Société

Changer de société. Refaire de la sociologie.

Couverture ouvrage

Bruno Latour
La Découverte

Bruno Latour refait (de) la sociologie
[vendredi 19 octobre 2007]
Bruno Latour poursuit sa quête d'une nouvelle manière de concevoir la pratique scientifique. Après avoir repensé le concept de "Nature", c'est celui de "Société" qui est battu en brèche...

"Gardez le nez collé aux pistes et suivez-les. Termites vous êtes, termites vous resterez."   Ce conseil méthodologique adressé par Bruno Latour à tous les sociologues, en herbe ou confirmés, peut paraître étrange pour cet ouvrage érudit, parfois difficile d’accès. Il est pourtant l’un des points nodaux d’une approche qui se veut entièrement novatrice dans le champ de la recherche en sciences sociales. Une approche "marginale", nous dit l’auteur en introduction, "si marginale et ses chances de succès si faibles que je ne vois aucune raison de me montrer trop respectueux des alternatives parfaitement raisonnables et susceptibles à tout moment de la réduire à néant."   C’est sur ce ton à la fois très libre et provocateur, offrant des analyses parfois déroutantes et pourtant d’une rigueur implacable, que Bruno Latour nous propose de repenser de fond en comble la sociologie, en mettant en question ses concepts centraux, son langage et ses modes de raisonnement qu’il dit "traditionnels" : au premier chef desquels le concept de "société", les expressions "facteurs sociaux" ou "explication sociale". C’est donc le "social" qu’il s’agit de redéfinir, et c’est la première partie du titre – changer de société – que nous commençons à comprendre. Pour se faire, c’est la pratique sociologique qu’il s’agit de repenser, de critiquer, de réformer. Il s’agit d’interroger le sens même du  "métier de sociologue", à distance des oppositions conceptuelles traditionnelles, qui constituent pourtant le bagage a minima de tout étudiant sérieux et appliqué en sociologie : micro/macro, individu/structures, subjectivité/objectivité, etc. C’est la deuxième partie du titre – refaire de la sociologie – que nous saisissons désormais.

L’ouvrage se compose de deux grandes parties. La première, intitulée "Comment déployer les controverses sur le monde social ?", vise à décrire ce que le sociologue doit faire – ou ne pas faire – avec les entités qui composent le monde social. Bruno Latour y développe les cinq conseils méthodologiques qui sont le fondement de sa sociologie. La seconde, intitulée "Comment retracer les associations ?" tente de rendre compte, de façon plus positive, de la topographie du "social" qu’il s’évertue à définir. Les deux parties sont séparées par un dialogue fictif entre un professeur et un doctorant qui ne réussit pas à finir sa thèse, très éclairant pour comprendre la méthode de Bruno Latour et les difficultés de sa mise en œuvre  . Si, tout au long du livre, les arguments se succèdent logiquement, ils se répètent très souvent, voire trop souvent, interdisant tout compte rendu linéaire de l’ouvrage.


Un traité de "méthode" – au sens français – pour les "sciences sociales" – au sens français

Malgré le ton enjoué et la plume agréable de l’auteur, qui contraste, pour une étude maniant des concepts ésotériques, avec ses ouvrages techniques, fades et sans odeurs; malgré les analyses qui paraissent à première vue "révolutionnaires" pour quiconque apprend à chercher en sciences sociales; malgré le sentiment de "rupture", voire de "fraîcheur" qui nous anime à la lecture de cet auteur, Bruno Latour s’inscrit ici dans une tradition typiquement française qui consiste, depuis Descartes   au moins, à toujours commencer avec les "règles de la méthode". La sociologie, d’Emile Durkheim   à Pierre Bourdieu  , n’a pas dérogé à la règle. Par ailleurs, selon l’analyse qu’en a faite le philosophe Yves Duroux  , Bruno Latour est très français quand il emploie le mot "sociologie", associé à la figure d’Emile Durkheim, pour faire le lien de toutes les sciences sociales dans une tradition rationaliste que l’on peut faire remonter, comme l’a notamment montré Raymond Aron  , à Montesquieu et Auguste Comte. De ce fait, il fait l’impasse sur au moins deux autres traditions qui peuvent prétendre à unifier les sciences sociales : une tradition empiriste qui, de Hume à Stuart Mill, a donné lieu, par l’intermédiaire de l’économie politique, au positivisme logique ; et une tradition idéaliste qui, de Hegel à Max Weber, par l’intermédiaire de l’histoire, a donné lieu à l’herméneutique, consistant à comprendre les causalités historiques qui sont toujours des causalités "subjectives". Le peu de fois où Bruno Latour s’aventure à citer Max Weber est significatif de ce parti pris qu’il n’explicite, malheureusement, jamais vraiment.


