À chaque innovation labellisée Google, les commentaires se cristallisent entre inquiétude et émerveillement. D’un côté se trouvent ceux qui saluent l’avancée technologique, qui se félicitent de voir les frontières du web repoussées encore un peu plus loin et qui observent, impressionnés, le géant américain prendre de plus en plus de place dans nos ordinateurs. De l’autre côté, les sceptiques qui se chargent d’endosser le rôle de sentinelle orwellienne et qui tirent la sonnette d’alarme en s’inquiétant de la main mise de Google sur nos activités informatiques et nos données personnelles.

Le lancement de la dernière mouture du moteur de recherche, Google Chrome, un navigateur Internet censé concurrencer l’Internet Explorer de Microsoft et le Firefox de Mozilla, a encore une fois fait vibrer la Toile entière et, comme à chaque fois, c’est bien Google le grand gagnant : impossible en effet de passer à travers l’annonce du nouveau produit 


Une innovation technologique

Curieusement, Libération insiste sur les caractéristiques techniques du logiciel. On y apprend que "l’interface utilisateur rappelle le navigateur Opera", et, sur ecrans.fr, que "son atout, sa force de frappe, réside désormais dans sa capacité à se développer et à proposer des extensions, mais surtout à devenir une plate-forme d’applications." Et de se voir décrire avec force détails "un projet qui a bien su puisé dans les idées et composants de ses concurrents, et ouvre une nouvelle vision du navigateur, notamment dans l’idée d’un client multi-tâche".


Un pion dans la stratégie de Google

Pour ce qui de la qualité globale du produit, les analyses s’accordent à dire que si l’objet tourne bien, il n’offre au final rien de révolutionnaire. C’est bien plus son créateur qui fait parler : la stratégie de Google est décortiquée, décryptée, analysée et appréciée dans toutes les directions. Certains, comme le blog Transnet, soulignent les bienfaits de la concurrence dans un secteur longtemps dominé par Internet Explorer. D’autres, comme Rue89, s’interrogent sur le fait que Google empiète directement sur les plates bandes de Firefox, autre navigateur édité par Mozilla… société financée à 85 % par Google. Pourtant, pour Tristan Nitot, employé de Mozilla  interrogé par le Journal du Net pour l’occasion : "Chrome est directement dirigé contre Internet Explorer et pas du tout Firefox. […]En tant que développeur d'application, c'est l'aspect moteur qui est essentiel pour Google."



Alors, quelle tactique pour Google ? Le Monde interview Estelle Dumout, chef de rubrique Internet de ZDNet.fr : "Pour Google, le navigateur, c'est la porte d'entrée vers Internet et vers ce que l'utilisateur y fait concrètement. C'est une position très stratégique et un changement de perspective. Google nous dit que ce qu'on faisait avant avec des logiciels installés sur ordinateur (Word, retouche photo, tableur, etc.), on va désormais le faire avec des applications Web. L'entreprise mise donc sur les applications Web, et a ‘designé’ Chrome pour qu'il soit le navigateur qui les gère le mieux." Sans que l’expert conçoive toutefois cette innovation comme une attaque directe en direction de Microsoft : "ça n'aura rien à voir avec ce qu'on connaît aujourd'hui en termes de SE , rien à voir avec ce que Microsoft fait."

Le Figaro, en revanche, saute le pas : pour Laurent Suply, l’objectif de Google est bien d’ "embarquer toutes les applications actuellement utilisées depuis le fameux ‘bureau’ dans le navigateur Chrome, et ainsi détrôner non seulement l'Internet Explorer de Microsoft, mais aussi et surtout sa suite logicielle Office, voire son système Windows."  Diable ! Une révolution serait-elle en marche ? En tout cas, toujours selon Le Figaro, Chrome est de taille à "peser sur l’avenir du web", voire même de "devenir le cœur même d'un nouvel âge de l'informatique".


Un logiciel liberticide

Une nouvelle ère numérique dans laquelle Google règnerait en maître sur toutes nos activités informatiques, selon certains observateurs. L’Express qualifie le navigateur de "Big Browser" (navigateur en anglais) et s’inquiète des conditions générales d’utilisation : [l’utilisateur] concède à Google Inc. un droit d'utilisation et de distribution de tout ou partie du contenu qu'il décide d'afficher ou de publier grâce au navigateur et aux services proposés gratuitement par Google." L’enjeu est d’importance, et pas seulement du point de vue des libertés individuelles : plus cyniquement, "les revenus publicitaires représentaient la coquette somme de 40 milliards de dollars, et les économistes les plus pessimistes estiment qu'ils atteindront quelque 75 milliards de dollars en 2010." L’hebdomadaire cite une étude démontrant que "336 milliards de données personnelles ont été récupérées de la sorte par les cinq plus importants acteurs d'Internet, à savoir Yahoo!, Google, Microsoft, Warner et AOL." ZDnet pointe même une autre source inquiétude : "la société pourra connaître tout ce qui est tapé dans le navigateur, même si l'utilisateur ne valide pas sa requête. Et Google a bien l'intention d'exploiter ces données : un porte-parole a confirmé que le moteur de recherche conserverait environ 2 % des requêtes […] En théorie, cela signifie que si un internaute tape l'adresse d'un site dans la barre Omnibox puis se ravise, donc ne valide pas cette adresse et l'efface, son action laissera malgré tout des traces sur les serveurs de Google." Et le site de citer Peter Eckersley, un membre de l'association américaine de défense de la vie privée Electronic Frontier Foundation (EFF) plutôt résigné : "Google en sait déjà beaucoup sur ce que tout le monde pense à un moment donné."

Difficile donc de situer le dernier né de Google entre progrès technologique, pion dans la stratégique économique et gadget liberticide. Mais qu’importe, finalement : séduits par l’efficacité et l’omniprésence de Google, peu d’internautes s’en préoccuperont#nf#


Mise à jour du 8/09 :


Face aux protestations générées par les conditions générales d'utilisation de Chrome, Google a décidé d'en supprimer le chapitre 11 : "En soumettant, affichant ou publiant le Contenu, vous acceptez de concéder à Google une licence perpétuelle, irrévocable, pour le monde entier, à titre gratuit et non-exclusive pour reproduire, adapter, modifier, traduire, publier, représenter, afficher et distribuer tout Contenu que vous soumettez, affichez ou publiez sur les Services, ou par le biais des Services". À noter qu'il s'agit des conditions standards auxquels souscrivent les utilisateurs de la plupart des services Google... Une information relayée par le Journal du Net.


* À lire également sur nonfiction.fr
:

- l'article de Balaji S. Mani, "Google se lève et la Toile tremble"

- l'article de Victor Joanin, "Google se lance dans la guerre du savoir en ligne"