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Economie

Le journalisme en chantier : chronique d'un artisan

Couverture ouvrage

Jean Lebrun
Bleu autour , 136 pages

Disclaimer

Jean-Marie Borzeix est ancien directeur de France Culture. Il recevra le 9 novembre 2008 à Brive le prix de "La Montagne" : Terre de France, pour son livre Jeudi Saint (Stock).

Jean Lebrun, artisan-journaliste
[jeudi 06 novembre 2008]


Ex producteur à France Culture, Jean Lebrun se livre à un bilan et à une réflexion décapante sur le journalisme, sans redouter de sortir des sentiers battus.

nonfiction.fr a demandé à l'ancien directeur de France Culture, Jean-Marie Borzeix, qui a confié à l'époque la matinale de la chaîne à Jean Lebrun, de lire son dernier ouvrage et d'en rendre compte subjectivement. C'est cette subjectivité même, assumée, qui nous a paru intéressante en l'espèce.


Il y a deux ans, Jean Lebrun nous avait donné, sous le titre Journaliste en campagne, un petit livre fait d’expériences radiophoniques, de conseils de grand frère et de confidences personnelles qui n’avait pas échappé aux critiques perspicaces. Le voici qui récidive avec Journalisme en chantier dans la même collection de Bleu autour, l’éditeur de Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier) qui s’est fait remarquer dans les bonnes librairies par un catalogue très peu provincial et par l’élégance efficace de ses couvertures. Notre auteur est un homme de continuité et de fidélité. D’une certaine manière, c’est d’ailleurs le même livre qui se prolonge. Comme un tome second.

Mais aujourd’hui la situation de Jean Lebrun a changé. Après avoir produit cinq ou six mille émissions (il arrive un moment où on ne compte plus), le voilà qui raccroche et s’éloigne du micro, peut-être pour toujours. Son départ de l’antenne, l’été dernier, ne s’est pas fait en catimini, mais avec tambours et trompettes, comme pour accompagner la retraite d’une vedette people, la nième sortie du "vieux crooner" qui ne peut se passer de ses admirateurs. Entouré de ses collaborateurs et de quelques-uns de ses auditeurs les plus assidus, le producteur de "Travaux publics" s’est donc livré en direct à un numéro émouvant de réminiscence collective, tout en goûtant un bref instant aux délices du culte de la personnalité. Au cours de cette émission d’adieu à son public - sans précédent, me semble-t-il, dans l’histoire de la chaîne culturelle de Radio France - il se montra tour à tour camarade attentif, bateleur amusé par ses propres facéties, père fouettard fraternel, confesseur tolérant. Tout un chacun avait la larme à l’œil.

Que les admirateurs de l’ancien producteur de tant d’émissions de France Culture se rassurent : celui-ci ne quitte pas leur radio chérie : happé par la superstructure, il y prend du grade. S’il s’éloigne de l’antenne, c’est afin de travailler auprès du directeur. Après avoir passé de longues années à les fuir pour "aller à l’air libre", le voici à son tour installé dans "les bureaux", comme on a l’habitude de dire au sein de la Maison Ronde avec plus de mépris que de révérence. D’où ce livre ultime pour "laisser comme un sillage", pour dresser un bilan, pour faire le récit des derniers mois d’émission, mais surtout pour esquisser une réflexion sur ce qu’est aujourd’hui le métier de journaliste, sur le présent et l’avenir de l’information dans nos sociétés post-industrielles. Ni un ouvrage d’érudition, ni un témoignage de journaliste bling-bling. Mais un livre d’intervention décapant à l’usage de ceux qui ne redoutent pas de sortir des sentiers battus.


C’est que Jean Lebrun a une sainte horreur des sentiers battus. Si je lui ai confié, il y a près de vingt ans, la responsabilité de la "tranche horaire du matin", cruciale pour toutes les radios - et particulièrement discutée alors à l’intérieur même de France Culture où il n’allait pas de soi de commencer la journée en faisant entendre en direct les échos du monde -, c’est parce que j’avais été séduit à la fois par le solide éclectisme de sa culture, son goût de l’actualité, et plus encore son tempérament de breton rebelle. Sur ce dernier point plus encore que sur les autres, force est de reconnaître que je n’ai pas été déçu ! J’ai vite découvert en effet que ses préventions étaient à la mesure de ses enthousiasmes.

