Un livre passionnant qui porte un regard original et instructif sur de nombreux sujets, de la corruption au déclenchement des guerres civiles.  

Pourquoi les actions de l’entreprise indonésienne Bimantra Citra plongeaient-elles au moindre ennui de santé du président Suharto ? Pourquoi malgré tous ses efforts le gouvernement tanzanien n’a-t-il pu mettre fin aux chasses aux sorcières de la région du Meatu ? La réponse à ces questions se trouve dans le livre de Raymond Fisman et Edward Miguel, Economic Gangsters . L’explication nécessite un peu de raisonnement économique et des données fiables. En un véritable tour de force, ils sont capables de mettre en évidence – c'est-à-dire à la fois de démontrer et de mesurer – la corruption du pouvoir indonésien ou la nécessité économique des chasses aux sorcières.

À la manière du provocateur Freakonomics de S. D. Levitt et S. J. Dubner  , les auteurs d’Economic Gangsters considèrent les politiciens corrompus ou les contrebandiers comme des êtres éminemment rationnels. Pour les soumettre à l’analyse économique, il ne manque que des données : l’économiste en bon détective doit trouver les indices de leurs activités illégales. Mais le livre de Raymond Fisman et Edward Miguel n’est pas qu’une une brillante étude de la criminalité comme activité économique. C’est aussi un essai passionnant sur la manière dont les difficultés économiques provoquent des conflits et des violences qui plongent durablement les pays dans la pauvreté.

Raymond Fisman est professeur à Columbia et spécialiste de finance d’entreprise, il a contribué à d’importantes expériences sur la rationalité individuelle. Edward Miguel est quant à lui professeur à Berkeley et spécialiste d’économie du développement. Il s’est fait connaître par l’évaluation de projets expérimentaux pour la santé et l’éducation en Afrique. En écrivant Economic Gangsters, ils ont rassemblé des travaux originaux par rapport à leurs champs d’études respectifs et qui se rapprochaient par leur thématique. Les profils différents des auteurs rendent leur rencontre d’autant plus féconde, mais expliquent que l’ouvrage puisse se découper en deux approches distinctes.

 

Crime et rationalité

Les deux chapitres qui ouvrent l’ouvrage sont un compte rendu passionnant des travaux réalisés par Raymond Fisman avec d’autres chercheurs, l’un déjà évoqué sur la corruption du pouvoir de Suharto en Indonésie, l’autre sur la contrebande hongkongaise à destination de la Chine. Il s’agit de faits que nul n’ignore mais pour lesquels on manque de "preuves" ou plutôt de chiffres. Enquêter directement sur la corruption ou la contrebande présente des difficultés évidentes, mais en supposant qu’un enquêteur réussisse à interviewer les proches de Suharto ou les agents de la douane chinoise, il faudrait beaucoup de naïveté pour les croire sur parole.

L’ingéniosité de Fisman et de ses coauteurs est de se procurer des données dont la fiabilité n’est pas en cause mais qui – en supposant que les acteurs sont économiquement rationnels – nous informe indirectement sur leurs activités illicites. En croisant les cours de la bourse de Jakarta et l’historique des bulletins de santé du président Suharto, on peut identifier les entreprises qui perdent soudain de leur valeur lorsque les investisseurs s’attendent à ce que Suharto quitte le pouvoir. La chute des actions de la Bimantra Citra le 4 juillet 1996 (date de l’annonce du départ de Suharto pour des examens médicaux en Allemagne) révèle "en creux" tout le bénéfice qu’elle tire de ses connections avec le pouvoir.

Dans la seconde étude, Raymond Fisman et son coauteur ont comparé les sorties de biens de Hong Kong pour la Chine et les entrées en Chine en provenance de Hong Kong. L’importance de la contrebande est lisible dans l’écart entre les deux statistiques : par exemple les sorties de poulets (aux droits de douane élevés) sont plus importantes que les entrées, alors que l’inverse est vrai pour les dindes (aux droits de douane plus faibles). Tout se passe donc comme si des commerçants avisés avaient changé leurs poulets en dindes pour avoir moins à payer aux douanes chinoises. Utiliser la réponse des cours de la bourse à des évènements politiques ou les contradictions des déclarations aux douanes est une idée brillante qui est appliquée aujourd’hui par de nombreux chercheurs. Les travaux de Fisman fournissent des instruments à la lutte contre la corruption (en informant l’opinion publique de ce que savent les investisseurs) et contre la contrebande (en identifiant les incohérences du système douanier).

