<p>Le discours prononc&eacute; par Barack Obama le 18 mars 2008, tournant &eacute;lectoral... ou historique.</p>

Obama a-t-il gagné les élections le 18 mars 2008 ? L’Histoire le dira. Mais ce qui est certain, c’est qu’il a prononcé ce jour là un discours capital sur la question raciale aux États-Unis. Surfant sur la vague d’Obamalâtrie qui déferle sur la France, les Éditions Grasset ont la bonne idée de nous proposer le texte intégral de cette allocution, en Français et en Anglais.

En mars 2008, la campagne d’Obama patine… Hillary Clinton vient de remporter les primaires de l’Ohio, de Rhode Island et du Texas… les sondages baissent… Les commentateurs commencent à se retourner contre lui…

Le 13 mars, Géraldine Ferraro, une proche d’Hillary Clinton, qui fut, en 1984, la première femme démocrate candidate à la Vice Présidence, déclare : "Barak Obama ne serait pas là où il en est s’il était blanc, ou si c’était une femme" : la question raciale vient d’entrer dans les primaires.

Le même jour, le journal du soir d’ABC News officialise, images à l’appui, la rumeur qui circulait déjà sur Internet : le révérend Wright, le Pasteur d’Obama, celui qui l’a converti, qui a baptisé ses enfants, a proféré à plusieurs reprises de violentes attaques contre la société Américaine, allant jusqu’à qualifier les attentats du 11 septembre de "signal d’alarme" pour "rappeler aux Américains que les Noirs et les Arabes existent", jusqu’à qualifier les États-Unis de "Nation terroriste" et jusqu’à proclamer en chaire : "Que Dieu maudisse l’Amérique"

Comment Obama peut-il réagir ? Peut-il rompre avec cet encombrant soutien ? Mais ne va-t-il pas dans ce cas faire le lit de ceux qui, dans la communauté noire, lui reprochent de ne pas être assez solidaire des luttes d’émancipation ? Doit-il le justifier ? Le peut-il seulement ? Comment éviter d’apparaître comme le candidat d’une minorité ? Comment combattre les relents de racisme qui commencent à l’entourer ?

Ce 18 mars 2008, Obama choisit de faire face avec un discours qui fera date. Å peine l’a-t-il prononcé que les commentateurs proclament qu’il est entré dans l’Histoire. En moins d’une semaine, il est visionné 4 millions de fois sur Internet. En quelques jours, les sondages s’inversent.


Vous voulez parler de la question raciale en Amérique ? Parlons-en !

C’est ce discours que les Éditions Grasset, qui ont senti le bon coup, nous présentent, en langue originale et dans une traduction de François Clemenceau précédée d’une préface qui resitue bien le contexte de ce discours et sa place dans la trajectoire de Barak Obama.

Le lieu choisi est plus que symbolique. Le Musée de la Constitution de Philadelphie… à quelques rues du lieu où furent rédigées la Déclaration d’indépendance puis la Constitution des États-Unis. Obama est calme. On pense immanquablement au dénouement de nombre de films ou de séries qui ont construit l’imaginaire américain de la Présidence. Comme dans ces films ou ces séries, comme le Président Palmer de 24 heures, il choisit, au grand dam de ses conseillers, la réponse la plus simple. Il ne va ni se rétracter ni justifier les mots de son encombrant soutien. Il va expliquer ce qu’il en est, vraiment, du problème de la race en Amérique.

Ce discours fut abondamment commenté, notamment sur Nonfiction. Et il est vrai qu’il le mérite.

"Savais-je qu’il se faisait parfois un critique féroce de la politique intérieure et de la politique étrangère américaines ? Bien sûr. M’est-il arrivé de l’entendre exprimer des points de vue contestables (…) ? Oui. Étais-je fortement en désaccord avec nombre de ses opinions politiques ? Absolument – tout comme, j’en suis sûr, beaucoup d’entre vous ont entendu des remarques de leurs pasteurs, de leurs prêtres ou de leurs rabbins qu’ils désapprouvaient au plus haut point." Ces propos, il les condamne sans appel, non seulement pour leur excès, mais parce qu’ils "reflètent une vision profondément erronée de ce pays" et parce qu’ils "sèment la discorde à l’heure où nous avons besoin d’unité".

Mais, dans le même discours, Obama continue : "La vérité est que tout cela ne dit en rien ce que je sais de cet homme". Et d’enchaîner sur les divisions de chacun, similaires aux divisions de la société elle-même et de cette église de Trinity qui contient tout : "la tendresse et la cruauté, l’intelligence la plus intense et l’ignorance la plus choquante, les combats et les réussites, l’amour et, oui, l’amertume et les préjugés, qui sont partie intégrante de l’expérience des Noirs en Amérique."

Puis il poursuit, toujours avec la même simplicité et la même absence de colère, sur des évidences : "la ségrégation scolaire a produit et produit encore des écoles inférieures", "la discrimination légale (…) a eu pour conséquence d’empêcher les familles noires de pouvoir accumuler un patrimoine décent à transmettre aux générations suivantes".

