Thierry Paquot retrace la formation de la pensée radicale d'Ivan Illich, nourrie de rencontres, d’amitiés et d’une critique constante des institutions.
Comment un auteur se forge-t-il en penseur radical ? C’est à cette question que Thierry Paquot consacre les 620 pages de son ouvrage Ivan Illich. Une vie d’amitiés. Il y retrace la trajectoire singulière d’Ivan Illich (1926-2002), prêtre catholique devenu philosophe. Paquot n’est pas seulement un lecteur averti de son œuvre : il fut aussi son ami, son éditeur et son soutien fidèle. Sans prétendre ajouter une nouvelle biographie aux nombreux travaux déjà consacrés à Illich, il propose le portrait d’un homme et de sa pensée, indissociables de leur époque et des relations qu’il a nouées avec d’autres penseurs. Cette trajectoire intellectuelle se construit au fil de rencontres et d’amitiés, mais aussi d'une prise de distance progressive à l'égard de l'institution ecclésiastique. C’est précisément ce qui fait l’intérêt et l’originalité du livre : avec une remarquable minutie, Paquot transforme une biographie en un récit vivant.
L'ordre d'exposition, pourtant, n'est pas chronologique : la table des matières de l'ouvrage s’articule autour de trois parties : une géographie intellectuelle, une pensée critique radicale et l’art d’habiter. Cette distribution donne bien le ton des engagements et des réflexions d’Illich. Ce que l’on retient, en effet, ce sont moins des dates ou des périodes que des objets de travail et, le plus souvent, des manières de s’adresser avec vigueur à un auditoire qui ne peut guère échapper aux interpellations.
Une géographie personnelle et intellectuelle
Il faut d’abord situer la naissance d’Ivan Illich entre l’Autriche, la Croatie et la Slovénie. C’est à Split qu’il est baptisé catholique. La crise économique qui affecte la région n’atteint pas immédiatement la famille Illich, dont Paquot retrace la vie dispersée, les rapports aux langues et les difficultés. La suite se joue en grande partie dans les institutions, même si l’école n’est pas, de l'aveu même du philosophe, le lieu où il a acquis l’essentiel de ses connaissances — ce qui explique sans doute ses réflexions ultérieures sur les sociétés sans écoles.
Vient ensuite l’exil en Italie, en 1943, puis la rencontre avec Jacques Maritain et la vie de séminariste. Une audience avec le pape, dont le contenu ne sera pas transmis, précède sa nomination comme curé à New York. Suivront le doctorat, d’innombrables lectures d’écrivains aujourd’hui célèbres (Toynbee, Kohr, Everett, Bastide, Lemercier, Laurentin, entre autres), la découverte des milieux portoricains, etc.
Trois villes jalonnent particulièrement ses déplacements : Porto Rico, Cuernavaca et Brême. Mais le penseur voyage également beaucoup, notamment en Iran. Ce qui frappe, à cet égard, c’est la création, dans presque chaque lieu où il séjourne, d’une institution destinée à combattre la pauvreté ou l’indifférence, que ce soit en enseignant les langues aux prêtres qui y sont nommés ou en transmettant aux populations locales les moyens de préserver leur autonomie.
Au croisement des amitiés et des idées
Au-delà de la dimension biographique, Paquot a pour ambition, avec cet ouvrage, de réaliser une sorte de photomontage de portraits imbriqués, réalisés à partir d’enquêtes minutieuses, menées grâce aux échanges, de vive voix ou par courriel, avec les personnes encore vivantes qui ont été en relation avec le penseur.
Des souvenirs personnels traversent également le propos. Paquot fut en effet directeur littéraire aux éditions La Découverte, et c’est là qu’il a rencontré Illich pour la première fois, à l’occasion, notamment, de la négociation d’une publication. L’auteur nous introduit alors dans les âpres discussions éditoriales, où la règle comptable se révèle impitoyable. Il poursuit cette initiation aux réalités de l’édition en évoquant les difficultés rencontrées pour faire connaître un auteur auprès de la presse. Enfin, il nous fait découvrir la grande diversité des personnes et des collaborations nécessaires à l’aboutissement d’un manuscrit. C’est ainsi qu’apparaît notamment la figure de Valentina Borremans, à travers le travail régulier qu’elle accomplit auprès d’Illich.
Si Paquot laisse entendre que, pour réaliser cet ouvrage, il n’a pas dressé la liste exhaustive de tous les lieux où Illich est intervenu, année après année, il n’en reste pas moins que, sous les apparences de chapitres parfois décousus ou incomplets, il a bien reconstitué la période de formation de sa pensée, puis le quart de siècle au cours duquel l’aura d’Illich semble s’estomper, avant de connaître un regain d’intérêt.
Une pensée façonnée par les rencontres
La liste des personnes qui ont jalonné la trajectoire d’Illich, aux différentes étapes de sa vie (de l’enfance au séminaire, du séminaire à la marginalisation par rapport à l’Église, puis de cette marginalisation à la prise en charge de ses activités par de nombreuses institutions internationales), figure dans un index en fin de volume. Les personnalités mentionnées dans le texte sont par ailleurs présentées par l’auteur.
