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Société

Extension du domaine de la manipulation : De l'entreprise à la vie privée

Couverture ouvrage

Michela Marzano
Grasset , 282 pages

Manifeste pour un boycott des manuels de management
[lundi 17 novembre 2008]


Michela Marzano dénonçe comme charlatans ceux qui nous promettent la recette magique du bonheur.

Dans son essai, Extension du domaine de la manipulation, Michela Marzano défend la thèse de l’avènement d’une nouvelle société, en construction depuis les années 1970/80 et caractérisée par le règne de l’ "hyperindividualisme". Trois valeurs centrales seraient désormais portées aux nues et érigées en modèle à suivre pour chaque individu : authenticité, volontarisme et autonomie. Un discours certes séduisant mais en réalité trompeur, que l’auteure dénonce comme étant bien davantage au service des dividendes des actionnaires que du bien-être des travailleurs. Elle s’attache ainsi à démonter le discours managérial qui porte cette évolution, en soulignant que toute l’argumentation se résume à sa forme rhétorique, alors que le contenu est vidé de toute substance. Or ce bouleversement représente pour elle un danger, puisqu’il marque le triomphe d’une approche "économiciste" du monde, qu’un slogan digne des manuels de management pourrait résumer : "Adam Smith en a rêvé, les DRH l’ont fait !"

Le cœur du discours managérial s’appuie sur l’idéologie de l’accomplissement du moi par le travail, qui serait le nouveau pourvoyeur de "sens". Il s’attache ainsi à perpétrer le mythe de l’individu entrepreneur de sa vie – à cœur vaillant rien d’impossible – qui détient désormais la clé du bonheur à portée de main puisqu’il est doté de liberté et d’autonomie, il ne tient donc qu’à lui de forcer la main au destin. Mais l’envers du décor est plus sombre : en cas d’échec, l’individu est désigné comme seul responsable, la liberté a toujours un prix. Cette nouvelle liberté de mener sa vie risque alors d’être récupérée par ceux qui savent la manipuler à leur avantage, ce que justement s’évertuent à faire les promoteurs des nouvelles techniques de management. En effet, comment expliquer ce paradoxe apparent qui veut qu’en surface les entreprises se targuent de libérer leurs salariés des contraintes hiérarchiques pour leur permettre de "se réaliser", en garantissant leur engagement sociétal par le biais de chartes éthiques très médiatisées, mais qu’en profondeur de plus en plus de salariés vivent dans un malaise permanent vis-à-vis de leur emploi, dans un état de stress et de dépendance qui les enchaîne au lieu de les libérer ? Le coup de maître des nouveaux gourous du management est de réussir à ce que les salariés intériorisent leur domination, voire la légitiment eux-mêmes. Face à un échec, ils s’auto-désigneront comme coupables et accepterons comme justifiées les sanctions. Confronté à l’image du leader comme nouveau héros, le salarié perçoit bien qu’il n’arrive pas à lui ressembler en tous points, et que par là il faillit à sa mission en tant qu’individu – et non plus à sa tâche en tant que travailleur.

Or cette manipulation tend aujourd’hui à sortir de la sphère productive pour envahir l’ensemble des champs de la vie sociale. Ainsi, la faillite d’une relation tient au fait que la personne "ne s’est pas montrée à la hauteur". Vite, pour surmonter cet échec, et surtout pour prendre confiance en soi afin de ne pas réitérer ses erreurs, il est urgent de décrocher son téléphone pour appeler un coach de vie qui saura vous faire prendre conscience de vos faillites comportementales, afin de vous garantir amour, gloire et beauté.



L’objectif de l’essai de M.Marzano est de déconstruire ce discours managérial, en essayant de mettre à jour ses incohérences et incompatibilités internes, afin de montrer qu’il s’agit en fait d’une simple rhétorique vide de sens ayant pour seul but de convaincre pour mieux dominer ; et de dénoncer l’hypocrisie du vocabulaire choisi, vecteur de schizophrénie. Car a priori, qui pourrait dire qu’il n’est pas louable de considérer désormais les salariés comme des individus qu’il faut chouchouter car leurs compétences constituent la ressource essentielle de la création de richesses ? Qui oserait nier que l’autonomie et la maîtrise de l’organisation des tâches sont des progrès louables, comparés à la rationalisation à l’extrême et à la réduction des ouvriers à leur main gauche sur la chaîne de production fordiste ? Mais derrière les discours valorisants, se profile une autre réalité : on demande au salarié de "gérer" et de "maîtriser" l’organisation de son travail – et plus généralement de sa vie – mais il doit être joignable le dimanche ; on lui promet l’autonomie dans son travail, mais il doit se conformer à des objectifs qui sont fixés et évalués par un autre. On touche là à une nouvelle forme d’aliénation qui pousse les plus fragiles sur la pente de la culpabilité : je ne suis pas à la hauteur de ce que légitimement je devrais pouvoir attendre de mes capacités. Cette nouvelle organisation du travail brise également les solidarités collectives, en dressant les salariés les uns contre les autres, constamment mis en concurrence, plus besoin de contremaître : votre voisin de bureau fera très bien l’affaire !

