Philosophie

La sensation de déjà vu

Couverture ouvrage

Remo Bodei
Seuil , 192 pages

Une fêlure de la continuité temporelle
[lundi 22 octobre 2007]
Essentielle dans l’Antiquité et redécouverte par la modernité, la sensation de déjà vu associe temporalité fuyante et mémoire de l’éternité.

Si la sensation de déjà vu est en elle-même un paradoxe temporel faisant du présent  un souvenir et de la réalité une hallucination, elle devient dans le livre de Remo Bodei l’occasion d’un second paradoxe, théorique celui-ci, qui la saisit entre d’une part sa nature de phénomène transhistorique, connu et commenté depuis l’Antiquité et d’autre part l’historicité de sa redécouverte par la modernité, que ce soit dans les discours médicaux, philosophiques, historiographiques ou littéraires.


La redécouverte moderne du déjà vu

Bodei commence par rappeler l’importance du déjà vu dans l’Antiquité, d’abord de par son association à la théorie pythagoricienne de la métempsychose, qu’il permettait en partie d’accréditer, ensuite par sa compatibilité avec la réminiscence platonicienne, enfin par sa radicalisation dans la pensée stoïcienne où se dessine la figure de l’éternel retour. À partir de St Augustin, la temporalité chrétienne, s’ouvrant au novum, et se tendant vers l’avenir, discrédite dans le déjà vu toute prétention à une quelconque vérité métaphysique, et le relègue pour des siècles au rayon des bizarreries psychologiques, à de rares exceptions (néoplatoniciennes) près.

Mais il appartenait sans doute à la modernité de le faire revivre, située comme elle l’est entre deux temporalités contradictoires : celle de l’histoire qu’elle "invente" et qui ne cesse de faire retour sous des formes plus ou moins spectrales  , celle d’un présent accéléré, sans cesse renouvelé, et qui trouble la formation d’une mémoire personnelle. On pourrait même parler à propos de la "mêlée chaotique d’interprétations" que le XIXe siècle et le début du XXe ont consacrée à cet objet, d’un véritable symptôme, comme si l’époque avait reconnu dans ce trouble les signes de son propre rapport équivoque à la temporalité et à l’histoire. Le déjà vu devient en ce sens la pathologie d’une époque toute entière, d’une part hantée par la co-présence du passé qu’elle ne cesse d’invoquer et prétend reconnaître partout, et d’autre part incapable de l’articuler à un présent fragmenté et fuyant. On peut dire que les exemples qui retiennent plus particulièrement l’attention de Bodei prescrivent, en quelque sorte, le symptôme. De choc révélateur d’un trouble plus profond, le déjà vu devient rêverie compensatoire : celle, rassurante, des choses qui "seront plus les mêmes qu’autrefois", fixant quelque peu le kaléidoscope de la personnalité fragmentée (dans la poésie de  Verlaine, mais il aurait pu y ajouter Nerval), celle qui rejette le poids accumulé du temps au profit d’une exaltation absolue de l’instant présent (l’éternel retour nietzschéen), celle, politique qui cherche dans le retour le germe d’une littérale révolution (L’Eternité par les astres de Blanqui). Par là, le déjà vu constitue un miroir tendu à une modernité qui prend enfin le temps, depuis le surplomb de ces pseudo-éternités, de se regarder et de se comprendre elle-même.


Mémoire de l’éternité

Alternant - plus que mêlant - analyses littéraires, commentaires philosophiques et histoire de la psychologie, Bodei retrace cette "invention" du déjà vu d’une double manière. Il tente d’une part, selon la logique propre à l’historicité très repérable de son objet (un siècle de son ressurgissement dans les années 1820 sous la plume du médecin anglais Wigan jusqu’à sa relative désuétude à l’époque de la Grande Guerre) d’en suivre la chronologie, en s’appuyant notamment sur les débats médicaux. Mais d’autre part, dans un souci du détail révélateur et de l’essentiel qui doit beaucoup à Benjamin (une des figures tutélaires de l’enterprise de Bodei), le texte se fragmente ou du moins se diffracte selon des moments-clés, "les cas symptomatiquement les plus intéressants", dans lesquels la notion trouve soit des expressions poétiques exemplaires  (Rossetti, Verlaine, Ungaretti) soit des amplifications radicales qui, si toutes ne sont pas à interpréter comme de simples conséquences de la sensation de déjà vu, témoignent de la prégnance dans la culture des enjeux associés à l’expérience particulière de la temporalité dont il est l’occasion (Blanqui, Nietzsche, Benjamin).

D’une certaine façon, on retrouve dans la forme même du livre la tension inhérente au déjà vu, pris entre la réalité de la succession temporelle (sur laquelle le réductionnisme scientifique met l’accent dans sa nécessaire démystification du phénomène) et les failles, les transcendances qu’il y instaure malgré tout (impliquant plus spécifiquement l’expérience esthétique, qui prend volontiers le parti de l’éternité, et que Bodei, de toute évidence, valorise). À l’historien des idées, forcément sceptique et enclin à relativiser comme telle ce qu’il faut bien appeler une mode intellectuelle, répond sans cesse un philosophe qui affirme l’intérêt, sinon la validité, au moins d’un point de vue subjectif, de cette mémoire de l’éternité qu’affirme contre toute raison l’expérience du déjà vu. Si ce dialogue rend parfois le livre difficile à saisir dans son ensemble, il a le mérite dans cette difficulté même de faire partager et comprendre la fascination perplexe de l’époque pour un phénomène a priori banal.


Il était possible sans doute d’aller plus loin encore dans cette exploration. En signalant d’une part le lien systématique entre la reprise du thème du déjà vu et la faveur rencontrée dans les milieux d’avant-gardes, littéraires et philosophiques, par des théories occultistes en partie néo-platoniciennes et pythagoriciennes. D’autre part, et dans la lignée même de Benjamin, en s’interrogeant plus avant sur la manière dont la modernité technique modifie, non pas en général, mais concrètement, dans les mutations de la perception et de la mémorisation qu’elle engendre, un rapport au temps susceptible, voire producteur, de déjà vu : la photographie, ou le cinéma, par exemple. Mais comme tel, le livre est une synthèse intéressante et utile sur un phénomène qui se révèle une porte d’entrée étroite mais précieuse dans la compréhension de la modernité.
Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo
A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr