Anton Jäger analyse une époque de politisation intense, où les mobilisations peinent à transformer la société.

Comment expliquer que la politique occupe une place aussi importante dans les conversations, les médias et les mobilisations sans déboucher sur des transformations sociales à la hauteur des attentes ? C’est le paradoxe au cœur d’Hyperpolitique (La Découverte, 2026), dans lequel Anton Jäger, historien belge de la pensée politique, retrace l’évolution des formes de l’engagement depuis le début du XXe siècle. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle période, caractérisée par une politisation intense, mais privée des organisations capables de lui donner un débouché.

L’auteur distingue quatre séquences. La première, celle de la politique de masse, correspond au « court XXe siècle », de 1914 à 1989. Elle se caractérise par la puissance des partis, des syndicats et des associations, qui structurent les engagements et les appartenances collectives. Vient ensuite la post-politique des années 1990 et 2000, marquée par le recul des conflits idéologiques et une apparente dépolitisation des sociétés occidentales. La crise financière de 2008 ouvre une troisième période, celle de l’antipolitique : la contestation des élites et des institutions se développe sans trouver de débouché politique à la mesure de son intensité. Depuis la fin des années 2010, enfin, l’hyperpolitique prolonge la précédente, elle désigne une situation dans laquelle la politique est partout, mais peine à s’organiser.

Un sourire sans chat

Dans le premier chapitre, intitulé « Un sourire sans chat », Jäger reprend l’image du chat du Cheshire, dont le sourire subsiste après la disparition de l’animal. Elle résume sa thèse : l’énergie politique demeure, voire s’intensifie, tandis que les structures collectives qui lui donnaient autrefois une forme s’effacent. Pour caractériser ces différentes formes politiques, l’auteur mobilise des références culturelles : les photographies de Wolfgang Tillmans et des œuvres littéraires telles que Les Années d’Annie Ernaux ou encore les romans de Michel Houellebecq. Ces images et ces textes donnent à saisir les sensibilités propres à chaque période et les transformations qui les relient.

Avec l’hyperpolitique, la séparation entre vie privée et vie publique qui caractérisait la période post-politique s’estompe. Les opinions s’expriment dans les conversations ordinaires, les pratiques culturelles et les usages numériques. Mais cette extension du politique ne renforce pas nécessairement la capacité d’agir : la multiplication des prises de position coexiste avec la dispersion des engagements et la difficulté à construire des objectifs communs.

Cette périodisation donne une cohérence aux transformations décrites, mais elle reste parfois approximative. Elle rend mal compte de la diversité des situations nationales et tend à sous-estimer certaines mobilisations des années 1990 et 2000, des mouvements altermondialistes aux grandes manifestations contre la guerre en Irak en 2003. La politique n’a pas disparu durant la période dite post-politique : ses formes et ses lieux ont évolué de manière inégale.

La disparition des lieux de sociabilité

Pour comprendre ce qui distingue l’hyperpolitique de la politique de masse, Jäger s’appuie notamment sur les travaux du politiste américain Robert Putnam. Dans Bowling Alone, paru en 2000, celui-ci décrit le recul de la sociabilité collective aux États-Unis : partis, syndicats, clubs et associations perdent des membres et rassemblent moins efficacement les individus.

La politique de masse ne reposait pourtant pas seulement sur des idées ou des programmes. Elle constituait aussi un milieu social. En Europe, le Parti communiste pouvait structurer une part importante de la vie quotidienne de ses militants et de leurs proches, grâce à ses journaux, ses syndicats, ses associations, ses lieux de réunion et ses activités culturelles. Ces organisations reliaient les expériences individuelles, leur donnaient une interprétation collective et permettaient de les convertir en action.

L’affaiblissement de ces lieux contribue à expliquer les difficultés des mobilisations contemporaines. Les réseaux sociaux diffusent rapidement des mots d’ordre et permettent de réunir des milliers de personnes, mais ne remplissent pas nécessairement les fonctions de formation, de coordination et de solidarité des organisations traditionnelles. Une mobilisation peut être massive sans parvenir à se structurer dans le temps.

Jäger met également en perspective les formes historiques du fascisme et celles de l’extrême droite américaine contemporaine. La comparaison souligne leurs différences : les organisations, les relais et les modes d’encadrement ne sont plus les mêmes. Les mouvements actuels peuvent s’appuyer sur des réseaux et des infrastructures moins traditionnels sans être dépourvus d’organisation. La nature de ces nouveaux dispositifs mériterait toutefois un examen plus approfondi.

L’analyse convainc lorsqu’elle souligne le rôle des organisations dans la transformation de la colère en force politique. Elle l’est moins lorsque le recul de la sociabilité collective semble suffire à expliquer l’impuissance contemporaine. Les données sur les adhésions et les pratiques militantes ne permettent pas toujours d’établir un lien causal direct entre désaffiliation et affaiblissement politique.

De l’antipolitique à l’hyperpolitique

La crise financière de 2008 marque, dans le récit de Jäger, le début d’une vague de contestation dirigée contre les élites et les institutions établies. En Grèce, en Espagne, en Italie ou aux États-Unis, les occupations de places et les manifestations se multiplient, tandis que la critique de l’ordre économique et politique gagne en visibilité. Mais cette effervescence débouche rarement sur une offre politique capable de transformer durablement les rapports de force.