 

Pauvreté et violence

Sans faire une revue exhaustive des chapitres suivants, on peut en retenir deux qui sont consacrés au lien causal entre pauvreté et violence et présentent des études auxquelles a collaboré le second des deux auteurs, Edward Miguel. Deux traits sont communs avec les études précédentes : expliquer par l’économique des comportements qui semblent plutôt relever du crime et de la politique ; utiliser des sources d’information indirectes lorsque les données manquent ou sont inutilisables. Cependant, la problématique est différente : Edward Miguel et ses coauteurs cherchent à prouver que la pauvreté est à l’origine de situations de guerres civiles ou de violences récurrentes (comme les chasses aux sorcières). La difficulté à établir la causalité peut venir d’un manque de sources (les statistiques sont rares dans les pays en guerre), mais le problème est plus profond : on peut observer facilement que là où il y a de la pauvreté, il y a de la violence, mais laquelle est la cause et laquelle la conséquence ?

L’idée, simple mais efficace, d’Edward Miguel est d’étudier les données météorologiques pour "prédire" les conflits en Afrique. Les années où les précipitations sont particulièrement faibles, la sécheresse paupérise des économies majoritairement agricoles, et les tensions sociales et politiques qui en découlent conduisent fréquemment à la guerre civile.

Mesurer l’impact des précipitations sur les conflits revient à mesurer l’influence de la pauvreté sur la violence, indépendamment des effets en retour de la violence sur la situation économique. La seconde étude, plus locale, présentée dans le livre est consacrée aux chasses aux sorcières de la région de Meatu en Tanzanie. La correspondance entre années de sécheresse et vagues de chasses aux sorcières met les auteurs sur la piste d’une interprétation économique de cette pratique meurtrière. Lorsque la détresse oblige les familles à décider qui nourrir et qui laisser mourir, jeunes filles et vieilles femmes sont dénoncées comme étant des sorcières, ce qui signifie pour elles soit la mort soit la fuite sans retour.

Comme Raymond Fisman, Edward Miguel livre avec l’exploitation des données météorologiques un outil pratique pour la recherche sur les conflits, le crime et la violence. Des recommandations politiques sont également tirées de ses études : un fonds d’aide à la prévention des conflits en Afrique, qui agirait dès que les précipitations sont insuffisantes, ou des prêts dont les remboursements seraient conditionnés aux conditions météorologiques.

 

L’anecdotique comme instrument de recherche

On voudrait pour finir expliquer, sinon justifier, le caractère anecdotique de beaucoup d’arguments développés par Raymond Fisman et Edward Miguel. Mesurer la corruption grâce aux problèmes cardiaques de Suharto, utiliser la météo pour étudier les conflits en Afrique : tous leurs travaux semblent reposer sur (au moins) un élément saugrenu. Il ne s’agit ni d’un défaut ni d’une coquetterie : les auteurs cherchent un évènement extérieur, inattendu (il "tombe du ciel") qui ait une conséquence univoque, simple, sur un objet d’étude qui est lui obscur, ou du moins complexe. Au-delà de leur goût pour l’étude du crime, de la corruption ou de la violence, Raymond Fisman et Edward Miguel partagent un intérêt pour les méthodes expérimentales par lesquelles des phénomènes sociaux complexes seraient étudiés comme en laboratoire. L’évènement anecdotique est vital à leur démarche parce qu’il est un changement simple dont on peut étudier précisément les conséquences, comme dans une expérience .

C’est ainsi qu’il faut comprendre le plaidoyer, par lequel s’achève Economic Gangsters, pour des évaluations dites "randomisées". La "randomisation" consiste à évaluer des projets de développement sur le modèle de la recherche médicale, en tirant au sort les bénéficiaires du projet, et en comparant systématiquement l’évolution du groupe de bénéficiaires à celle du groupe de ceux qui n’ont pas été choisis, dit "groupe de contrôle". Ce type d’expériences très contrôlées permet d’évaluer précisément l’impact d’une politique éducative, d’une mesure de santé publique, d’un dispositif anti-corruption, etc. Edward Miguel fait partie du "Poverty Action Lab", fondé par Esther Duflo et Abijheet Banerjee (professeurs au MIT), qui a conduit un grand nombre de projets de ce genre en Afrique, en Asie et en Europe.

Ce rapide survol des études présentées dans Economic Gangsters a montré –espérons-le –l’intérêt du travail fait par Raymond Fisman et Edward Miguel, sa fécondité pour la recherche et aussi (surtout) son utilité pour lutter contre les "Economic Gangsters", qu’ils soient contrebandiers chinois ou chefs de milices africaines. Il ne manque qu’une traduction française pour que l’ouvrage se diffuse plus largement#nf#