Mélanie Gourarier et Laura Verquere interrogent la persistance des formes de domination (masculine) à travers le sempiternel discours du changement.

En finir avec l’homme nouveau de Mélanie Gourarier et Laura Verquere commence par une rengaine : pour transformer la société, il faudrait transformer la masculinité. « Crise de la masculinité », « nouveaux pères », alliés du féminisme ou homme déconstruit, peu importe le flacon, pourvu qu’on ait le changement. Mais plutôt que de donner dans le marronnier journalistique aux accents de disque rayé, le livre cherche un hidden track : non pas s’interroger sur l’au-delà des masculinités, mais gratter, en archéologues, en deçà ou en dessous de ce discours hyper-focalisé sur le changement.

Paradoxe ou ruse de la raison, les masculinités apparaissent en même temps comme le problème et la solution. Ce que formule de façon quasi paradigmatique le roman Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Le personnage de Tancrède, combattant dans les colonnes garibaldiennes, explique à son oncle, modèle masculin de facture aristocratique en voie de péremption, Don Fabrizio Corbera : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que nous changions tout. » Et ce qui vaut pour la Sicile d’hier vaut pour les masculinités d’aujourd’hui : faire valoir les hommes désireux de changement n’affecte pas les rapports de pouvoir. Et même les reconduit. Les autrices, quant à elles, appellent à « sortir du piège qu’est la question du changement, dans la mesure où elle empêche d’interroger les masculinités autrement que du point de vue normatif du progrès – concept que nous remettrons, lui aussi, en question dans cet ouvrage, en lien avec les notions voisines de modernité et de nouveauté. »

Reître et temps

Et qui dit « modernité » et « nouveauté », dit aussi temporalité(s), notamment dans les sociétés occidentales. Gourarier et Verquere remontent d’abord le temps pour montrer que les sociétés occidentales ont longtemps associé les hommes au mouvement, au progrès et à l’histoire ; les femmes, elles, se trouvant reléguées à la répétition, la nature ou la reproduction sociale. Cette opposition ne relève pas uniquement des représentations culturelles. « Qu’il s’agisse du genre, de la race ou de la classe, le temps est donc bien une donnée incontournable pour la compréhension des rapports de domination, du pouvoir et de sa reproduction. L’imposition d’un rapport au temps ordonne et classe les sociétés et les individus. La masculinité se joue, elle aussi, dans l’instauration d’un rapport de force à la fois sur le temps des autres […], ainsi que sur la vision du temps lui-même – il s’agit alors d’en valoriser certaines modalités (la linéarité, le progrès) et d’en rejeter d’autres (la tradition, le cyclique). »

La modernité, par opposition au temps cyclique, se définit par la rupture avec le passé. Le progrès devient une valeur cardinale répartissant de part et d’autre d’une axiologie du progrès les groupes incarnant le mouvement historique et occupant une position dominante, et ceux qui sont définis comme immobiles et confinés aux marges. Les femmes, mais aussi les populations colonisées ou dites « archaïques », finissent souvent dans la deuxième catégorie. Ce cadre historique et culturel posé, le changement n’apparaît plus comme un phénomène neutre. Il constitue une ressource symbolique inégalement distribuée. Être absolument moderne, innovant ou tourné vers l’avenir revient souvent à occuper une position privilégiée dans l’espace social. Loin de remettre en cause les hiérarchies, l’idéologie du progrès contribue alors à leur légitimation. La question qui se pose dès lors est la suivante : les nouvelles masculinités peuvent-elles sortir de ce régime temporel de la modernité ?

« Ne le laisse pas tomber, il est si fragile… »

Mais avant de répondre à cette question rhétorique, les autrices font un détour par le concept gramscien d’hégémonie pour mobiliser la notion de masculinité hégémonique élaborée par une précurseuse des études critiques des masculinités : Raewyn Connell. Par masculinités hégémoniques, il faut entendre les formes de masculinité qui occupent une position dominante et qui servent de référence, quand bien même — et peut-être surtout — lorsqu’elles ne correspondent pas à l’expérience vécue de la majorité des hommes.

Et c’est au croisement ou plutôt à l’intersection de l’historicisation de la modernité et du concept critique de masculinité hégémonique que l’on comprend en quoi le changement n’est que la continuation de la domination sociale par d’autres moyens. De même que les classes dominantes s’adaptent pour conserver les hiérarchies sociales, les masculinités dominantes doivent absorber une partie des critiques si elles veulent préserver une forme de légitimité. Pour paraphraser Tancrède : « Si nous voulons que tout le patriarcat reste pareil, il faut que nous changions toutes les masculinités. »

À ce titre, la prétendue « crise de la masculinité » occupe une place particulière dans l’analyse des autrices. Plutôt que d’en reprendre l’antienne, les autrices déplacent « l’analyse vers la façon dont ces discours de “crise” peuvent être mobilisés comme une ressource utile au maintien de l’ordre du genre et de l’ordre social plus largement ». Loin d’être le symptôme d’un effondrement de la domination masculine, le narratif de la crise apparaît comme un mécanisme de reconfiguration. Il permet d’attirer l’attention sur les difficultés rencontrées par les hommes et de faire de leur situation un problème central. Dans le même temps, elle prépare souvent l’émergence de nouvelles figures masculines présentées comme adaptées aux exigences du présent. Qui dit crise dit dès lors aussi (re)nouveau.