Sciences naturelles, sciences sociales : quelle dualité pour quelle politique ?

Bruno Latour critique dans ce qu’il nomme indifféremment la "sociologie du social" ou la sociologie "traditionnelle" sa conception du "social" comme un "matériau ou un domaine particulier"   qui se situerait derrière, autour, voire au-dessus des acteurs – les "facteurs sociaux", "le contexte social" – et qui, toujours déjà-là, viendrait "expliquer" leurs actions, leurs pratiques, leurs modes de raisonnement, leurs attitudes. Pour éviter toute confusion, notons que Bruno Latour rejette également, de façon plus éparse mais non moins méthodique, l’individualisme méthodologique, qui prend comme point de départ de l’analyse, non plus la "société" mais l’"individu" et ses "raisons d’agir"  . Plus fondamentalement, ce que récuse Bruno Latour c'est que le sociologue décide d’une ontologie de départ, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. Autrement dit, l’ensemble de l’argumentaire déployé par Latour peut se comprendre comme suit. Dans la conception traditionnelle du social, qu’il nomme le social n°1, le social explique le social, il est au départ de l’analyse (le social comme explanans). Tandis que dans la conception du social qu’il propose, et qu’il nomme social n°2, le social est ce qu’il faut expliquer (le social comme explanandum). On ne peut pas présupposer le social, de la même manière qu’on ne peut pas présupposer l’individu, le sujet ou l’objet. Ceux-ci doivent être le point d’arrivée de l’analyse.

Dans ce dessein, Bruno Latour propose une conception des sciences sociales fondée sur l’anthropologie symétrique, issue de sa sociologie des sciences  . Tandis que la question épistémologique s’est constituée, autour du Cercle de Vienne notamment, par un questionnement des rapports entre science de la nature et sciences sociales, les sciences sociales se voyant assigner un domaine propre autour de l’explication de l’action, l’anthropologie symétrique propose d’abandonner cette dualité. En effet, "être symétrique […] signifie simplement ne pas imposer a priori une fausse asymétrie entre l’action humaine intentionnelle et un monde matériel fait de relations causales"  . Le projet de Bruno Latour, en ce sens, est aussi un projet politique. Il s’agit pour lui de reprendre la tâche du politique, consistant à assembler progressivement un collectif en discutant de l’entrée de nouvelles entités dans un monde commun.   Or selon lui, les deux concepts de "Nature" et de "Société" ont été inventés pour court-circuiter cette tâche de composition d’un collectif, en déterminant a priori le nombre et la qualité des entités qui composent celui-ci. Ainsi, il est urgent selon Latour, à l’heure où les innovations et les controverses fleurissent, où les faits sont de plus en plus hétérogènes et disputés  , de reprendre la mission de collecter ce que l’idée de social comme matériau a laissé en suspens. Le social doit désormais être compris comme un "type de connexion entre des choses qui ne sont pas elles-mêmes sociales"  . Le sociologue doit alors repenser ses outils : son travail consiste désormais à rendre compte de ces associations, sans discontinuité, en suivant les acteurs eux-mêmes et le déploiement de leurs propres métaphysiques.


