Sébastien Albertelli et Clément Dusong proposent de redécouvrir l’Occupation au prisme d’un objet en apparence anodin, mais qui y a joué un rôle de première importance : la bicyclette.

Objet familier, presque banal, la bicyclette, ou petite reine, occupe une place singulière dans l’imaginaire de l’Occupation. Elle est incontournable dans les photographies de l’exode, omniprésente dans les rues encombrées des villes, indispensable aux déplacements clandestins des résistants. Pourtant, cette quasi-ubiquité contraste avec sa discrétion, voire son absence, dans les travaux historiques : elle appartient au décor des années noires, sans pour autant constituer véritablement un sujet d’étude. C’est précisément ce paradoxe que Sébastien Albertelli (professeur agrégé et docteur en histoire) et Clément Dusong (docteur en urbanisme) explorent dans leur livre, qui retrace un moment de l’histoire de cet objet ordinaire. Cette lecture renouvelée de la société française entre 1939 et la Libération raconte les pénuries, les inégalités sociales et les contraintes imposées par les nazis. La bicyclette passe ainsi du statut d’objet de loisir à celui d’instrument de survie, de contrôle et de résistance dans la France vaincue et occupée.

La petite reine : une modernité contrariée

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la bicyclette connaît plusieurs évolutions : elle se démocratise et devient un instrument de travail et de déplacement quotidien. Ouvriers, cultivateurs, employés, commerçants, tous l’utilisent. Pourtant, autrefois emblème de vitesse et de progrès, elle subit la concurrence de l’automobile. Le moteur incarne la modernité, tandis que le vélo devient le véhicule des catégories populaires. La chaussée elle-même se transforme en théâtre de rivalités entre des automobilistes à la conduite parfois agressive et des cyclistes considérés comme des usagers encombrants.

Mais la défaite de 1940 bouleverse cette hiérarchie. Lors de l’exode, les Français utilisent tous les moyens à leur disposition, et la bicyclette est largement employée. L’effondrement des transports motorisés, les restrictions de carburant et les difficultés d’approvisionnement rendent l’utilisation de l’automobile problématique. Les années noires deviennent ainsi un âge d’or paradoxal du vélo, devenu incontournable en raison de sa facilité d’usage alors que les conditions de vie sont toujours plus difficiles.

Pédaler pour survivre : les contraintes du quotidien

Sous l’Occupation, se déplacer devient une nécessité et une épreuve : se rendre au travail, chercher des provisions, transporter des marchandises ou rejoindre des proches sont autant d’actes simples en temps ordinaire qui se compliquent avec les pénuries. La bicyclette elle-même devient une ressource rare. L’approvisionnement en machines, en pneumatiques et en pièces détachées se complique. Entretenir son vélo relève alors parfois davantage de la « débrouille » que de la simple routine.

Parallèlement se dessinent de nouvelles relations entre les mondes urbain et rural. Le rationnement pousse les citadins à se rendre à la campagne à vélo pour y trouver de quoi se nourrir. Ces déplacements, motivés par la nécessité alimentaire et donnant lieu à des échanges plus ou moins licites, n’échappent pas aux pouvoirs publics. Les règles de circulation et les obligations administratives, conjuguées à une surveillance accrue, obligent les individus à composer avec la réglementation imposée par les autorités.

Une liberté sous surveillance : de la fuite à la Résistance

La bicyclette facilite les déplacements, la fuite et la clandestinité. Agents de liaison, militants clandestins et responsables de réseaux l’utilisent pour transporter des messages, se rendre à des rendez-vous ou accomplir des missions.

Mais la bicyclette ne saurait être associée à la seule Résistance. Son usage traverse l’ensemble de la société, sans distinction entre occupants et occupés. La même machine sert à l’approvisionnement, à la surveillance, à la fuite ou à l’action clandestine. En outre, le vélo reste un objet sportif. Malgré les restrictions, les compétitions cyclistes se poursuivent – même dans un quotidien bouleversé, on a besoin de divertissement.

C’est donc une histoire renouvelée de l’Occupation qui se dévoile au prisme de ce moyen de transport tour à tour symbole de modernité, moyen de survie et instrument de résistance. Elle montre combien les métamorphoses d’un objet ordinaire éclairent les contradictions d’une époque et la diversité des expériences individuelles qui la traversent.