Lors de la Convention sur l’Europe du Mouvement démocrate qui s’est tenue le 8 juin 2008, Emmanuel Todd, historien et démographe, est intervenu sur l’inquiétante tournure que prend la construction européenne. Celle-ci s’enfermerait dans l’édification puis la défense d’un espace de libre échange structuré autour de l’interdiction des normes nationales entravant le bon fonctionnement du marché intérieur (succès de l’intégration négative), sans pour autant proposer au niveau européen des politiques économiques et sociales qui répondent aux besoins des populations européennes (échec de l’intégration positive) . L’Europe deviendrait un concept négatif, en ce sens qu’elle ne parviendrait qu’à édicter des normes ou des politiques qui s’opposent à quelque chose. La politique européenne en matière d’immigration s’inscrirait dans cette logique. L’Europe deviendrait une entité vide, "désincarnée" , donc in fine vouée au rejet des peuples européens. L’Union européenne reposerait actuellement plus que jamais sur un consensus permissif mou, pourtant en pleine érosion.

L’analyse est alarmante, mais propose une voie de sortie. Elle est sans complaisance et quelque peu amère : il s’agit premièrement de reconnaître et d’assumer, pour nous Français, la prédominance de l’Allemagne au sein de l’Union, et deuxièmement de la convaincre de changer de politique économique dans l’intérêt de l’Europe, donc dans son intérêt. En effet, l’Allemagne profite du marché intérieur et de l’euro pour consolider son économie (l’euro empêche les autres États membres de jouer sur la monnaie pour compenser leur faiblesse économique vis-à-vis de l’Allemagne), ce qui lui permet d’être suffisamment solide pour exporter sur le marché mondial (forçant les autres États membres plus faibles économiquement d’être aussi exposé à la concurrence mondiale). Elle cumule les avantages, mais au détriment de pays comme la France et l’Italie. Toutefois, sur le moyen et long terme, le marasme économique de certains États de la zone euro finira par engendrer leur sortie de l’euro. Pour éviter ce scénario catastrophe, Emmanuel Todd propose un retour au protectionnisme, entendu comme relance économique à partir d’un marché concurrentiel plus restreint, soit régional et non plus mondial. C’est ce à quoi il faudrait convaincre l’Allemagne.


Le discours d'Emmanuel Todd


"L'Europe est en train de devenir un concept négatif"

Je suis ici le mauvais sujet. Je ne suis pas un bon Européen. Je ne crois pas à l'existence d'une culture européenne. Mes travaux sur les structures familiales m'ont plutôt conduit à voter non au traité de Maastricht, car je suis trop conscient de la diversité du continent. Ainsi, les structures familiales allemandes traditionnelles ressemblent beaucoup plus à celles du Japon qu'à celles de la France. Pour moi les différences entre catholiques et protestants sont largement aussi importantes que les différences entre catholiques et musulmans. Je suis un mauvais sujet. L'État social européen, j'y suis très attaché, mais justement c'est ce qui est en train de disparaître.

Je pense que je suis venu ici pour vous apporter le message des personnes qui n'y croit plus, en fait d'expliquer pourquoi. J'ai voté "Oui" du bout des lèvres au traité constitutionnel européen. Je parle de la réalité. C'est peu de dire que l'Europe n'intéresse plus les personnes. L'Europe est en train de devenir un concept négatif.

L'Europe est quelque chose qui est associé négativement dans l'esprit des personnes en matière de démocratie. Aujourd'hui, on s'inquiète, ou plutôt on fait semblant de s'inquiéter du vote des Irlandais au traité européen par référendum, mais nous savons très bien après ce qui est arrivé aux Français, que, si les Irlandais votent "Non", cela n'aura aucune importance. En effet, si on a réussi à se passer de l'avis des Français, on arrivera à se passer du "Non" des Irlandais.

Je suis en désaccord avec le précédent exposé que je trouve un peu catastrophiste sur l'immigration et qui présente une solution comme un problème. Je trouve catastrophique que les seules choses sur lesquelles les Européens arrivent à se mettre d'accord soient des choses négatives, le contrôle de l'immigration, ou bien qu'ils spéculent sur d'éventuelles racines communes chrétiennes, toutes choses qui, pour moi, évoquent, je dirai, la menace de sentiments négatifs comme l'Islamophobie.