La "théorie de l’acteur-réseau" ou les méandres d’une dénomination

Appelée aussi bien "sociologie des associations" que "sociologie de la traduction", c’est sous le titre de "théorie de l’acteur-réseau" que la conception latourienne de la recherche en sciences sociales s’est peu à peu popularisée. Il nous semble qu’elle pose problème pour trois raisons majeures. Il ne s’agit pas d’une théorie, et il n’y est question, à proprement parler, ni d’acteurs, ni de réseau ! Nous avons suffisamment insisté sur le fait qu’il s’agit non d’un livre théorique, mais d’une étude dévoilant des règles pour l’enquête. De ce fait, Bruno Latour tente d’éviter l’utilisation d’un métalangage qui viendrait se substituer aux termes et à la réflexivité des acteurs ordinaires. C’est ce principe d’"égalité fondamentale entre acteurs et observateur"   qui l’incite à développer une sorte d’infralangage qui, restant au maximum vide de sens, évite d’empiéter sur le langage des acteurs ordinaires, "aussi réflexif et aussi sophistiqué que celui qui prétend les expliquer."  

Si nous nous permettons désormais d’affirmer qu’il n’y a pas d’acteurs dans la conception développée par Bruno Latour, ce n’est pas au nom d’un prétendu déterminisme technique, qui lui est d’ailleurs, à tort, souvent reproché, mais au nom d’une incertitude radicale sur les sources de l’action. Ce point est souvent mal compris. En fait, nous ne savons jamais "qui" agit lorsque nous agissons, puisque lorsqu’une force en manipule une autre, cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’une cause produisant des effets. "Elle peut aussi fournir une occasion pour que d’autres choses se mettent à agir."  . Il s’agit donc d’identifier les médiateurs, humains ou non humains, qui font faire les choses à quelqu’un ou à quelque chose, dans la tradition deleuzienne des "virtualités actualisées" – contre les "potentialités réalisées". L’action est alors dislocale, fragmentée, distribuée, et il ne faut pas limiter l’analyse aux seuls humains mais l’étendre aux objets. Ceux-ci ne font pas que  "déterminer" l’action humaine, mais peuvent aussi "autoriser, rendre possible, mettre à portée, permettre, suggérer, influencer, faire obstacle, interdire, et ainsi de suite. "   Cette nature incertaine des sources de l’action, et cette possibilité, pour des entités non humaines, de faire faire des choses, incite Bruno Latour à préférer le vocable d’actants plutôt que celui d’acteurs. Enfin, s’il n’y a pas à proprement parler de réseau dans la théorie de l’acteur-réseau, c’est que le réseau, dans cette optique, n’est pas quelque chose qui existe de façon substantielle. Il s’agit d’un outil de travail pour le sociologue qui doit "déployer les acteurs en tant que réseaux de médiation."  . En effet, au sens de l’ethnométhodologie de Garfinkel, la sociologie proposée ici consiste à écrire des comptes rendus sans discontinuité, sans accélération, qui s’arrêtent quand le nombre de pages exigées par le directeur de thèse est atteint... Ce qui fait dire à Bruno Latour, dans le dialogue fictif entre un doctorant et son professeur qui sépare les deux parties de l’ouvrage, qu’"expliquer, c’est décrire." Il ajoute que sa théorie est "une méthode essentiellement négative ; elle ne dit rien sur la forme de ce qu’elle permet de décrire."   Ni théorie, ni acteurs, ni réseau… Bruno Latour lui-même, dans l’introduction de son ouvrage, estime l’expression "ontologie de l’actant-rhizome" plus proche de sa conception…


"Cette lenteur, cette lourdeur, cette myopie, c’est la méthode même" (p.39)

"Expliquer" consiste à suivre les acteurs, les controverses dans lesquelles ils sont impliqués et les solutions qu’ils y apportent, en utilisant leurs propres ontologies, leur propre métaphysique, "aucun déplacement ne semble possible sans de coûteuses et pénibles traductions."   En évitant d’emprunter les autoroutes du "contexte social", le sociologue se doit donc de suivre les petits chemins et les traces laissées par les différents participants au phénomène, qu’il s’agisse d’humains ou de non humains. Le sociologue doit donc se comporter comme un termite, les yeux collés au sol.