Et pourtant, ce n’est pas un discours de ressentiment. Car avant toute chose, il renverse la question raciale pour poser celle de l’union des citoyens des États-Unis. Il ne condamne pas le racisme des uns ou la colère des autres, mais propose de comprendre les souffrances des uns et celles des autres. Il évite le piège de la fausse symétrie, n’opposant pas une colère à une autre : il rappelle la douleur des descendants d’esclaves et des enfants de citoyens privés de droits civiques, opprimés économiquement, cantonnés dans de pauvres écoles pour enfants pauvres. Mais il donne droit également au ressentiment des classes moyennes qui sentent aujourd’hui leur déchéance et ont l’impression que la seule sollicitude concerne les plus défavorisés qu’eux.

Il donne droit à ces sentiments contradictoires, mais surtout, il propose un chemin pour les dépasser. Il regarde en face cette réalité, mais il affirme que c’est contre elle que se sont dressés les États-Unis d’Amérique. Il n’en fait pas le symptôme d’un échec, mais regarde le chemin parcouru et celui qui reste à parcourir.

Subtilement, il entremêle l’histoire de ce pays d’immigration et le destin de sa famille aux sangs mêlés. Les Blancs courageux sont comme sa grand-mère chrétienne qui a élevé ce petit enfant métis. Les Noirs en colère sont ceux qui lui ont fait place dans l’Église baptiste. La diversité des États-Unis est comme celle de sa propre famille répartie sur trois continents et rassemblant trois races et quatre religions…

Le discours de Philadelphie prend place dans la grande tradition de la rhétorique politique américaine. Il prend place aux côtés du discours de JF Kennedy sur le catholicisme ou du discours d’acceptation de l’investiture démocrate par Bill Clinton, en 1992. Si Obama remporte l’élection en novembre prochain, il le devra beaucoup à cette journée du 18 mars 2008.


"Notre Union sera plus parfaite"

Mais au delà de la chronique captivante de cette élection américaine, nous devrions, en France, nous intéresser à d’autres aspects de ce discours.

En premier lieu, nous devrions méditer cette conviction de Barak Obama, que les grands hommes sont ceux qui, à un moment donné, peuvent faire changer l’histoire par leur discours. Non pas, comme on semble le penser aujourd’hui, en France, par leur stratégie de communication ou leur maîtrise des médias… Non pas par l’intensité communicative de leur conviction… Mais précisément par le discours : par une nouvelle perspective, un dépassement de la situation et une nouvelle rationalité. Si l’on peut contester cette vision de l’Histoire, que l’on pourra trouver naïve au pays de Braudel et Duby, on ne peut en revanche qu’être conquis par cette vision prophétique du politique. C’est au politique qu’il incombe de dessiner un sens nouveau et d’y conduire son peuple, avec courage et discernement.

Nul ne peut dire ce que donnerait une présidence Obama, mais il y a fort à parier que la société gagnerait beaucoup à ce que les politiques s’approprient cette représentation de leur action.

En second lieu, ce texte nous permet d’apercevoir, dans sa complexité, la place spécifique que prennent la question raciale et le communautarisme dans la société américaine… Notre histoire politique nous pousse à condamner ces fameuses "dérives communautarisme", tellement opposées à la manière dont nous avons construit la République. Et pourtant, il est bon de reconnaître que cette représentation américaine fournit aussi des outils d’analyse et d’action au politique. À l’heure où la France va jusqu’à interdire à ses services publics de construire des statistiques ethniques, qui seraient pourtant le seul moyen de pouvoir mesurer une fois pour toutes le poids des discriminations, il est intéressant de constater que le communautarisme n’est pas forcément ce qui divise, mais que ce peut être, aussi, les briques avec lesquelles se construit une "union plus parfaite."

Et puis, à travers cette rhétorique obamienne, à travers cette forme singulière de pensée de la question communautaire, on découvre avec surprise un sentiment de familiarité avec des auteurs Français comme Pépin, Chamoiseau, Glissant, Confiant ou Bernabé… On pressent, dans l’offre politique d’Obama, un dépassement de la question communautaire à travers des concepts et des valeurs très proches de ceux qu’ont forgé nos modernes apôtres de la créolité.

"Il s’agit fondamentalement d’une théorie de l’identité mosaïque. Il existe une conception de l’identité en terme de propriété : ma langue, ma terre, ma religion. Mais elle nous enferme dans une logique d’exclusion. Il vaudrait mieux raisonner sur la base d’une identité mosaïque : mes terres, mes langues, mes religions." Est-ce Obama qui parle ? Non, c’est Ernest Pépin, grand auteur Antillais et l’un des auteurs phares de ce mouvement de la créolité.

Depuis trente, quarante ans, des auteurs du monde entier, mais nombreux aux Antilles, travaillent à redéfinir cette identité des marges, cette identité métisse, ouverte, changeante, dynamique, mélangée. Depuis trente, quarante ans, ils nous affirment que ce sont dans ces marges du monde que se forge la modernité. Que ce sont eux, descendants d’esclaves, exilés, déracinés, convertis de force, dépouillés de leur langue, parlant une langue bizarre, habitants d’îlots perdus des confins, qui détiennent les clés pour entrer dans le XXIe siècle.

On trouvait leurs textes sublimes et poétiques. On trouvait leur littérature remarquable. Mais voici que ce 18 mars 2008, un très grand homme politique, qui postule à la direction de la première puissance mondiale, semble leur donner raison.


* À lire également sur Nonfiction.fr, la critique de De la race en Amérique par S. Balaji Mani.