Les habits vieux de l’homme nouveau

Nous touchons ici à la figure centrale du livre : « l’Homme nouveau », dont les avatars, d’après les autrices, traversent toute l’histoire moderne, chaque société nouvelle sécrétant, mutatis mutandis, son Homme nouveau. À l’instar de la « crise de la masculinité », la question est moins de savoir quel est le contenu précis de chaque projet de transformation que de comprendre la fonction que remplit cette promesse de nouveauté. Et le verdict ne se laisse pas attendre : la promesse masque davantage une reconfiguration du pouvoir qu’une rupture véritable avec les hiérarchies existantes.

Le livre insiste d’ailleurs sur les formes contemporaines de cet imaginaire. Dans les discours managériaux et de la tech, l’homme moderne est présenté comme créatif, flexible, innovant et disruptif. L’idéal entrepreneurial rejoint alors l’injonction permanente à la transformation de soi, dans le couple, l’entreprise et jusque dans la « start-up nation ». Le tour de passe-passe consiste à faire du mantra du changement la pierre de touche de la transformation des rapports de pouvoir. De ce point de vue, la Silicon Valley est symptomatique en ceci que son « univers libertarien […] et les masculinités qu’il promeut soulignent les continuités existantes entre des forces apparemment contraires, modernes et antimodernes  ».

Les masculinités progressistes et celles qui ne sont rien

Gourarier et Verquere examinent ensuite les figures masculines qui incarnent aujourd’hui le progrès dans l’espace public : le « nouveau père », le responsable politique pink-washé ou encore l’homme prenant sa part de charge mentale. Sans contester l’existence de transformations réelles, le livre cherche davantage à comprendre les mécanismes qui président à leur reconnaissance sociale. Des domaines autrefois associés au féminin, comme le care, la parentalité ou les tâches domestiques, produisent une plus-value quand ils sont investis par des hommes bénéficiant déjà d’une forte légitimité sociale. La nouveauté ne réside donc pas seulement dans les pratiques elles-mêmes, mais dans les conditions sociales qui permettent de les rendre visibles et valorisables. Pour ce faire, les autrices examinent la capacité des groupes dominants à incorporer certains éléments issus de groupes subalternes sans remettre en cause leur position privilégiée. Le changement prend alors la forme d’une appropriation sélective qui renforce paradoxalement l’hégémonie de ceux qui paraissent s’éloigner de la norme. Ainsi des « nouveaux pères » qui investissent leur paternité et la font fructifier sur les réseaux sociaux au titre d’avantage comparatif ou de niche dans le secteur ultra concurrentiel de l’économie attentionnelle. Le même mécanisme est à l’œuvre chez les influenceurs spécialisés dans le ménage. La parentalité comme le ménage étant des tâches invisibilisées dans le travail de reproduction sociale assumé habituellement par les femmes. « Ce qui fait le succès, la nouveauté apparente de ces masculinités, ne réside pas tant dans des inventions ex nihilo, que dans la réappropriation de qualités anciennes, peu visibles et dévalorisées lorsqu’elles sont associées, de façon souvent naturalisée, aux minorités. »

Après l’intégration sélective, les groupes privilégiés actionnent un autre mécanisme pour conforter leur hégémonie : la mémoire ou l’amnésie sélective. Les récits de nouveauté tendent à effacer les expériences antérieures et à présenter certaines évolutions comme inédites, ce qui renforce en retour l’effet de rupture d’avec les continuités historiques et les luttes qui ont rendu ces transformations possibles. « Demeurer moderne/modèle est donc un enjeu de conservation. Rester dans l’air du temps nécessite une part d’aveuglement. Pour paraître totalement nouveau, il faut absolument se détacher de ce qui a existé auparavant, faire table rase. »

Revers de la médaille : les masculinités populaires, racisées, précaires ou minoritaires, généralement tenues hors-champ du changement, apparaissent comme des figures rétrogrades et inadaptées. Ces contre-modèles servent de faire-valoir aux hommes supposés modernes. La capacité à incarner l’avenir devient dès lors un privilège social. Aux uns la masculinité renouvelée, aux autres les formes de virilité jugées archaïques. Or, cette asymétrie affecte la vue sociale d’ensemble, car si le progressisme apparaît comme l’apanage des groupes privilégiés, alors les groupes défavorisés en sont par définition exclus. Et alors que les pratiques égalitaires ou innovantes existent dans les milieux populaires, parmi les minorités racisées ou chez les hommes non hétérosexuels, elles ne bénéficient pas de la même visibilité, quand elles sont seulement visibilisées.

Loin de promettre les lendemains qui chantent, le livre s’achève sur une chanson qui, pour douce qu’elle soit, n’en est que plus « radicale » : en effet, tant que la transformation sociale continuera d’être pensée sur le modèle de l’homme herculéen, parangon de vertu civilisatrice, une partie des dynamiques émancipatrices demeurera hors-champ. Loin, donc, de la geste héroïque de l’Homme nouveau, les autrices proposent de se situer à juste hauteur humaine, dans les pratiques ordinaires, discrètes et souvent marginalisées. La question n’est plus d’inventer un énième Homme, mais de rompre avec l’idée selon laquelle le changement de l’histoire passerait par une histoire du changement, laquelle reste au fond une histoire des (hommes) vainqueurs. Laissons le mot de la fin aux autrices :

« La qualité du changement féministe n’est pas celle de la disruption, de l’accélération ni de la glorification d’un prétendu âge d’or ; elle s’inscrit dans une temporalité longue, continue et souvent répétitive, faite de mémoire, et aussi de silence face aux tapages de la nouveauté. Ce changement est dé-raisonnable par nécessité, pour contrer la raison englobante et totalisante de la rationalité moderne. Il est à la fois plus radical dans les objectifs qu’il se donne, car le travail reste encore grand, et plus modeste dans la connaissance de son caractère toujours situé, heureusement partiel, renonçant à se saisir de tout. »