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Politique

Quand les murs tombent. L'identité nationale hors-la-loi ?

Couverture ouvrage

Edouard Glissant Patrick Chamoiseau
Galaade , 28 pages

Nul n'échappe aux éclats du Tout-Monde...
[mardi 06 novembre 2007]
Un texte court, un appel, qui permet de se frotter à une pensée cohérente et prometteuse, à une tentative de réconcilier une politique, une éthique et une poétique.

Edouard Glissant, écrivain et poète, né en Martinique en 1928. Engagé politiquement dans les luttes d’émancipation antillaises, il est surtout l’un des artisans de la réflexion sur la "créolitude", cette identité plus multiple, plus mouvante et moins clivante que la "négritude" de Senghor. Patrick Chamoiseau, né en 1953, est parfois considéré comme l’un des disciples du premier. Mais c’est surtout un très grand écrivain dont le troisième roman, Texaco, fut très justement couronné  par le prix Goncourt 1992.

Il est permis de considérer que le creuset de la littérature antillaise représente aujourd’hui ce qui se passe de plus intéressant dans l’écriture française, voire francophone. Car ces compères, comme d’autres (Jean Bernabé, Raphaël Confiant, Ernest Pépin ou même, dans une certaine mesure, René Depestre ou Maryse Condé), ne se contentent pas de forger une langue et une littérature. Ils s’efforcent de penser rien moins qu’une éthique et une politique pour le XXIè siècle, à partir de cette expérience de la créolité, expérience des marges, des frontières, du déracinement mais aussi du métissage, du changement et des racines multiples.

Inutile de dire, donc, que la tonalité de la dernière campagne présidentielle française, et la création d’un ministère de l’identité nationale ne leur plaît pas : "Ainsi, en plein XXIe Siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des droits de l’homme, rassemble, dans l’intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, codéveloppement. Dans ce précipité, les termes s’entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent "en final" que le hoquet d’une régression."

Mais ce n’est pas pour cette indignation, somme toute très partagée à gauche, et parfaitement inutile, que l’appel mérite notre attention. C’est plutôt parce qu’il porte le fer au cœur même du débat : sur la question de l’identité. Car si Nicolas Sarkozy a sorti cette proposition, c’est qu’il savait, et la suite l’a prouvé, que cette identité fait question. Et si cette proposition, très clivante, a recueilli les suffrages d’une majorité, c’est qu’il y a aujourd’hui un problème avec cette identité.

Et à ce problème, à cette inquiétude, à cette frilosité, Glissant et Chamoiseau ne répondent pas par l’indignation, ni le mépris, ni l’incompréhension, mais par une tentative de construction positive d’un autre rapport à l’identité. "L’identité est d’abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque, avant tout, qu’il faut courir et [elle] fournit ainsi au rapport avec l’autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte de ce rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer."

Dans la fidélité à leurs réflexions sur la créolité, les deux auteurs nous proposent donc l’embryon d’un ample récit, presque d’un mythe alternatif, dans lequel l’identité est tissée de ses échanges, de ses confrontations, de ses sollicitations. On ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment d’assister à la projection en termes collectifs de certains conseils de puériculture des années Dolto : "donnez confiance aux peuples, conduisez-les vers les autres, apprenez-leur à partager, vous verrez comme ils deviendront grand" pourraient-ils dire.

Cette approche permet de sortir le débat des impasses traditionnelles d’une gauche qui ne cesse, depuis quinze ans, de buter sur la question migratoire ou la question de l’Europe comme un papillon sur une vitre. Rien de tout cela, ici, mais d’abord une plongée joyeuse et consentante dans le "Tout-Monde", un monde où persistent les nations mais qui "devient de plus en plus la maison de tous, - Kay tout moun -, [qui] appartient à tous et [dont] l’équilibre passe par l’équilibre de tous".

Au passage, quelques coups de pattes acérés : "les murs raides qui s’élèvent ainsi contre les misères du monde se dissolvent curieusement devant les immigrations de capitaux, les déferlements émotionnels de la finance, les hordes de marchandises conquérantes, les peuplades de technologies imposées et de services qui standardisent à grands flots et qui nourrissent à sens unique…" ; "La rengaine du choc des civilisations est ici lamentable. Les civilisations se connaissent, se frottent, se changent et s’échangent de manière consciente ou inconsciente depuis des milliers d’années."

Et puis, nous l’avons souligné, la force d’un authentique texte littéraire. D’un verbe qui pourra déconcerter le militant, le journaliste ou le technocrate. La force d’un texte enraciné, qui part d’un bouillon de culture intellectuel, d’un travail littéraire patient, productif, collectif. Et surtout qui tient conjointement une pensée politique (certes embryonnaire), une éthique et une esthétique. Et qui s’achève sur cette condamnation sans appel : "Tout le contraire de la beauté."

On peut ne pas adhérer à l’appel de Glissant et Chamoiseau. Eux-mêmes ont l’air un peu flous sur leur démarche, ayant publié une première version du texte dans l’Humanité, l’ayant mis en ligne sur le site du Tout-Monde, avant de l’en retirer pour le confier aux Editions Galaade et de laisser ce site en quasi déshérence. On peut même rejeter en bloc cette vision de l’identité et tenir fermement aux vertus de cette "ethnicité fictive" chère à Pierre Vidal Naquet. Mais on ne peut pas rejeter d’un haussement d’épaules une démarche qui sort à ce point des sentiers battus, qui s’ancre dans une telle cohérence et qui tient si fermement à une véritable vision..




*Institut du Tout Monde (site visiblement en chantier…)

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