Au-delà de leur nombre, ces rencontres témoignent de l’ampleur internationale de la trajectoire d’Illich et de sa fréquentation de deux milieux apparemment antagonistes : les milieux pauvres et les milieux intellectuels. Sans doute la médiation de l’Église chrétienne, ainsi que l’intercession du Vatican dans plusieurs situations, ont-elles permis, durant les années 1970 et dans le contexte des formulations tiers-mondistes, de faire fructifier cet antagonisme plutôt que de l’accentuer.
Les présentations successives des ouvrages d’Illich font apparaître, au-delà de son parcours personnel, la construction progressive de sa pensée. C’est notamment le cas de Libérez l’avenir (Seuil, 1972). Ce livre, qui fait l’objet d’un sous-chapitre entier, rassemble une série d’articles parus durant les années 1960-1970 et reprend les principaux thèmes de réflexion développés par leur auteur : critique de la société, de l’idéologie américaine, de l’Église, de l’école, du système économique, etc.
Pour Illich, il existe en effet un seuil au-delà duquel l’activité institutionnelle — celle de l’école ou de l’hôpital, par exemple — devient contre-productive. Autrement dit, à mesure qu’une institution se développe, elle tend à se bureaucratiser et à devenir de plus en plus administrative. Que dire alors de l’Église ? L’institution, quelle qu’elle soit, finit par s’éloigner de sa vocation première. Elle ajoute ainsi de nouvelles pathologies à celles qu’elle est censée traiter. Dans ces situations, un pouvoir s’impose aux masses au lieu que celles-ci construisent leur propre pouvoir.
Cet exemple permet de comprendre combien Illich invite les humains à ouvrir les yeux sur les immenses impostures qu’ils élaborent eux-mêmes. Sa critique des institutions s’étend également aux doctrines et aux directives qui ne cessent de s’imposer, ou d’être imposées, au nom d’un avenir prétendument heureux ou du bien-être collectif. La question centrale, constamment reprise par Illich, est celle de l’autonomie des individus, par opposition à toute forme d'assistance imposée d'en haut.
La critique de l’Église
L’Église traverse toute la vie et toute l’œuvre d’Illich, et la critique qu’il en propose occupe une place essentielle dans sa pensée. Mais celle-ci déborde largement le cadre religieux pour s’étendre aux institutions de la société moderne. Ainsi, écrit-il : « Les nations riches entendent passer aux nations pauvres la camisole de force du développement, avec ses embouteillages et ses emprisonnements dans les hôpitaux ou dans les salles de classe » . L'Église n'est pas exempte de cette critique radicale des institutions.
Ces positions, exprimées aussi bien dans ses articles que dans ses conférences, ses cours et ses séminaires, sont explicites et volontiers provocatrices. Si des nuances s’imposent entre un premier Illich et celui des pamphlets, Paquot souligne néanmoins la remarquable continuité de sa pensée, déjà tout entière présente au début comme à la fin de sa carrière.
Illich dénonce donc certains agissements de l’Église. Il lui reproche une bureaucratisation inéluctable, qui l’éloigne des croyants et entraîne une désaffection des vocations. Si l’Église fait d'abord la sourde oreille, elle ne peut pas le faire indéfiniment. Des rapports sur les activités d’Illich sont transmis au Vatican, qui les examine. Il est convoqué. Il écrit au pape, mais rien n’y fait. Arrivé à Rome, il subit des interrogatoires et se voit adresser diverses requêtes par ses interlocuteurs. Il refuse de participer à cette procédure. Il finit néanmoins par obtenir les 85 questions que le tribunal ecclésiastique entend lui poser. Celles-ci reposent sur des sous-entendus désagréables à son égard, voire sur des interrogations formulées en termes généraux, mais qui le visent personnellement : le célibat, la destruction de la personnalité dans les couvents, le droit de communier sans se confesser, etc.
Paquot décrit fort bien le processus accusatoire engagé contre Illich, ses ressorts et ses aboutissements. Mais il ne manque pas d’ajouter une dimension importante pour comprendre le contexte de l’époque : la place de la théologie de la libération. Sans inscrire Illich dans cette perspective, Paquot ne la néglige pas pour autant et en propose une exploration rapide, allant jusqu’à évoquer la manière dont des papes plus récents que ceux de l’époque (Benoît XVI ou François), sont revenus sur ces questions.
Les conversations répétées entre Illich et Paquot offrent sans aucun doute une clé de compréhension de cette trajectoire, dont la construction en archipels successifs rend bien compte. Paquot ne s’est jamais lié à Illich en tant que prêtre, mais en tant qu’intellectuel. Profondément marquée par le christianisme, la pensée d’Illich ne se réduit pas pour autant à une réflexion théologique. C’est aussi cette dimension, indissociable de sa critique des institutions religieuses et sociales, qui fait tout l’intérêt de son œuvre aujourd'hui.