Trois albums richement illustrés explorent les grands fronts de la Seconde Guerre mondiale.
Consacrés à trois théâtres majeurs de la Seconde Guerre mondiale et racontés par deux historiens, anciens officiers de l’armée française, La bataille d’Angleterre de Michaël Bourlet, Front de l’Est : de l’opération Barbarossa à la chute de Berlin du même auteur et La guerre du Pacifique de Frédéric Guelton proposent une lecture à la fois militaire, politique et mémorielle du conflit. Publiés aux éditions Glénat et richement illustrés de photographies d’archives, ces albums mettent en regard des espaces, des stratégies et des expériences très différents, tout en faisant apparaître des dynamiques communes : la surestimation initiale des forces de l’Axe, la capacité d’adaptation des Alliés, le poids décisif des ressources industrielles et logistiques, ainsi que la mobilisation des populations. Leur principal intérêt réside dans cette articulation entre le récit chronologique, l’analyse stratégique et la portée documentaire de l’image, qui permet de saisir comment une succession d’affrontements régionaux a façonné une guerre véritablement mondiale.
La bataille d’Angleterre : la résistance britannique après la défaite française
Cet album historique, particulièrement bien documenté et richement illustré de photographies en couleur issues des archives britanniques et allemandes, propose un récit dense de la bataille d’Angleterre et du Blitz. À travers ces 176 pages, le lecteur plonge au cœur de la stratégie britannique et de son appareil militaro-industriel, confrontés à une Luftwaffe numériquement supérieure, mais engagée dans une campagne dont les objectifs évoluent au fil des opérations. Plutôt que de réduire l’adversaire allemand à une simple impréparation, l’ouvrage permet de mesurer les hésitations stratégiques du commandement nazi, partagé entre la recherche de la supériorité aérienne, la pression exercée sur les infrastructures militaires britanniques et, progressivement, le recours aux bombardements massifs.
La bataille d’Angleterre, née dans les décombres de l’évacuation de Dunkerque, marque un tournant dans le développement de l’aviation militaire. Si la Royal Air Force était numériquement inférieure à la Luftwaffe, elle disposait néanmoins d’appareils de grande qualité. L’auteur fait ainsi découvrir l’industrie militaire britannique, qui tournait à plein régime et produisait 500 avions par mois, sous l’impulsion du ministre de la Production aéronautique, William Maxwell Aitken, et grâce à la planification d’Archibald Henry Macdonald Sinclair, secrétaire d’État à l’Air. Le Hawker Hurricane et le légendaire Spitfire, fierté de l’aviation britannique, ont ainsi pu faire face aux Bf 109 de Messerschmitt et aux Ju 87, bombardiers en piqué chargés d’appuyer les forces blindées.
La bataille d’Angleterre ne peut être dissociée du Blitz, même si les deux séquences répondent à des logiques militaires distinctes. La période du 10 juillet au 31 octobre 1940 correspond d’abord à la tentative allemande d’obtenir la supériorité aérienne nécessaire à une éventuelle invasion de la Grande-Bretagne. Elle est marquée par des choix opérationnels successifs, parfois contradictoires, visant tour à tour les convois, les aérodromes, les installations radar et les capacités de commandement britanniques. L’opération Ambassador et le raid de l’aviation britannique sur Portland rappellent aussi que les initiatives britanniques ne furent pas exemptes d’échecs ni de pertes importantes. Toutefois, l’absence de résultat décisif côté allemand révèle moins une absence totale de stratégie qu’une difficulté à hiérarchiser les objectifs et à adapter durablement la campagne aux capacités de résistance de la Royal Air Force. La seconde période, du 7 septembre 1940 au 16 mai 1941, marque le basculement vers le Blitz. Hitler revient alors sur sa position initiale, qui visait à éviter une attaque massive contre Londres, et ordonne des bombardements répétés de la capitale. Ce revirement répond à la fois à l’obstination britannique, au désir de briser le moral civil et à la volonté de contraindre le gouvernement Churchill à négocier. Cette seconde période est particulièrement bien documentée par les photographies en couleur, montrant des scènes de destruction, des monuments endommagés et des populations à la rue. Malgré ces images de chaos, l’effort de guerre britannique se poursuit : les femmes sont appelées à prendre part à la guerre aussi bien dans les usines que dans les airs, comme le montre le portrait de la pilote Amy Johnson.
Cet ouvrage passionnant met également en lumière le rôle de Winston Churchill, qui a su s’entourer de responsables militaires et industriels compétents, comme le montre la série de portraits qui jalonne le récit. Il faut notamment citer Sir Hugh Dowding, chef du Fighter Command, dont les choix stratégiques ont été déterminants pour préserver la Royal Air Force. Appuyée par un réseau de détection radar alors sans équivalent, celle-ci a pu mettre en œuvre des tactiques opérationnelles élaborées.
