Ryuichi Sakamoto revient sur sa carrière de compositeur tout en développant une réflexion sur les fonctions esthétiques, politiques et existentielles de la musique.

Récemment traduite en anglais, Music Sets You Free rassemble en un seul volume deux textes autobiographiques du compositeur japonais Ryuichi Sakamoto (1952-2023), connu notamment pour ses musiques de films – par exemple Un thé au Sahara de Bertolucci, The Revenant d’Iñárritu ou L’innocence de Kore-Eda. Cette traduction rend accessibles des textes qui n’étaient jusqu’alors disponibles qu’en japonais. Outre un retour chronologique sur son œuvre et le lot d’anecdotes que l’on peut attendre d’un tel ouvrage, Music Sets You Free est aussi un document de premier choix pour saisir les intentions esthétiques et politiques laissées implicites dans ses compositions.

De la composition à la protestation

La première partie de l’ouvrage, elle aussi intitulée Music Sets You Free, correspond à la compilation de textes parus en feuilleton entre janvier 2007 et mars 2009 dans le magazine japonais Engine. Ils traitent des 57 premières années de la vie de Sakamoto, de 1952 à 2009.

Sakamoto raconte comment, alors qu’il était au jardin d’enfants, son institutrice proposa d’inventer une chanson sur le lapin que les enfants gardaient à tour de rôle pendant les vacances d’été. Rétrospectivement, il considère que c’est avec cette expérience que s’est formée sa façon de comprendre la musique. Le « pouvoir de la musique », explique Sakamoto, réside dans la façon dont elle permet de transformer notre expérience en la rendant « musicale ». Cette transformation suppose non seulement que l’on ait quelque chose à exprimer, mais que l’on trouve des façons de le faire que les autres pourront comprendre et s’approprier. « Nos expériences de joie et de douleur doivent devenir impersonnelles, détachées de notre être intérieur. [...] Inévitablement, des éléments se perdent en cours de route. Mais à la place de ce qui est perdu, un canal s'ouvre, permettant à des personnes ailleurs, dans un autre pays ou un autre monde, de se connecter et de comprendre les choses de manière similaire.  » Dans ce processus, l’expérience qu’il était question d’exprimer devient quelque chose de tout à fait nouveau. Quand un problème devient musical, explique Sakamoto, « il n'est plus de ce monde », la musique « opère à un autre niveau, totalement indépendant ».

Lycéen entre 1967 et 1969, Sakamoto se politise dans un contexte socio-historique particulièrement mouvementé. En 1967, la mort de l’étudiant Hiroaki Yamazaki pendant une manifestation contre la guerre du Vietnam contribue à radicaliser un mouvement étudiant qui se poursuivra, de manière sporadique, pendant plusieurs années. De son côté, Sakamoto participe, en 1969, au blocage de son lycée. Les lycéens revendiquent notamment l’abandon de l’uniforme et des examens. Selon Sakamoto, qui découvre à la même époque la contre-culture, la protestation politique et l'expérimentation esthétique jouent, pour sa génération, un rôle analogue. Toutes deux illustrent la manière dont la jeunesse tente de « démanteler » (dismantling) une culture scolaire fortement marquée par des références européennes, qui continue de faire autorité mais que beaucoup de jeunes peinent désormais à s’approprier. « J'ai passé [mes] années de lycée à tenter de démanteler les systèmes, qu'il s'agisse de ceux qui contrôlaient notre école ou notre société, tandis que les compositeurs de l'époque s'efforçaient de déconstruire la musique telle que nous la connaissons. La musique occidentale était dans une impasse. Nos oreilles étaient bouchées par la musique du passé. Nous n'avions d'autre choix que de les ouvrir et d'écouter. » Les expérimentations minimalistes de John Cage, la musique électronique de Xenakis, le rock des Beatles ou encore l’essor du free jazz illustrent les formes que cette contestation esthétique pouvait prendre alors.

La suite de cette première partie décrit la professionnalisation éclectique de Sakamoto. Il travaille simultanément pour son groupe Yellow Magic Orchestra, sur ses albums solos et ses musiques de films, en commençant par celle de Furyo de Nagisa Oshima. La carrière du compositeur est retracée méticuleusement jusqu’à la reconnaissance internationale, notamment avec l’Oscar de la meilleure musique de film qu’il obtient pour Le dernier empereur de Bernardo Bertolucci en 1988.

En 1990, Sakamoto s’installe à New York. C’est aussi à cette époque que son œuvre prend une dimension politique plus marquée. Plusieurs albums répondent à l’actualité politique de son époque et cherchent à exprimer les sentiments de peur et de colère que lui provoquent les guerres qui se succèdent. Heartbeat (1991) répond à la guerre du Golfe, Discord (1997) à la guerre civile au Rwanda, Chasm (2004) à la guerre d’Irak. La musique reste pour lui un moyen de protestation. Nous n’avons pas, explique-t-il, à prendre parti dans la guerre qui oppose la politique impérialiste des États-Unis aux terroristes. « Dans de telles circonstances, où choisir son camp revient à recourir à la force militaire, la musique me semble un espace de possibilités. » Si la musique libère, comme l’indique le titre de l’ouvrage, c’est qu’elle nous offre la possibilité d’exprimer le dégoût que la guerre nous inspire et le refus de la traiter comme quelque chose d’acceptable. Il ne s’agit pas ici d’une position de neutralité liée au simple refus de choisir son camp, mais bien d’un « troisième choix » pacifiste qui s’engage contre la guerre elle-même et les logiques qui conduisent à la présenter comme une nécessité.