Les managers mènent ainsi dans l’ombre un travail de sape du langage et de destruction de la communication. On se retrouve confronté à de simples slogans publicitaires face auxquels toute tentative de discussion est vouée à l’échec. Ce qui conduit inéluctablement à une perte de sens, qui explique le besoin constaté de ré-enchantement du monde. On offre alors en pâture aux salariés des modèles "marketés" qui renforcent l’attrait exercé par ce mythe du "tout est possible", sans véritable questionnement ni critique sur la nature du but à atteindre, d’autant plus que les nouveaux héros ressemblent davantage à des mafiosi qu’à des Hercule ou à des Hector. Il faut cependant se garder de trop charger la barque des dirigeants : derrière eux, les vrais coupables sont sans doute les actionnaires, qui pour toucher 18% par an acculent les managers à la tricherie.
Cette manipulation est d’autant plus dangereuse qu’en amont personne ne surveille ni ne sanctionne efficacement au besoin. On assiste en effet à la démission des autres institutions de la société, puisque l’entreprise s’affranchit de toute critique potentielle en s’affichant comme socialement responsable. En devenant l’exemple à suivre, l’entreprise se met à l’abri de toute critique, et devient même le modèle sur lequel se construisent d’autres organisations. L’administration n’est-elle pas en train de suivre le mouvement ? La recherche, par essence collective, n’essaie-t-elle pas de réformer ses pratiques pour évaluer les chercheurs sur un mode de plus en plus individualisé ?

M.Marzano propose en outre une démonstration convaincante de l’application des ces préceptes à la sphère politique. Peut-on tous ensemble lutter contre la crise économique et mener notre entreprise à la conquête de nouveaux marchés ? "Yes we can !" Le problème qui demeure, derrière tout ça, c’est que malgré nos doutes et les arguments mis en avant par l’auteure, on aimerait bien continuer à y croire, car quoi de plus rassurant que la certitude qu’on peut tout maîtriser de sa carrière professionnelle, de sa vie personnelle, de ses relations affectives, etc. ?

Malgré une thèse défendue de manière convaincante, on peut néanmoins reprocher à cet essai de se laisser parfois aller à utiliser certaines formes rhétoriques du discours qui justement est dénoncé : "Chacun sait que la "religion" du travail est la réponse angoissée des Modernes à la dévalorisation des vertus entreprise par les moralistes français du XVIIe siècle."  Ah bon ? Est-ce si évident pour tout le monde ? D’autre part, le propos est illustré par de nombreux exemples (Enron, Renault…), mais qui sont pour la plupart tirés de la sphère des grandes multinationales. Ces entreprises sont certes moteurs dans la mise en œuvre de ces nouvelles pratiques managériales, mais on aurait aimé en savoir un peu plus, justement, sur l’extension de la manipulation à par exemple la sphère des PME, qui représentent 2/3 des emplois en France. De même, il s’agit là d’un discours qui colle assez bien à l’évolution de l’environnement du travail des cadres, mais est-ce également le cas pour les autres catégories socioprofessionnelles ?

On peut adresser le même reproche au choix des nombreux films mobilisés par l’auteure pour souligner la pertinence de sa démonstration. Ces films montrent forcément cet aspect de la réalité du monde du travail, puisqu’ils ont vocation à la dénoncer, mais est-elle pour autant représentative de ce qui se passe partout ? On aurait tendance à le croire, tout comme le suggère M.Marzano, mais encore aurait-elle dû l’étayer davantage pour que le doute soit levé. On aurait attendu la citation de quelques enquêtes de terrain, ou alors des démonstrations théoriques plus développées. Malgré ces quelques limites, la force du livre réside dans la mobilisation particulièrement intéressante et convaincante des grands philosophes classiques pour penser cette évolution et surtout ses pièges et ses sophismes. Cette approche est sans aucun doute l’apport majeur de cet essai, qui a la vertu d’apporter un regard neuf sur un sujet rarement traité à partir d’une analyse philosophique.