Au milieu des bombardements incessants, le Premier ministre britannique a su manœuvrer avec le soutien de la population, même si ses choix militaires n’ont pas toujours fait l’unanimité. Une photographie prise par Herbert Mason dans la nuit du 29 au 30 décembre 1940 témoigne avec force de cette résistance. Sur une double page, Londres brûle, tandis que la cathédrale Saint-Paul apparaît presque intacte. Pour le Daily Mail, « Saint-Paul est debout, désarmée, au milieu de la ville en feu » ; pour le Berliner Zeitung, cette image montre au contraire l’agonie de la capitale britannique, sur le point de succomber aux flammes. Reproduite en double page (p. 138-139), la photographie nourrit ainsi deux discours de propagande opposés : celui d’une résistance britannique indéfectible et celui de l’hubris allemande.
L’ouvrage de Michaël Bourlet se distingue par sa richesse iconographique et sa capacité à articuler les volets militaires, politiques et historiques de cette bataille. La résistance britannique y apparaît d’autant plus nettement qu’elle est confrontée à une stratégie allemande évolutive, marquée par des objectifs successifs, des arbitrages incertains et une difficulté croissante à transformer la supériorité numérique en victoire opérationnelle. C’est dans cette tension entre planification allemande, adaptations britanniques et usages propagandistes de l’image que réside l’un des principaux intérêts de l’album.
Le front de l’Est : au cœur de l’affrontement brutal entre l’Union soviétique et l’Allemagne
Dans ce récit chronologique enrichi de nombreuses photographies d’archives en couleur, Michaël Bourlet retrace avec efficacité les principales étapes et les déplacements des fronts qui ont opposé l’Allemagne nazie à l’Union soviétique et ses alliés du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. La cartographie en double page placée en ouverture de l’ouvrage permet de saisir d’emblée l’immensité du champ de bataille ainsi que l’ampleur des forces humaines mobilisées pour contrôler et maîtriser l’ensemble des fronts.
L’opération Barbarossa, lancée par Hitler le 22 juin 1941, constitue avant tout la rupture, par l’Allemagne nazie, du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et vise à anéantir l’Union soviétique. Conçue en 1940, elle entraîne la division des forces allemandes en trois groupes d’armées : le groupe Nord, dirigé vers Leningrad ; le groupe Centre, vers Moscou ; et le groupe Sud, vers Kiev et l’Ukraine. Au plus près des lignes de front, l’armée allemande s’enlise dans l’hiver russe, Hitler et son état-major ayant sous-estimé la capacité de l’Armée rouge, mieux préparée qu’ils ne le pensaient, à se réorganiser et à mobiliser ses ressources matérielles. Les descriptions des différents champs de bataille rendent compte de l’impréparation allemande : sous-évaluation de l’étendue du territoire à conquérir, infrastructures limitées, conditions météorologiques extrêmes, lignes d’approvisionnement trop longues et retards dans l’acheminement du carburant dus à l’état dégradé des routes soviétiques. Par ailleurs, l’opération, qu’Hitler avait conçue comme une guerre éclair, se transforme en un véritable enlisement qui réveille un sentiment patriotique au sein de la population soviétique, comme en témoigne la résistance décrite par l’auteur lors de la bataille de Stalingrad (août 1942-février 1943).
Le Front de l’Est est également le récit d’une guerre particulièrement meurtrière, que l’historien qualifie de « front de la mort » : 16 millions de Soviétiques, 6 millions de Polonais et 4 millions d’Allemands y ont trouvé la mort ; 1 700 villes et 70 000 villages ont été totalement ou partiellement détruits. Il s’agit d’une guerre raciale menée par l’Allemagne, qui vise l’anéantissement du communisme et l’extermination des Juifs afin que « s’effondre le régime judéo-bolchévique à Moscou ». La brutalité des exactions commises contre les populations civiles, exacerbée par le désir de vengeance et l’exaltation de la souveraineté nationale, trouve en grande partie son origine dans l’absence de « règles de guerre ». L’ouvrage de Michaël Bourlet propose un récit rigoureux, dense et enrichi d’une iconographie remarquable, qui s’appuie sur des sources historiques solides et de nombreuses photographies d’archives en couleur.
Par cette approche documentée et pédagogique, l’historien restitue avec précision les forces en présence, les enjeux militaires et historiques qui ont marqué le front de l’est. Après la guerre, une bataille mémorielle s’est engagée, minimisant l’aide américaine : la Russie a construit un récit national centré sur la résistance patriotique soviétique face à l’Allemagne nazie, tout en occultant le pacte germano-soviétique de 1939 et les exactions de l’Armée rouge contre sa propre population.
