Comment penser une humanité commune sans réduire la diversité des cultures ? Bernard Piettre retrace l'histoire de l'universel et explore les conditions d'une unité véritablement plurielle.

Les confusions qui entourent les notions d'universel et d’universalité sont nombreuses, et les débats qu'elles suscitent souvent difficiles à démêler. Ils engagent pourtant des questions essentielles. C'est à ces questions que Bernard Piettre consacre son ouvrage, L'universel en question. D'une ampleur considérable — près de 600 pages —, celui-ci ne doit pas pour autant décourager le lecteur : sa démarche, très pédagogique, et son écriture relativement souple en facilitent l'approche. Philosophe, ancien enseignant en classe préparatoire et à l'université, Bernard Piettre a également été directeur de programme au Collège international de philosophie.

Le parti pris de l'auteur est d'emblée celui d'un universaliste. Pour autant, il ne s'agit pas pour lui de promouvoir un dogme supplémentaire autour de cette notion, en rappelant telle ou telle étymologie, ou en reprenant des arguments désormais familiers. L'auteur sait que la question de l'universel est aujourd'hui au cœur de controverses qui engagent notamment le statut de l’Occident et l'héritage de l'impérialisme blanc et patriarcal. Il convient donc d’examiner les termes, les usages, les conditions historiques d’émergence de l’universel tout autant que les critiques auxquelles il a donné lieu.

Le parcours proposé relève moins d'une succession d'affirmations que d'une série de propositions historiques — des Grecs au Moyen Âge, du bouddhisme aux Lumières, entre autres — qui appellent chaque fois confrontations et discussions. La position défendue par l'auteur est celle d'une unité plurielle de l'humanité, qui ne saurait se confondre avec les conceptions courantes d'un universalisme abstrait. La démarche présente aussi l'intérêt de faire une large place au parcours intellectuel de l'auteur, à ses propres expériences, ainsi qu'à un remarquable corpus de références.

Penser l'humanité d'abord

Le propos, historique et théorique, cherche à montrer comment les notions émergent à partir des transformations du rapport qu'une culture entretient avec elle-même et avec les autres. Il importe donc de restituer le réseau d'interprétations qui, à chaque époque et au gré des réélaborations, donne leur signification aux termes « humain », « humanité », « universel », etc. C'est ce réseau qui permet de comprendre comment ces notions ont été pensées.

Il ne s'agit jamais de condamner telle ou telle conception de l'universalisme. On a d'ailleurs trop vite oublié qu'il en existe plusieurs formes : grecque, chrétienne, musulmane, celle des Lumières, du marxisme ou encore de l'ONU. L'auteur ne se contente pas de les juxtaposer : il les met en perspective, les contextualise et les relie les unes aux autres. Paradoxalement, cette mise en relation permet aussi de les situer dans une perspective plus universelle.

La première notion à examiner est celle d'humanité, qui constitue en quelque sorte le fondement anthropologique de celle d'universel. Il s'agit notamment de comprendre comment a pu se former l'idée d'une communauté humaine universelle, déjà présente chez les stoïciens. Cette conception est apparue tardivement, au terme d'une lente élaboration. D'abord susceptible de relever d'un artifice conceptuel, elle a progressivement trouvé des conditions concrètes de développement dans les échanges et les observations réciproques entre les peuples, comme en témoigne notamment Hérodote. Elle n'a cependant jamais cessé d'être discutée, au gré des migrations et des déplacements des voyageurs, des commerçants et des guerriers, dont l'Odyssée fournit déjà une illustration. On en retrouve des expressions dans les sagesses orientales, africaines, hébraïques et grecques, mais aussi les contradictions : l'idée d'une humanité commune n'a pu être pensée et formulée qu'à travers des langues et des traditions particulières.

Pour autant, l’auteur souligne que la relativité culturelle ne constitue pas nécessairement un obstacle à l'universalité. De même, le terme « barbare » n'a pas toujours une connotation péjorative : il désigne d'abord l'étranger, celui qui « bafouille dans “ma” langue ». Les cultures, tout en se définissant les unes par rapport aux autres, peuvent ainsi s'ouvrir à l'altérité. Dès lors, s’il existe des normes transculturelles, elles ne sont jamais identifiables à des normes supraculturelles, qui seraient imposées au nom d'une culture supposée supérieure.

Les conceptions historiques de l'universel

Ces réflexions sur la formation d'une communauté humaine conduisent ensuite à interroger le sens du terme « universel » et les différentes conceptions qui ont façonné son histoire. Celui-ci traduit l'expression grecque kath'olou — à l'origine du mot « catholique » —, qui signifie précisément « du point de vue du tout ». Dans le contexte de la philosophie grecque de la nature, ce « tout » (to holon) désigne le cosmos, c'est-à-dire l'univers conçu comme un ensemble ordonné. À l’origine, la notion entretient donc un lien étroit avec la science : c’est cette dernière qui revendique l’universalité, et qui ambitionne de produire des connaissances valables pour tous.