"La confusion entre l'idéal européen et celui du libre-échange"

Je suis un Européen de raison et de résignation, pas d'enthousiasme. Pour moi, l'Europe est quelque chose de très simple. Ce n'est légitimement et formidablement qu'au lendemain de la dernière guerre mondiale - car les Européens en avaient assez de s'entre-tuer - que ce concept a pris, car, dans la première phase de son existence, l'Europe a été un succès économique. L'Europe a marché, car elle était associée à la notion de prospérité économique. L'Europe, dans un premier temps, avait les taux de croissance formidable de l'après-guerre à 4, 5 ou 6 %. C'était l'accès à la société de consommation.

Actuellement, le désintérêt des personnes pour l'Europe voire leur hostilité, c'est que cette période est terminée. Et l'Europe prétend continuer d'avancer dans le contexte non plus simplement d'une baisse des taux de croissance, mais maintenant, ainsi qu'on l'a découvert au niveau des opinions cette année en France, avec une baisse des niveaux de vie. On a, en fait, atteint, dans un pays comme la France, non pas simplement le stade de la baisse des revenus, mais le stade de la conscience de cette baisse du niveau de vie. La situation n'est pas meilleure en Allemagne. La seule différence c'est que les Allemands se sont torturés volontairement en faisant une politique de modération salariale et ont obtenu volontairement ce qui est arrivé aux Français à l'insu de leur plein gré, comme l'on dit dans les films comiques !…

Je crois que la cause fondamentale qui mine l'idée européenne et qui fait que, si un changement d'attitude, un revirement des Européens convaincus ne se produit pas, cela produira des catastrophes, c'est la confusion qui s'est faite entre l'idéal européen et celui du libre-échange.

Au départ, l'Europe était un système de préférences communautaires. Cela se définissait comme un système commercial, comme l'Allemagne quand elle a fait son unité, il y a eu l'abolissement des tarifs intérieurs et l'utilisation d'un tarif extérieur commun. L'Europe, au début, c'était cela.

À partir des années 1960, une confusion totale s'est établie dans les esprits entre la construction européenne, l'avancée de l'Europe, l'ouverture, l'agrandissement de l'Europe et le développement du libre-échange. Il y a des phases dans lesquelles le libre-échange est bon. Il est clair que l'on a maintenant atteint le stade où l'on enregistre les résultats négatifs du libre-échange. On a les résultats du libre-échange. On a ce que l'on trouve dans les manuels d'économie politique internationale, une explosion des inégalités.



Le libre-échange au stade actuel induit une logique de déclin

En fait, on est en train de découvrir, à l'échelle planétaire que le libre-échange au stade actuel est un système perdant/perdant pour tout le monde, c'est-à-dire tout à fait autre chose que ce que l’on pensait. Du point de vue des pays développés, ce qui est tout à fait fascinant, c'est la façon dont le libre-échange nous a ramené à la vieille contradiction du capitalisme, qui était celle de l'insuffisance structurelle de la demande. Maintenant, les entreprises ne pensent plus produire pour un marché intérieur, mais pour l'extérieur. Elles se sont donc remises à considérer les salaires comme un coût pur qu'il faut comprimer.

Je considère que si les entreprises comme a priori légitimes et si toutes les entreprises de tous les pays de la communauté européenne, des États-Unis, du monde développé se mettent, les unes après les autres, à comprimer leur salaire, vous avez ce que l'on a actuellement, c'est-à-dire une insuffisance de la demande globale et un monde en contraction.

Les revenus diminuent et, bien entendu, les revenus de l'État vont suivre. Il faut tout diminuer, diminuer le nombre des maternités, des fonctionnaires, des enseignants. Tout doit suivre les revenus finalement. On est dans cette logique et cette logique, je dirais, est celle du libre-échange au stade de la maturité.


