilan soit fait : ils exigent qu’une comparaison soit menée entre l’impact que eux, natifs avaient eu sur l’environnement et l’impact qu’ont eu les blancs depuis qu’ils sont installés. Chacun comprend que ces différences d’impact impliquent ensuite des prises de positions politiques qui vont, bien sûr, être partisanes à leur tour. Mais une conséquence scientifique forte de cette exigence politique des habitants premiers est qu’il est possible de déterminer la relation entre société et nature à partir d’un état de référence qui sert de temps zéro. Les milieux n’ont donc pas toujours été anthropisés par les blancs. Certains n’ont même jamais été anthropisés avant les trois/quatre derniers siècles (les Galagapagos, La Réunion, les Iles Cocos, Madère, les Acores, les Kerguelen, l’Antarctique, les hauts sommets himalayens, les mers de Weddel, de Bellingshausen, le Spitzberg, la quasi-totalité des fonds marins…). Que la fixation de ce temps zéro soit une question politique et scientifique éclaire bien la dimension polémique du débat. Il est dommage qu’une réflexion sur les nuances que ce débat pourrait apporter aux positions initiales de Paul Arnould et Laurent Simon n’ait pas eu de place suffisante dans le livre.

En dehors de cet aspect ponctuellement critiquable, l’ouvrage est très bien fait et très utile. Les six chapitres de la seconde partie décrivent des milieux et des enjeux environnementaux importants, qui, dans l’ensemble, couvrent bien la totalité de la planète. Un chapitre, construit avec élégance, concerne les hautes latitudes. Le sujet est appréhendé en trois parties. Les auteurs présentent d’abord les difficultés de l’exploration, puis les expliquent en partie par les conditions physiques et en tirent une réflexion épistémologique sur la notion, très délicate en géographie, de limite. Une seconde partie traite essentiellement de l’impact d’enjeux globaux sur ces espaces zonaux. La troisième partie signale l’importance de la dimension territoriale géopolitique, qui concerne aussi bien les bases militaires que le tourisme. Le chapitre suivant, toujours aussi élégamment construit, a une large portée puisqu’il traite du concept de crise en prenant prétexte de la Méditerranée. Son intérêt principal tient dans l’habile façon dont des crises longues et anciennes (l’épisode de sursalure Messinien, qui dure plusieurs milliers d’années, il y a 6 millions d’années), sont mises en relation avec des crises actuelles, courtes, comme des invasions d’algues tropicales. Il est en effet toujours difficile de comparer des épisodes d’échelles aussi différentes et ce chapitre y réussit bien. Les deux chapitres suivants sont de facture classique, sur l’Australie et sur Madagascar. Il est extrêmement dommage que l’Australie ne soit pas abordée à partir de la bibliographie australienne, qu’il est très réducteur de résumer à Jared Diamond. Le chapitre suivant envisage les parcs urbains et introduit utilement des références à l’urbanité dans un ouvrage de géographie de l’environnement. Il effleure aussi des enjeux sociaux intra urbains avec un passage sur les jardins partagés et discute des pratiques dites durables. Le dernier chapitre, qui parle du détournement de l’eau du Rhône vers Barcelone revient à des formes traditionnelles de réflexion en géographie : il indique comment des discours technicistes sont pris dans des jeux d’acteurs politiques et se traduisent ensuite en aménagement du territoire.

Les six chapitres de cette seconde partie sont autant de modèles de plan pour des étudiants qui envisageraient de passer un concours. Ils sont tous construits avec une logique différente, tous illustrés par des exemples précis et des croquis très clairs, écrits de façon alerte, et quelque fois drôle. Ils contiennent beaucoup d’informations factuelles et incitent toujours à une réflexion distanciée, ce qui est sans doute une des premières exigences que l’on peut attendre de quiconque s’intéresse à l’environnement. Cela fait de cet ouvrage une référence obligée pour un public plus large que le seul groupe des étudiants en géographie. Et pour ces derniers, malgré des lacunes, c’est plus qu’une référence, c’est un exemple