Arts visuels

La Chair Mutante. Fabrique du posthumain

Couverture ouvrage

Denis Baron
Dis Voir

Bric à brac technophile
[mercredi 09 juillet 2008]
C’est probablement la maladresse qui caractérise le mieux l’essai de Denis Baron, tant dans son organisation, que dans sa présentation et sa formulation.

La photo de couverture est alléchante, illustrant parfaitement le titre (cette peau qui se retire, voilà bien de la chair qui bouge !), elle promet à la fois d’intéressants développements et d’étonnantes images. Le livre se présente au format catalogue, la reliure est souple et le papier glacé. Le texte est émaillé d’images, à intervalles réguliers. Cependant, entre ces images et le texte, aucune trace de concordance : les images, qui ne sont ni numérotées, ni répertoriées en fin d’ouvrage, surgissent, précédant parfois leur commentaire d’une dizaine de pages.

Cette première maladresse pose la question de la nature de l’ouvrage : s’agit-il d’un essai sur l’art contemporain, et dans ce cas les œuvres choisies représentent la matière première de l’argumentaire, qui est produit à partir d’elles ; ou s’agit-il d’un texte plus généraliste traitant d’un phénomène culturel (le posthumanisme), au sein duquel l’art n’a qu’une fonction accessoire ? Dans ce cas, les images ne seraient pas des documents source, mais de simples illustrations. Et elles serviraient simplement de support à nos fantasmes ou à nos rêveries. Certaines, du reste, ne sont pas commentées, comme la photo intitulée "In bed" de Ron Mueck (dont on voit mal d’ailleurs le rapport avec le propos général), tandis que d’autres manquent à la démonstration, comme les performances d’Orlan, évoquées mais pas illustrées, alors que le projet de cet artiste fonctionne précisément sur la médiatisation des opérations chirurgicales qu’elle opère sur son propre visage.

Et justement, là intervient une distinction fondamentale qui remet en cause l’unité théorique du projet de Baron. Peut-on assimiler et mettre sur le même plan des œuvres qui mettent en scène les transformations de l’humain (comme les femmes aux implants d’Erwin Olaf par exemple), et des œuvres qui sont ces mêmes transformations (comme les performances d’Orlan par exemple) ? Peut-on considérer, sans une certaine forme d’injustice pour les artistes, que les photos truquées qui représentent Simon Costin s’énucléant équivalent celles qui documentent les suspensions de Lucas Zpira ? Dans un cas, on est face à la représentation de la métamorphose et/ou de la douleur (les multiples cicatrices ajoutées sur le corps imberbe de Simon Costin), dans l’autre cas cette transformation et cette douleur sont réelles et vécues par le sujet (les crochets qui transpercent la peau tatouée de Zpira).

Ce flou théorique peut s’expliquer par une volonté manifeste d’exhaustivité : recenser toutes les formes artistiques qui mettent en scène les mutations du corps humain, doublée d’une évidente fascination pour tout ce qui touche au technologique, avec une tendance marquée pour le gadget plus ou moins futuriste (des exosquelettes aux greffes, en passant par les puces électroniques).

Là intervient une seconde distinction de taille. Dans son souci de complétude, Baron met ensemble, sous le thème fédérateur mais large du corps et de ses mutations, des œuvres dont les modalités diffèrent. Celles-ci s’organisent selon une typologie sommaire : d’un côté les mutations liées aux technologies de l’informatique (essentiellement le monde virtuel), de l’autre celles liées aux outils biologiques (implants, clonage). Or si l’on peut considérer qu’il s’agit dans les deux cas d’une forme de désincarnation, elle implique pourtant des enjeux et des intentions radicalement différents. On peut difficilement considérer que sortir de son corps en enfilant un casque, et s’y implanter une puce revient au même. Les œuvres de Kolkoz, par exemple, qui jouent sur la confusion entre réel et virtuel (à travers le traitement d’images), sont difficilement assimilables à celles d’Art orienté objet, dans lesquelles les artistes jouent le rôle de cobayes, cultivant leur épiderme ou s’injectant du sang animal. Dans un cas, le corps est mis en scène dans son dépassement (l’image de synthèse), dans l’autre il est le terrain de l’expérience, dans sa physicalité même.

Certes, il s’agit sans doute de rendre visibles des courants de l’art moderne parfois encore marginaux, en tentant de les rassembler au sein d’un nouveau mouvement "posthumain". Et cette intention toute louable semble aller de pair avec un optimisme, une véritable foi dans les capacités de la technique à "améliorer les capacités humaines". La troisième main robotique de Stelarc se voit donc logiquement assimilée aux multiples membres de l’homme de Vitruve de Vinci. Elle est l’aboutissement d’une amplification, donc d’une amélioration du corps : il s’agit d’"intensifier le sensible pour répondre à l’intensification du monde".

C’est sûrement emporté par son enthousiasme et son optimisme que l’auteur cède aux formules simplistes et aux généralités. Ainsi : "Le corps mutant ainsi passé de la fiction à la réalité, s’émancipe du statut traditionnel de l’identité dont les fondements traditionnels vacillent entraînant une perte de repères pour une redéfinition de l’humain contemporain". Dans cette proposition, la répétition du traditionnel doit indiquer à quel point la mutation est subversive, et donc positive. Mais on n’en saura pas plus sur la notion d’identité, et la raison pour laquelle elle est remise en cause. Voilà ce qui manque dans l’utilisation du concept très galvaudé de posthumain, c’est une définition de ce qui constitue l’humain (par exemple par rapport à l’animal, ou à la machine), et une évaluation de ce que l’on gagne mais aussi de ce que l’on perd dans son "après", qui a l’air si ardemment souhaité par Denis Baron.

Cette impatience pour le changement gagne d’ailleurs l’expression, qui se relâche sur la fin. Relevons simplement ces deux phrases incomplètes dans la conclusion : "La chair d’un corps "après" l’humanisme (le post-humanisme) ou même "après" l’humain (le posthumain) qui bouscule la notion même de sa "nature", de son "identité". Et, par voie de conséquence, sur nos représentations de nous-mêmes et du monde dont rend compte l’art d’aujourd’hui." On n’insistera pas sur l’usage abusif des guillemets, qui évite de définir les notions, mais on remarquera l’absence de verbe, nécessaire pour faire exister la proposition. Et on regrettera enfin, après le foisonnement des analyses, la platitude vague de la conclusion : "La fabrique du posthumain façonne la boîte à outils pour inventer de nouveaux regards sur le monde" qui vient faire écho à celle, douloureusement banale, de l’introduction : "De tous temps l’être humain a subi l’influence de la technologie lui ayant permis d’évoluer, de se civiliser et d’ordonner sa société.", dont on avait cru la formule d’ouverture bannie depuis le lycée.

Bref, La chair mutante est un texte très animé, mais un peu bâclé..
 

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