"La solution par l'éducation est une solution naïve"


La solution par l'éducation à laquelle il est fait si souvent allusion dans les milieux européens est une solution naïve. Les personnes qui travaillent sérieusement sur l'irruption de la Chine sur le marché international et l'irruption de l'Inde se rendent bien compte qu'il n'y a pas de raisons pour que ces pays se spécialisent dans les emplois à faible qualification en termes intellectuels. La Chine peut donner au monde un milliard de prolétaires. Cela laisse 300 millions de personnes et plus pour les classes moyennes. Les Chinois se développent à toutes vapeurs.

L'Inde c'est autre chose. Elle a sauté, pour son entrée sur le marché mondial, le stade industriel. Elle est directement passée au stade informatique. Les Indiens sont assez doués en mathématiques. Il est invraisemblable que l'on ne se rende pas compte qu'un pays comme l'Inde exerce déjà une pression salariale à la baisse sur les salaires des jeunes informaticiens c'est-à-dire des personnes les mieux formées des pays les mieux formés.

Je suis tout à fait favorable à l'éducation. J'ai énormément travaillé sur le développement de l'éducation en Europe. L'Europe a été le premier continent à se développer sur le ce plan, mais on n'en est plus du tout là.

J'en viens à ce qui me paraît la seule possibilité de sortir de cette impasse, de cette situation désastreuse qui fait que, tant que l'on n'en sortira pas, l'Europe, ce sera cela.


L'Europe doit être consciente de sa force

Je parlais hier avec l'ambassadeur d'un pays, nouvel entrant, que je ne nommerai pas, et il disait : C'est extraordinaire, on voulait entrer en Europe et on découvre, après être entrés en Europe, que l'on n'est plus protégé… Évidemment, puisque l'Europe est un système de libre-échange. Entrer en Europe, en fait, c'est abandonner toutes ces protections pour soi-même. L'Europe devient du vide.

Il y a quelques années, on parlait du protectionnisme, c'était un sujet tabou. Je pense que l'on est tout à fait en train d'en sortir. De ce point de vue, l'irruption de la Chine a fait beaucoup bouger les choses.

Je crois que, si les Européens sincères veulent sauver l'Europe en tant que concept politique, en tant que projet démocratique, en tant qu'État social, il va falloir que vous commenciez à vous poser ces questions.

Les objections : d'abord il y a des objections qui tiennent à l'idée de rétorsion. Je crois que les Européens devraient, avant toute chose, être conscients de leur force en tant que système ou région continentale intégrée sur le plan industriel.

On parle beaucoup du dynamisme américain, un peu moins que le dollar s'effondre.

On est tout à fait fasciné par la croissance chinoise. J'ai entendu parler tout à l'heure de la diminution réelle dans l'avenir du nombre des ingénieurs en Allemagne. Il est vrai que le déclin démographique de l'Europe est préoccupant, mais au stade actuel, et pour quelque temps encore, l'Europe est redevenue le centre de gravité technologique, éducatif, industriel du monde. La région du monde où l'on trouve le plus d'ingénieurs ou techniciens qualifiés, d'industrie performante, c'est l'Europe actuellement.

L'industrie américaine est en coma dépassé. L'industrie chinoise est très, très loin d'être au même niveau de capacité technologique. L'Europe au contraire des États-unis équilibre globalement ses comptes extérieurs, pas pays par pays, mais globalement. Évidemment l'Allemagne joue un très grand rôle dans cet équilibre global et collectif. Elle peut tout à fait définir ou s'auto définir comme un centre autonome de décision et de régulation.



Protéger c'est relancer la machine

J'entends souvent parler du protectionnisme comme d'une doctrine régressive. Il faut bien voir que le protectionnisme est l'une des deux grandes branches de la pensée économique libérale. Le protectionniste accepte tout à fait l'idée de concurrence. Simplement, il définit sa taille du marché. Là, en gros, il s'agirait de définir un marché intérieur de 1500 millions de personnes. C'est à dessein que j'oublie l'Angleterre. Ils sont les derniers à se rallier à cela, parce que le libre-échange, pour les Anglais, c'est aussi identitaire que les services publics le sont pour les Français.

Ce qu'il s'agit d'imaginer, ce n'est pas du tout un projet. Ce n'est pas un projet régressif, ce n'est pas simplement se protéger contre le monde extérieur. C'est rétablir, par des barrières tarifaires, par des quotas, la possibilité pour les Européens de relancer les salaires à la hausse. C'est cela le protectionnisme.