Les trajectoires de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 étoiles en Italie illustrent les difficultés de cette conversion. Ces formations ont capté une partie de la contestation et remporté des succès électoraux, mais se sont heurtées aux contraintes du pouvoir et aux compromis institutionnels. En Grèce, la pression des créanciers européens a notamment limité les marges de manœuvre du gouvernement. Les victoires électorales n’ont donc pas satisfait les attentes de transformation qui avaient nourri les mobilisations.

Les expériences de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni montrent cependant que la mobilisation peut aussi transformer les partis de l’intérieur. Tous deux ont bénéficié d’un soutien militant dépassant les appareils traditionnels et contesté l’orientation dominante de leur formation. Leurs parcours rappellent que l’articulation entre mobilisation et institutionnalisation ne se résume pas à une alternative entre succès et échec.

L’hyperpolitique désigne précisément le décalage entre l’extension de la politisation et la difficulté à construire un pouvoir collectif. Les inquiétudes liées au réchauffement climatique, aux inégalités économiques ou aux tensions géopolitiques nourrissent une conscience diffuse des enjeux planétaires. La séparation entre politique et vie privée s’estompe, tandis que les prises de position se multiplient. Pourtant, cette effervescence ne garantit ni la formation d’organisations structurées ni la capacité à imposer des changements.

Comme l’écrit Jäger à propos des États-Unis, « le consentement à l’ordre établi ne peut désormais plus être tenu pour acquis ». Les institutions et les élites ne bénéficient plus de la même légitimité. Mais la défiance ne constitue pas en elle-même un programme politique, pas plus que la contestation ne produit automatiquement les forces capables de lui donner une traduction institutionnelle.

La distinction entre antipolitique et hyperpolitique est stimulante, mais les trajectoires nationales et celles des mouvements restent trop peu différenciées. L’analyse gagnerait à préciser les conditions dans lesquelles certaines mobilisations se structurent tandis que d’autres se dispersent. Au-delà du déclin des anciennes organisations, c’est donc la capacité des nouvelles formes d’engagement à se doter de structures durables qui reste à expliquer.

Une asymétrie entre la gauche et la droite

Jäger souligne l’inégale capacité de la gauche et de la droite à convertir la politisation en force politique. Les transformations économiques, notamment la désindustrialisation et l’affaiblissement des collectifs de travail, ont fragilisé les bases sociales de la gauche. Celle-ci a perdu une partie des organisations qui reliaient les expériences quotidiennes, les intérêts sociaux et l’action politique.

La droite radicale semble mieux tirer parti de la nouvelle configuration. Elle exploite la défiance envers les élites, la circulation rapide des messages et la fragmentation de l’espace public. Mais il serait trompeur d’opposer une gauche privée de ses anciennes structures à une droite qui pourrait se passer d’organisation. Réseaux médiatiques, financements, associations, relais militants et infrastructures numériques contribuent eux aussi à sa capacité d’influence.

Cette asymétrie mériterait une analyse plus poussée. Jäger décrit les difficultés de la gauche à reconstruire une base collective, mais examine moins précisément les ressources qui permettent à ses adversaires de convertir la mobilisation en pouvoir. Une comparaison plus systématique de leurs organisations et de leurs infrastructures aiderait à comprendre pourquoi l’intensification de la vie politique profite davantage à certains camps.

Sorties de secours : reconstruire une capacité d’action collective

Dans le dernier chapitre, « Sorties de secours », Jäger cherche des moyens de sortir de cette impasse, principalement à partir du cas américain. Il défend la redistribution des ressources et la mise en place d’un véritable État-providence. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une reconstruction des organisations collectives.

Il faudrait ramener les individus vers les syndicats et les partis, ou faire émerger de nouvelles formes d’association. L’enjeu est de réinstitutionnaliser l’engagement sans simplement restaurer les structures du passé. Les organisations doivent redevenir des lieux de participation et de délibération, où les individus peuvent élaborer des objectifs communs et agir ensemble.

Le défi reste entier. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites à l’identique, et leur affaiblissement ne fait pas surgir spontanément de nouveaux collectifs. Reste à comprendre comment susciter la participation, dépasser les moments de mobilisation et relier les revendications immédiates à des stratégies de transformation.

C’est là que se situe à la fois la force et la limite d’Hyperpolitique. Jäger avance une intuition féconde : la crise contemporaine de la politique tient moins au manque d’engagement qu’à la difficulté de transformer une politisation diffuse en puissance collective. Mais sa périodisation reste parfois trop générale, ses preuves empiriques inégales et son analyse des nouvelles formes d’organisation incomplète.

Son diagnostic déplace ainsi la question : il ne suffit ni de constater l’omniprésence de la politique ni de regretter les partis et les syndicats d’autrefois. Il faut comprendre comment des engagements dispersés peuvent se traduire en organisations capables de représenter des intérêts collectifs et d’agir sur les institutions. C’est aussi ce qui rend l’asymétrie entre la gauche et la droite décisive : dans un monde où la défiance se généralise, les acteurs qui disposent des moyens de l’organiser et de la convertir en pouvoir bénéficient d’un avantage déterminant.