Il lui faut tout d’abord, en effet, "localiser le global", le "macro" n’étant ni au-dessus, ni en dessous des interactions, mais venant "s’ajouter à elles comme une autre connexion."   Par exemple, pour saisir le "capitalisme", Bruno Latour rappelle "qu’une salle de marché à Wall Street se trouve reliée au "monde entier” par des conduits aussi expéditifs qu’étroits qui transportent des milliards de bits d’information par seconde, qui, une fois digérés par les traders, sont instantanément répercutés sur les écrans Reuters ou Bloomberg qui enregistrent toutes les transactions, avant d’être renvoyées au “reste du monde” (du moins le monde connecté) afin de déterminer la valeur nette de chaque portefeuille. "  Autrement dit, ce qui est "petit" n’est pas ce qui est en dessous mais ce qui est peu connecté, tandis que ce qui est grand est ce qui l’est davantage. Dans un deuxième mouvement, le sociologue doit "redistribuer le local". Autrement dit, il s’agit de voir comment le local est lui-même engendré, une "interaction locale" étant en réalité l’assemblage de toutes les autres interactions locales distribuées ailleurs dans le temps et dans l’espace, interactions qui "font sentir leur influence sur la scène dans la mesure où elles sont relayées par le truchement d’acteurs non humains."  

"Le juste milieu entre deux mythologies [restant] une mythologie"  , il ne s’agit donc pas de trouver une "troisième voie" entre l’acteur et le système, l’action locale et son contexte, mais d’abandonner pour de bon ces oppositions, en rendant compte de la manière dont les grandeurs et les échelles sont engendrées par des "localisateurs" ou des "articulateurs" qui connectent des sites entre eux. Ainsi, Bruno Latour ne nie pas l’extériorité. Il ne nie pas que l’individu lui-même soit construit, en l’occurrence par ce qu’il nomme des "attachements", puisque les facultés cognitives, autant que les manières de se "sentir soi" "se trouvent distribuées à travers l’environnement formaté."   En ce sens, comme il le reconnaît dans une note de bas de page  , Bruno Latour ne rejette pas la notion d’habitus chère à Pierre Bourdieu. Il s’agit seulement pour lui de rejeter la théorie sociale qui entoure ce concept et qui considère l’"extérieur" comme une "cause" contraignante ou déterminante. Au contraire, l’extériorité, qu’il faut désormais apprendre à localiser, n’est pas faite de forces sociales et ne détermine pas l’intériorité, puisque "l’intérieur et l’extérieur, comme le haut et le bas, sont des résultats et non des causes. "   


La sociologie ou l’"associologie" : une sociologie latourienne est-elle simplement possible ?

Quand on referme l’ouvrage de Bruno Latour, on se sent comme habité d’un sentiment contradictoire. À la fois une certaine fraîcheur, une sorte d’émancipation des explications "rapides" que la sociologie peut donner de toutes sortes de phénomènes, qui offre de nouvelles perspectives d’enquêtes et une nouvelle carte méthodologique. À ce titre, à coup sûr, son apport est essentiel. Et à la fois une sorte de malaise quant à la position et la spécificité de sa sociologie. A la fin de son livre, Bruno Latour affirme en effet : "bien que ces sociologies [traditionnelles] offrent souvent une mauvaise théorie du social qui interrompt le travail d’assemblage du social, je savais depuis le début que c’est précisément la raison pour laquelle elles parviennent si bien à le performer, c’est-à-dire à formater les relations."   La sociologie – traditionnelle – est explicitement réduite à une simple métrologie, Latour affirmant plus loin que "même si une théorie sociologique donnée atteignait une position hégémonique, elle ne serait jamais plus universelle que le mètre et, comme lui, elle ne survivrait pas une minute de plus que les chaînes métrologiques sur lesquelles il repose."   Au fond, en considérant que la sociologie du social (n°1) est une simple métrologie parmi d’autres que les acteurs peuvent ou non utiliser pour former leurs propres métaphysiques, Bruno Latour place paradoxalement son anthropologie symétrique, ou son "associologie" – terme peu euphonique mais précis qu’il avoue être tenté d’utiliser   – en surplomb de toutes les manières de concevoir le monde (juridique, politique, psychologique, économique, sociologique…) Si cette approche est indiscutablement novatrice, nous percevons dans quelle mesure la sociologie, en devenant latourienne, perdrait sa spécificité. Peut-être la solution, en ce sens, serait de dissocier la sociologie de l’associologie.
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