Dans le protectionnisme, il n'y a pas l'idée de repli. Il y a l'idée de relance. Si vous êtes protégé, vous pouvez relancer les salaires à la hausse. Vous pouvez donc relancer l'ensemble de la machine et, d'ailleurs, dans un stade suivant, vous pouvez même relancer les échanges d'une façon plus efficace et différente.

Concernant les rétorsions supposées de la Chine, au stade actuel de leur développement, ils n'ont aucun moyen de rétorsion, puisque l'Europe est auto suffisante sur le plan technologique et la Chine, pour ce qui est de l'Airbus, des centrales nucléaires, fera toujours une politique d'équilibre entre ces sources d'approvisionnement. Elle équilibrera toujours l'achat d'Airbus et de Boeing. Elle ne se mettra jamais dans la dépendance économique exclusive du Japon, en tant que fournisseur de biens d'équipement.


L'Allemagne doit prendre ses responsabilités

D'un point de vue français, la grosse objection, c'est le problème de l'Allemagne. Il faut admettre que ce pays est au coeur de l'économie industrielle européenne. Si l'on n'accepte pas l'idée d'une prééminence de l'Allemagne, on ne peut plus opérer. On est au niveau du rêve.

L'économie allemande a la particularité d'être simultanément européenne et mondialisée. Ils font encore à peu près la moitié de leurs échanges en interne et au monde.

L'Allemagne s'est mise à profiter de façon non coopérative de l'existence de l'euro, c'est-à-dire que l'euro assure que des pays, comme la France, l'Italie et l'Espagne, ne pourront plus se protéger commercialement par des politiques d'échanges, face à l'Allemagne.

Par ailleurs, l'Allemagne fait une politique d'exportation à l'échelle mondiale. L'idée absurde serait de se raconter que les Allemands ne peuvent pas changer, qu'ils ont toujours les mêmes idées, comme le font les Français. Le libre-échange allemand n'est pas du tout identitaire comme le libre-échange des Anglais.

Si l'intérêt de l'Allemagne est de voir qu'une relance de la consommation intérieure européenne sur un espace de 400 millions de consommateurs est plus intéressante que l'ouverture au monde… Ce n'est pas encore grand-chose, la Chine, dans les échanges extérieurs de l'Allemagne. Les Allemands peuvent comprendre.

À une époque, on disait qu'ils étaient incapables de faire autre chose que de suivre les États-Unis. Ce n'est pas vrai, on l'a vu pendant la guerre d'Irak. À une époque, on disait que les Allemands n'abandonneraient jamais le droit du sang. Ce n'est pas vrai.

Les Allemands sont passés au droit du sol, parce que l'on ne peut pas gérer une immigration de masse sur deux générations efficacement sans droit du sol.


Les Allemands peuvent tout à fait changer si c'est leur intérêt et si on les y contraint

Il faut aussi accepter de voir la politique comme un jeu sérieux, pas comme un concert de bons sentiments. Le bon sentiment mène au conflit que l'on ne veut pas.

Il faut que les dirigeants français, italiens - l'Italie souffre encore plus que la France actuellement de la situation économique - fassent comprendre à l'Allemagne qu'elle doit prendre ses responsabilités, qu'elle doit prendre un rôle de leader dans la réorganisation d'une économie continentale où la relance intérieure -la relance intérieure, je dis bien, et pas extérieure- est le concept central.

Et il faut avoir le courage de dire aux Allemands que, s'ils ne prennent pas leurs responsabilités, ce n'est pas simplement l'Europe dans l'avenir qui est menacée. C'est que l'euro n'est pas viable comme monnaie. Donc, le choix auquel les Européens convaincus vont être confrontés, c'est qu'ils vont avoir le choix entre militer pour le protectionnisme ou se préparer à la disparition de l'Euro, ce qui était ma prédiction initiale, à l'époque où j'étais anti-européen, mais je détesterais, au stade actuel, avoir raison in fine.


* Pour aller plus loin : la vidéo de l’intervention