Ce lien historique entre science et universalité permet également de comprendre comment la prétention de la science à produire des connaissances universelles a pu être contestée et instrumentalisée à des fins idéologiques. Ces tensions ne concernent toutefois pas le seul domaine scientifique : elles traversent l'ensemble de l'histoire des sociétés. En les examinant, l’auteur s’efforce de sortir de l'opposition apparemment irréductible entre unité et diversité — à condition toutefois de préciser que leur compatibilité ne peut prendre n'importe quelle forme. L'humanité a en effet connu, et connaît encore, des principes d'unité qui écrasent les différences, qu'on les recherche dans son histoire et celle des cultures ou dans les grandes théories du XXe siècle. L'auteur traverse ainsi les domaines politique, social et scientifique, en s'intéressant notamment aux rapports entre science et société. Il évoque la notion de « science juive », qui montre comment la prétention de la science à l'universalité a pu être contestée et instrumentalisée à des fins idéologiques, ou encore la politique scientifique stalinienne des années 1930, qui récusait l'idée d'un commencement de l'univers afin de préserver une conception mécaniste du matérialisme.

Le domaine artistique est moins présent, mais on rencontre tout de même la référence à la philosophie d’Emmanuel Kant et à son concept de « sens commun » esthétique. Qu’il s'agisse de la connaissance scientifique ou du jugement esthétique, la question demeure ainsi celle de la possibilité de fonder une prétention à l'universalité à partir d'expériences et de perspectives particulières.
Progressivement, la notion d'universel se détache ainsi de son ancrage initial dans l'idée d'univers pour désigner l'humanité envisagée dans sa totalité, et la possibilité de penser une communauté humaine fondée sur des principes communs. Ce déplacement conduit à poser une question nouvelle : celle des conditions auxquelles une telle communauté peut se reconnaître et se construire, sans que son unité ne se fasse au détriment de sa diversité. C'est dans cette perspective que prennent place la Déclaration universelle des droits de l'homme, la Charte des Nations unies et, plus généralement, les références à une condition commune à tous les êtres humains. Mais quelle unité de l'humanité ces textes et ces principes permettent-ils réellement de penser ? Ne faut-il pas dépasser l'idée d'une unité primordiale qui tend à reléguer au second plan la diversité des formes de vie sociale et des langues ?

C'est évidemment sur ce terrain que les difficultés s'accumulent. L'auteur nous fait passer d'un registre à l'autre, sans se satisfaire d'un simple récit chronologique. Grecs, Romains, bouddhistes, penseurs médiévaux, Lumières, émergence de l'intersubjectivité moderne, guerres du XXe siècle et question contemporaine du devoir d'hospitalité se succèdent. Mais deux interrogations traversent cette progression : comment penser l'opposition entre Occident et Orient ? Et comment reprendre à nouveaux frais celle qui oppose relativisme et universalisme ?

C'est à partir de ces différents éléments que l'auteur construit sa réflexion sur la possibilité d'une unité de l'humanité qui ne fasse pas disparaître la diversité des cultures. Les ethnographes y prennent naturellement leur place, aux côtés d'autres savants, notamment les anthropologues. Leurs travaux permettent de remettre en cause la représentation d'un être humain générique implicitement modélisé sur la figure de l'homme blanc et masculin, ainsi que l'un de ses attributs classiques, à savoir la conviction de la supériorité de l'être humain sur les autres formes de vie. On peut dès lors avancer que l'idée d'une unité de l'humanité ne procède vraisemblablement pas d'abord d'une visée descriptive, chacun demeurant inscrit dans son appartenance ethnique, mais plutôt d'une visée prescriptive ou évaluative.

Pour une unité qui accueille la pluralité

Il fallait également, au terme de ce parcours, récuser le discours et le présupposé selon lesquels il serait impossible de penser l'universel autrement que selon des normes occidentales, autrement dit en excluant les particularités considérées comme « barbares » ou « inférieures ». Il importe de ne pas laisser croire que toute conception de l'universel serait nécessairement incapable d'accueillir l'autre, l'étranger ou le différend.

Tout au long de ces quelque 600 pages, Bernard Piettre confronte le lecteur aux différents obstacles qui se dressent devant la pensée qu'il cherche à élaborer. Peut-on réfléchir à la question de l'universel sans se situer d'emblée dans une conception de l'humanité envisagée comme une totalité ? L'unité de l'humanité doit-elle nécessairement être pensée à partir de ses sources anciennes ? Et si l'universalité relevait moins d'une fin définitive que d'une finalité toujours à construire ?

L'un des aspects les plus stimulants de cet ouvrage tient précisément à cette exigence : l'univers symbolique que doit dessiner une conception de l'universel ne peut se construire qu'en tenant compte de la déconstruction des définitions et des postulats qui sous-tendent nombre de discours sur le sujet. Cela signifie aussi que toute réflexion sur l'universel doit accorder une place essentielle à la parole, en tant qu'elle permet de formuler et de partager ce qui importe. L'auteur souligne à cet égard que parler, c'est développer un univers symbolique sans lequel l'être humain ne pourrait tout simplement pas vivre humainement.

C'est dans cette perspective que Bernard Piettre choisit de conclure en reprenant une formule de Souleymane Bachir Diagne : « La fin de l'universalisme européen est le commencement de l'universel ». Il s'agit donc bien d'universaliser l'universel, mais cette fois sous la figure d'une unité plurielle de l'humanité. Une telle ambition ne relève pas d'une simple déclaration de principe : elle suppose d'« encourager un combat éthique et politique qui aide à la formation [de cette] unité plurielle de l'humanité ».