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4 commentaires

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jrmie b.

18/11/08 22:35
Michela Marzano fait avec cet ouvrage une oeuvre de salubrité publique. Il était grand temps qu'un livre sérieux sur ce sujet soit imprimé.
Un livre à faire lire dans toutes les grandes Ecoles et Universités de France et de Navarre pour que tombent enfin toutes les idées reçues sur le management moderne qui n'est rien d'autre qu'un néo-fascisme qui ne dit pas son nom et qui a détruit la notion de groupe et de solidarité entre les individus au travail. Depuis 30 ans le management dit moderne a contribué à détruire l'individu au travail, dans la société et dans sa vie personnelle. Le silence des médias (grands et petits, audiovisuels et écrits) sur le livre de Marzano est tout à fait insupportable et bien dans l'air du temps
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Odile

19/11/08 16:04

Les profs en ressources humaines (sic) sont également coupables Combien d'entre-eux mettent leurs enseignements en perpective ? Combien d'entre-eux fournissent à leurs étudiants des grilles de lecture objectives et objectivantes des politiques de management interne ? Dans ce domaine, on gave les étudiants de ratios, de tableaux de bord, aucun discours philosophique sur l'individu au travail Quant aux médias, on sait les politiques qui règnent depuis des décennies dans rédactions : le chacun pour soi, l'obéissance aveugle aux actionnaires, ce qui signifie : aucune analyse, jamais, sauf du factuel, du factuel, du factuel et encore du factuel. On abat de la brève à longueur de temps, l'esprit d'analyse a complètement disparu parce qu'il freine et dérange la course au profit immédiat. La politique d'hyper-individualisme prônée par les DRH et leur direction a conduit à l'état d'hyper-atonie des individus, de repliement de chacun sur son petit pré carré et à une inertie totale de la société face à la violence mentale et morale qu'elle subit tous les jours en silence. Le cerveaux sont lavés, vidés et c'est ainsi que le "néo-fascisme" s'est installé Pour longtemps.
Le livre de Michela Marzano comme le papier de Nathalie Georges sont effectivement bienvenus et salutaires, mais d'accord avec le post de jérémie, qui va les lire ? La mode n'est plus à la réflexion
En ce qui me concerne, je vais faire passer ce livre autour de moi et sur mon lieu de travail.
Il est impossible de continuer à subir sans comprendre les tenants et les aboutissants de ce que nous subissons tous les jours au travail. Oui, un sursaut s'impose d'urgence. La lobotomisation générale des cerveaux n'a que trop duré !
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gildandin

13/10/09 17:43
Un livre important en effet, tout comme celui plus récent intitulé "Storytelling" de Christian Salmon . Je crois que pour changer les modes de pensée de nos concitoyens en leur ouvrant les yeux sur ces techniques de manipulation / propagande qui asservit les citoyens dociles (en particulier dans l'entreprise) grâce aux mass-médias, outre ces appels à la raison il est temps de parler par l'émotion. Le théâtre, le cinéma (mais cet art un plus contrôlé par les puissances financières) devraient être un outil plus développé dans ce domaine du monde du travail. Je suis intéressé par toute initiative de ce type.
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Reactionnaire libertarien

21/12/11 13:27
En réalité, même si ce que dénonce l'auteur est totalement vrai pour ce qui est des techniques de manipulation ( mélange de Skiner, Watson, PNL, cognitivisme et autres cuistreries) il n'en reste pas moins que la dénonciation de l'idéologie "individualiste" est également une manipulation.
Ces "techniques" de management visent à faire croire ( et ça n'est qu'un croyance) à l'individualité de chacun; en réalité, les seuls "individus" qui existent sont les grands paranoïaques "machinistes de l'univers" qui s'assurent du sentiment de leur propre individualité, en procurant aux malheureux "managés" l'illusion "d'en être aussi".
Ridicule, il ne s'agit que de l'insectisation d'humains, sous l'égide de ploutos et de procuste, qui vont communier dans un bonheur de termites sous la dictature de la "moyenne plus ou moins écartype"

En réalité, il s'agit d'évoquer le sentiment océanique psychotique de n'être qu'un dans le grand Tout, tout en maintenant la croyance en sa propre individualité: c'est la définition même de tout collectivisme, et non de l'individualisme.
le tout n'existe pas réellement: mais ni les managers, ni les militants anti managers ne veulent le voir.

Donc, pour ce qui me concerne: dos à dos

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