Au-delà de Coda, le mono-ha

Le deuxième essai, How Many More Times Will I Watch the Full Moon Rise ? reprend là où le premier s’était arrêté et se prolonge jusqu’en 2023, quelques mois avant la mort de Sakamoto. En 2017, un documentaire de Stephen Nomura Schible, Ryuichi Sakamoto : Coda, montre de façon très impressionnante le processus créatif adopté par Sakamoto dans la dernière période de sa carrière. Dans ses derniers albums – Out of Noise (2009), Async (2017) et 12 (2023) – Sakamoto délaisse les sonorités pop pour s’orienter vers une musique plus dépouillée, faite de matériaux électroacoustiques mêlés à des nappes de synthétiseurs et des mélodies minimalistes au piano. Dans son film, Schible laisse entendre que ces dernières œuvres représentent l’expérience lente et mélancolique de la fin des choses que Sakamoto a pu faire en voyant les glaciers fondre au Groenland, en parcourant le silence des ruines de Fukushima mais aussi en étant confronté à son propre cancer. Dans le vocabulaire musical, le terme « coda » désigne d’ailleurs la partie conclusive d’une œuvre. Sakamoto se montre cependant réticent à cette lecture crépusculaire : « personnellement », écrit-il, « je n’aimais pas la façon dont on laissait entendre que ma vie arrivait à sa fin ». On peut lire la deuxième partie de Music Sets You Free comme une réponse indirecte à Coda proposant une autre façon d’appréhender ses dernières œuvres.

Selon Sakamoto, le tournant esthétique qui marque son œuvre à partir de la fin des années 2000 correspond à la volonté d’élargir la gamme d’expériences que sa musique tente d’exprimer. Son voyage au Groenland, en 2008, est effectivement identifié comme une expérience décisive. « J'étais [...] submergé par l'immensité de la nature. Par les quantités immenses d'eau et les énormes masses de glace, par cet environnement et ce froid qui les ont créées. » Le changement climatique apparaît ainsi comme l’expérience spectaculaire de l’indifférence de la nature par rapport aux choses humaines. « Quand l'humanité fait peser sur la nature un fardeau qu'elle ne peut plus contrôler, c'est notre problème, pas celui de la nature. »

Après ce voyage, qui coïncide aussi avec la période où il commence à faire l’expérience de la vieillesse, du deuil et de la maladie, Sakamoto explique que «  maintenant [...] mes préoccupations dépassent le cadre politique pour devenir existentielles ». Son œuvre prend ainsi une dimension plus réflexive, tentant de donner une forme musicale à l’expérience immersive qu’il a pu ressentir au Groenland en travaillant sur des sonorités plus brutes. « M'efforçant de rester en retrait, sans intrigue ni intervention, j'arrange les sons, les laissant être ce qu'ils sont, puis je prends du recul pour observer et écouter ce que je découvre. C'est ainsi que prend forme mon travail actuel. » Sakamoto rapproche cette démarche du mono-ha, mouvement minimaliste japonais apparu à la fin des années 1960, qui valorise la mise en scène de matériaux bruts. Dans ce cadre, le dépouillement esthétique devient un moyen de mettre au jour une présence matérielle qu’un travail de transformation superflu aurait pu occulter. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre Coda, les dernières œuvres de Sakamoto ne représentent pas l’extinction progressive de la vie, mais intensifient l’expérience sonore.

Cette nouvelle orientation existentielle ne conduit cependant pas Sakamoto à faire de la musique un art purement contemplatif. Son engagement demeure, comme l’atteste son soutien au mouvement anti-nucléaire après Fukushima, le concert « Playing the Piano for the Isolated », diffusé en ligne pendant la pandémie de Covid-19, ou encore sa « Piece for Illia  », écrite en 2022 pour le jeune violoniste ukrainien Illia Bondarenko après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Le dernier album de Sakamoto, 12, paraît le jour de ses 71 ans, le 17 janvier 2023. Il le présente comme un journal intime musical. « Je ne cherchais pas consciemment à créer quelque chose, je voulais simplement m’immerger dans le son. […] Si je jouais du piano ou du synthétiseur, il m’arrivait d’enregistrer une petite esquisse, un peu comme si je tenais un journal intime ». Les douze pistes de 12 sont ainsi nommées par leur date d’enregistrement – 20211201, 20220123, etc. La postface de l’ouvrage permet d’éclairer rétrospectivement la démarche de Sakamoto en mettant à notre disposition des extraits du journal intime qu’il tenait à la fin de sa vie. La dernière entrée du journal, datée de deux jours avant sa mort, se réduit à ce qui semble être un relevé de constantes vitales (heure, température, pression artérielle, saturation en oxygène) : « [20230326] 0545 36.7 BP 115 over 80 SPO 97 ». Il est tentant de voir dans ces deux formes de journaux intimes une façon d’appliquer la philosophie du mono-ha à la vie elle-même. Comme si, une fois qu’on a dépouillé l’expression créatrice de tout ce qu’elle comporte de superflu, l’acte expressif apparaissait comme la manifestation brute et primitive de la vie elle-même.

La parution de Music Sets You Free invite ainsi à découvrir, ou à redécouvrir, l’œuvre prolifique de Sakamoto. Derrière sa grande diversité apparaît une réflexion continuellement renouvelée sur ce que la musique peut nous apporter. On espère désormais une traduction française qui permettrait de mieux faire connaître cette œuvre.