Il y a du corsaire malouin chez notre journaliste à la pipe tranquille. Il se détourne non seulement des sentiers battus, mais abhorre ce qui va souvent avec : les grandeurs d’établissement, les conformismes, les idées reçues, les hypocrisies, le formatage démocratique, les pensées uniques en tout genre, les panurgismes, les opinions courantes, "la ouate des bonnes intentions" pour reprendre l’expression d’Hans Jonas. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de passer souvent dans ce livre des notes de travail du journaliste aux considérations du moraliste. "On peut aimer les humbles en les présentant autrement que comme des victimes, et on n’est pas obligé de détester les riches sous prétexte qu’on n’aime pas la partie de nous-mêmes qui les envie." Ne cherchez pas, c’est du Jean Lebrun… Mais, au fait, enseigne-t-on la métaphysique et la morale dans les écoles de journalisme ? On devrait.

Les écoles de journalisme, parlons-en. Dans son ouvrage, Jean Lebrun évoque plusieurs fois leur existence, leur reconnaît quelques mérites pour mieux leur tourner le dos. La pratique journalistique qui fut la sienne et qu’il relate n’a pas grand-chose à voir avec ce qui attend le jeune diplômé sortant des meilleures écoles. Pour plus d’une raison, mais d’abord parce qu’il s’agit ici de France Culture, qui est l’une des perles du service public et l’une des plus belles radios au monde, donc un espace de liberté et d’inventivité sans pareil. Une radio, où l’on ne décide pas de faire ou ne pas faire une émission en fonction des audiences escomptées. Autant dire une île miraculeusement sauvegardée dans l’océan médiatique contemporain. Ce qui laisse la porte ouverte aux réussites, aux ratages, à toutes les audaces, à des singularités sans concurrence. Au producteur-journaliste qu’a été Jean Lebrun, France Culture allait comme un gant. En travaillant dans cette radio pas comme les autres, il a eu beaucoup de chance. Une chance que n’a pas la majorité des journalistes, qui gagnent leur vie comme ils peuvent, "chacun vissé à sa place, le cul de plomb sur sa chaise ergonomique, le nez sur le clavier, l’œil sur l’écran". Ils pratiquent ce que Jean Lebrun appelle avec méchanceté le "journalisme de stabulation".


J’engage cependant les journalistes, et d’abord les plus jeunes, à se précipiter sur ce petit livre sous-titré Chronique d’un artisan. Qu’ils soient désabusés, résignés ou satisfaits de leur sort, ils y trouveront un viatique pour le temps présent. Jean Lebrun ne propose pas de recettes toute faites. Mais, entouré de ses collaborateurs et de ses auditeurs - à qui il ne cesse de passer et de reprendre la parole -, il explique des choses très simples : pourquoi il faut sortir des salles de rédaction et des studios le plus souvent possible, aller au contact des gens ordinaires (qui ne le sont pas), se mettre en danger, combattre toujours le confort des habitudes ; pourquoi il est nécessaire de travailler avec une équipe où se mêlent tous les milieux sociaux, tous les âges, toutes les origines, toutes les langues, tous les accents ; pourquoi enfin le journalisme doit rester, en dépit de tant de sornettes colportées, un des artisanats. Et rien d’autre. À ce propos, je ne peux me représenter Jean Lebrun, producteur heureux, autrement qu’à la fin d’une émission, au milieu de ses collaborateurs frustrés, reconnaissants, comblés (c’était selon), applaudi par le public (quand il y en avait), entouré par l’auréole des petites fiches blanches couvertes de ses pattes de mouche répandues à ses pieds. La satisfaction de la tâche accomplie, une scène à la Péguy.

Certains estimeront sans doute qu’il s’agit là de recettes bien traditionnelles, voire vieillottes, pour affronter la révolution médiatique contemporaine. Jean Lebrun devance l’objection en montrant qu’il n’ignore rien de la convergence médiatique et numérique et que la Toile a été l’un principaux ressorts de ses émissions depuis une dizaine d’années.
Qu’on se rassure. Au moment de changer sinon de métier, de rôle et de posture, Jean Lebrun nous donne un texte qui ressemble aux milliers d’heures de directs qu’il a assumés. Il y prend un dernier risque. D’un air patelin et espiègle, une pointe d’ironie aux lèvres, il avance en funambule, ne répugnant pas à frôler pour se faire peur les gouffres de l’auto-complaisance et de l’auto-flagellation. Ses détracteurs ne seront pas déçus, ses admirateurs non plus. Mais les uns et les autres lui reconnaîtront, j’en suis sûr, l’immense mérite d’être plus que jamais lui-même : "J’ai été pèlerin obstiné de mes curiosités personnelles", confie-t-il. Jean Lebrun aime le journalisme passionnément, il en apporte ici une nouvelle fois la preuve. Ce qui justifie la si belle citation de Gracq qu’il a choisie de mettre en exergue de son livre : "Quand je serai mort, ce que je regretterai, c’est le journal.".
 

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