Société

The Craftsman

Couverture ouvrage

Richard Sennett
Yale University Press , 336 pages

La revanche de l'"homo faber" sur l'"homo economicus"
[lundi 27 octobre 2008]
À la fois historien, anthropologue et philosophe, R. Sennett explore ce en quoi l'activité productrice de l'homme-artisan est source d'identité et d'épanouissement.

Mélomane et gastronome notoire, érudit et sociologue proéminent de la tradition pragmatiste anglo-américaine, Richard Sennett fait vibrer toutes les cordes accrochées à son arc dans son dernier ouvrage, The Craftsman. Et si la musique qui en émane sonne d’abord comme une rengaine éculée, elle prend au gré des pages le tour d’une mélodie profonde et méditative.

L’ouvrage s’ouvre sur une histoire de l’artisanat largement idéalisée et quelque peu convenue. Ainsi le lecteur est-il promené de l’antre d’Héphaïstos aux laboratoires de Nokia en passant par l’atelier de Michel-Ange, sans oublier l’indispensable détour par la guilde germanique médiévale. Tout au long de ce parcours est déroulée sous toutes ses formes l’image d’un artisan pétri de valeurs morales intactes et pénétré d’une histoire collective forgée à l’enclume du compagnonnage. Et forcément ce même artisan tire tout le sens de sa vie de sa production, laquelle l’inscrit à la fois, par son mode opératoire, dans le collectif de travail, et, par son utilité sociale, dans la communauté des hommes. Sur le fond, pas grand-chose à redire à cette thèse, qui d’ailleurs émerge explicitement au détour d’une intéressante opposition entre l’artiste et l’artisan selon laquelle la première catégorie apparaîtrait autour du seizième siècle sous l’effet d’un mécénat émancipant les individualités créatrices, et où l’artisan, quant à lui, n’existerait que comme élément anonyme d’un processus de production qui ne saurait être que collectif dans l’espace (l’atelier et ses hommes) et dans le temps (la tradition et ses règles techniques).

Mais si le fond se tient, la forme est un peu courte : une succession d’images d’Épinal ne saurait tenir lieu de démonstration là où d’autres, par exemple André Gorz dans Métamorphose du travail , Michel Lallemant dans Le travail , prennent appui sur les sciences sociales pour montrer que la relation de l’individu au travail est chargée d’une dimension sociale et morale qui dépasse largement le simple rapport économique décrit par une partie de la littérature marxiste.

Or le dilettantisme érudit qui se dégage de la première partie de The Craftsman n’est pas neutre dans le débat sur la condition de l’homme au travail qui a agité divers intellectuels depuis le milieu des années 90. Cette vision idéalisée d’un travail mythique, celui du dieu forgeron Héphaïstos ou celui des sublimes, ouvriers qualifiés indépendants qui, à la fin du Second Empire vendaient leur savoir-faire au plus offrant , est souvent invoquée en préambule de certaines études qui ont beau jeu de l’opposer à l’analyse de l’évolution des conditions de travail généralement située entre les aberrations du travail de la révolution industrielle du 19ème siècle et les actuels excès de l’idéologie managériale moderne…



Et de cette opposition quelque peu facile a pu parfois surgir, tantôt la nostalgie de l’âge d’or où l’homo faber s’épanouissait dans l’activité démiurgique, tantôt la dénonciation désespérée d’une "fin du travail"  ne laissant à l’homo economicus que le triste choix entre l’aliénation par l’organisation de la production ou l’anéantissement par le chômage.

Il n’empêche : là où l’érudition de Sennett le disperse dans une évocation dilettante dans la première moitié de son ouvrage, elle le plonge par la suite dans une profonde méditation où gastronomie, mélomanie et philosophie s’entremêlent pour pénétrer dans la dimension ontologique du travail. Ainsi une réflexion sur la relation complexe qui lie l’homme à la machine – lequel étant l’outil de l’autre ? – permet à l’auteur de sortir par le haut du dilemme entre l’homme-machine et l’homme aliéné par la machine en affirmant le pouvoir émancipateur de celle-ci lorsqu’elle renforce la capacité de l’homme à étendre son humanité au-delà de lui-même. De même, dans un passage intitulé "Material consciousnes", Sennett s’attarde sur quelques études de cas historiques pour montrer combien est centrale dans l’artisanat l’idée de marquer le monde de l’identité collective – celle d’une civilisation, d’une culture – du créateur. Plus loin encore, il s’essaie, s’appuyant sur l’étude du travail du cuisinier et du musicien, à une très belle phénoménologie de la main, où l’on voit que de celle-ci et du cerveau, engagés dans une dialectique intriquée, il est impossible de dire qui pense et qui agit. Enfin, s’évadant de l’étude de l’artisan, concept trop chargé de mythes convenus, Sennett scrute le travail de l’ingénieur et de l’architecte pour nous montrer comment dans l’activité de production, plus que l’œuvre elle-même, c’est le chemin parcouru, l’effort consenti, la victoire prise sur soi-même, qui comble l’homme.

Au total donc, The Craftsman – oublions ses premières pages – livre du travail une vision optimiste et profonde. En ces temps de doute moral et de crise financière, il n’est sans doute pas inutile de rappeler combien cette dimension de la vie de l’homme est l’une de ses principales sources d’épanouissement.

Pour autant, on aurait aimé que Sennett, pragmatiste et disciple de Ruskin, confrontât sa thèse à la réalité de la vie au travail, dont il faut avouer que le quotidien laisse pour beaucoup d’entre nous peu de place à la transcendance démiurgique. Il reste à d’autres le soin de confronter les réflexions philosophiques développées dans The Craftsman à une analyse de terrain dont pourraient émerger, - pourquoi pas ? - de saines recommandations qui aident l’individu à mieux tirer de son travail l’épanouissement que tout homme, pour peu qu’il soit sage et averti, peut attendre.
 

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