Un volume plein de documents rares, qui éclaire les rapports avec la peinture d’un écrivain – Georges Perec – qui s’est longtemps lui-même rêvé peintre.

L’exposition de la Bibliothèque nationale de France sur Georges Perec, écrivain mythique du second XXe siècle, dont l’influence sur la création littéraire contemporaine est très souvent revendiquée par des auteurs et des autrices de tous âges et de tous genres, est l’occasion de publications nombreuses sur son œuvre fascinante. C’est ainsi que Cécile De Bary, qui lui a consacré sa thèse de doctorat (Image, imagination, imaginaire dans l’œuvre de Georges Perec) et de nombreux articles, propose une étude très riche sur les rapports de l’auteur d’Un cabinet d’amateur (1979) avec les peintres et la peinture.

Perec et son ami Pierre Getzler

Pendant l’été et l’automne 1959, Perec, alors parachutiste à Pau, a entretenu une correspondance importante avec son ami peintre Pierre Getzler. Dans ces échanges épistolaires qui étaient demeurés jusque-là inédits, on trouve notamment un ensemble de réflexions sur Klee, qui conduiront l’écrivain à élaborer un véritable essai, « Défense de Klee ».

Perec évoque également son ancienne pratique de la peinture, ainsi que ses débuts d’écrivain. C’est le témoignage le plus développé qui existe à ce sujet : « pendant très longtemps je me suis cru doué pour le dessin zé la peinture. […] [J]’ai pendant deux ou trois ans passé des vacances entières à peindre et à dessiner. J’avais un rendement formidable : une peinture le matin, une l’après-midi, une le soir. Je peignais sur des portes, sur des murs, sur des pierres, sur du papier, sur des journaux, partout. J’avais deux pinceaux, une boîte de gouache et un pot d’huile. Je fabriquais ma peinture en mélangeant la gouache à l’huile, parfois ajoutant de la terre broyée, de l’encre de Chine, de la peinture pour murs, etc. C’était marrant. […] Mais j’avais toujours considéré le dessin comme une détente, au lieu que la première phrase de “fiction” écrite (c’est-à-dire pas dans une lettre, mais dans le but de faire un livre, un roman – j’avais à peine dix-huit ans…), j’eus l’impression de rentrer dans un monde nouveau, terrible (merveilleux). »

On retrouve par ailleurs Klee dans « Chemin de Pierre », un texte que Perec consacre à Getzler en 1967, puis une nouvelle fois au centre exact d’un palindrome de fin 1970 : « PG […] Système — Passage du névé — Réel — Klee revenu, Degas sapé, Metsys — […] GP ». L’édition originale de ce palindrome, c’est-à-dire le carton d’invitation au vernissage de l’exposition, là encore, de Pierre Getzler à la galerie Camille Renault, est ici reproduite en fac-similé. À quoi s’ajoute une émouvante quoique peu connue « élégie de Pierre et de Denise Getzler ». Ce texte de 1980 est consacré à l’impossible saisie du « réel » par le « peintre ». Il s’agit d’un présent aussi beau que virtuose (il est composé uniquement avec les lettres des noms de ses dédicataires), dont voici la fin : « Rien ne presse / Il reste les stries de réglisse de neige / le léger liseré gris des lignites / le lent périple / et le peintre persiste et signe. »

De nombreuses collaborations

On s’en doute cependant, Pierre Getzler n’est pas le seul peintre avec qui Perec communique et travaille : Paolo Boni, Jacques Poli, Hans Dahlem, Jean-Luc et Titi Parant, Claude Berge, Peter Stämpfli, Norbert Iborra, Valerio Adami, la liste est longue. Et les résultats sont aussi émouvants que parfois surprenants. Ainsi, certaines collaborations d’écrivain à graphiste court-circuitent les mots pour se concentrer sur les aspects typographiques du texte et sa mise en page : « Dado m’a dit un jour, c’était curieux, qu’il n’avait pas lu le poème qu’il devait illustrer. Il s’était simplement servi du support spatial », témoigne ainsi Perec.

On apprécie également avec stupeur et délectation mêlées la reproduction des huit poèmes et des huit dessins (dans leur couleur originale) qui sont au fondement de la combinatoire destinée à produire « un peu plus de quatre mille poèmes en prose pour Fabrizio Clerici » (1981). « C’est en 1996 seulement que les Impressions nouvelles ont publié à 326 exemplaires ces dessins et ces textes dans deux cahiers séparés avec un système de languettes permettant au lecteur de composer ces 4096 poèmes en prose et ces 4096 dessins en fonction de ses manipulations  », explique Cécile De Bary, qui met l’érudition au service du plaisir et de la découverte dans ce livre étonnant et plein de trouvailles qui témoignent de la créativité infinie, ludique et très sérieuse à la fois, de Georges Perec.

Le lecteur se réjouit aussi de la reproduction intégrale du volume TROMPE L’ŒIL (1978) en fac-similé. Il s’agit de la première collaboration de Perec avec Cuchi White. Les poèmes, disposés face aux photographies de l’artiste américaine, répondent aux trompe-l’œil qu’elles représentent. Il s’agit de textes contraints qui s’appuient sur une liste de mots à l’orthographe identique en français et en anglais, avec une signification différente, liste établie par Harry Mathews à destination de l’Oulipo. L’année suivante, pour son livre de trompe-l’œil architecturaux, L’Œil ébloui, publié aux éditions du Chêne, Cuchi White demandera à nouveau un texte à Perec. Cela donnera « Ceci n’est pas un mur… », belle méditation sur le trompe-l’œil en général : « Nous voici donc d’emblée installés dans le leurre, c’est-à-dire dans l’illusion, le faux-semblant, l’artifice ; beaucoup plus au musée Grévin qu’au musée du Louvre, en un lieu où, apparemment, le but recherché par l’artiste n’est pas de faire dire à celui qui regarde son œuvre “Comme c’est beau !”, mais “Comment ! ce n’est pas vrai ?”, après avoir touché du doigt pour bien vérifier qu’il s’agissait de peinture et pas d’espace, de perspectives et pas de profondeurs, d’ombres feintes et non portées. »

Ce volume, aussi intéressant à lire qu’à regarder, se termine fort judicieusement sur la dernière phrase d’Un cabinet d’amateur : « Des vérifications entreprises avec diligence ne tardèrent pas à démontrer qu’en effet la plupart des tableaux de la collection Raffke étaient faux, comme sont faux la plupart des détails de ce récit fictif, conçu pour le seul plaisir, et le seul frisson, du faire-semblant. » Annoté, préfacé et établi avec la plus stricte rigueur scientifique, ce livre est loin cependant de n’être qu’un travail universitaire. Il fait aussi rêver, il ouvre des perspectives, il invite à lire et à relire l’œuvre de Perec, dont sont publiés, dans la même collection, les Dessins, encres & gouaches, avec un texte de Matthieu Rémy – un autre bel ouvrage qui retrace la vie de l’écrivain, déjà bien documentée, sous l’angle de sa créativité plastique.