Cette mémoire sélective est encore aujourd’hui instrumentalisée par Vladimir Poutine pour justifier sa doctrine et son invasion de l’Ukraine, en réactivant les symboles de la « grande guerre patriotique ».
La guerre du Pacifique : de Pearl Harbor au basculement en faveur des États-Unis
Concentré sur la relance économique des États-Unis après la crise, le président Roosevelt privilégiait l’isolationnisme, malgré la défaite française de 1940. Ni le gouvernement ni la population américaine ne souhaitaient s’engager dans un conflit qui ne concernait pas directement le pays. Comme le rappellent la plupart des livres d’histoire, le bombardement de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, donne au conflit toute sa dimension mondiale en provoquant l’entrée en guerre des États-Unis. En revanche, le grand public connaît moins bien le détail des affrontements et des stratégies militaires mis en œuvre dans le Pacifique jusqu’à la fin de la guerre. C’est l’objet de l’ouvrage de Frédéric Guelton, qui rouvre cette page de la Seconde Guerre mondiale en proposant un récit complet et précis des forces en présence, accompagné de nombreuses photographies d’archives.
La reconstitution présentée par l’historien met en lumière, dès le début du récit, les raisons de l’échec japonais : malgré une idéologie guerrière parfaitement alimentée par la propagande gouvernementale, le Japon surestime ses capacités. Galvanisé par son attaque sur Pearl Harbor, il pense pouvoir contrôler les espaces maritimes et terrestres de l’ensemble du Pacifique alors qu’il ne dispose pas de la puissance industrielle et militaire des États-Unis. La cartographie proposée au début de l’ouvrage permet de mesurer l’étendue géographique du champ de bataille, les espaces conquis par les forces en présence et l’ampleur des moyens terrestres, navals et aériens mobilisés pour mener des opérations militaires sur un territoire aussi vaste.
Frédéric Guelton montre que la réussite de l’attaque menée contre Pearl Harbor repose avant tout sur une erreur d’appréciation stratégique du gouvernement américain, qui sous-estimait la menace et avait négligé les avertissements de l’amiral Kimmel et du général Short. Ceux-ci estimaient qu’une attaque aérienne inopinée, lancée au lever du jour depuis des porte-avions situés à quelque 500 km de la base, constituerait une « surprise totale », malgré les patrouilles en place. C’est exactement ce qui s’est produit. L’historien reconstitue avec précision les deux heures fatidiques durant lesquelles la base navale américaine fut prise en étau par les forces japonaises.
S’ouvre alors la campagne du Pacifique Sud, marquée par deux conquêtes japonaises majeures. Les Philippines sont conquises après cinq mois de combats intenses, qui aboutissent à la capitulation de Bataan et à la chute de Corregidor. Cette étape est marquée par le retrait du général MacArthur, qui rejoint l’Australie en mars 1942 pour organiser la contre-offensive et prononce cette phrase célèbre, adressée tant aux Philippins qu’aux Japonais : « I shall return ». La défaite s’explique par une attaque aérienne parfaitement maîtrisée, mais aussi par une logistique défaillante et par l’impréparation des troupes au sol. La Birmanie est ensuite prise d’assaut par des forces japonaises tactiquement mieux préparées, malgré la résistance des Britanniques et des « Tigres volants » engagés aux côtés des Américains.
Ces deux défaites, relatées avec une grande précision chronologique, sont documentées par de nombreuses photographies d’archives montrant notamment des soldats prisonniers et les ruines laissées sur les champs de bataille. La rapidité des offensives et la supériorité tactique des Japonais s’expliquent aussi par le décalage horaire : lorsque Pearl Harbor est attaqué le 7 décembre, l’information ne parvient dans la région que le 8 décembre, laissant peu de temps aux Alliés pour adapter leur stratégie de défense. En sous-estimant les capacités militaires américaines et la résilience d’une population soudée par le choc de l’attaque brutale de Pearl Harbor, l’Empire japonais ouvre la voie à une contre-offensive alliée d’une ampleur considérable, qui le conduit progressivement à la défaite.
Si la bataille de la mer de Corail est qualifiée par l’historien de « match nul » sur le plan militaire, elle constitue néanmoins un revers majeur pour les Japonais, qui n’atteignent pas leurs objectifs. La campagne suivante, visant la conquête de l’île de Midway en juin 1942, se solde également par un échec pour l’amiral Yamamoto, confronté à l’amiral Nimitz dans une bataille navale d’envergure. Le Japon y perd quatre porte-avions : selon l’auteur, l’issue de la guerre ne fait dès lors plus guère de doute. Enfin, l’affrontement de Guadalcanal, du 7 août 1942 au 9 février 1943, met fin aux capacités offensives de l’Empire japonais, qui sous-estime une nouvelle fois la ténacité américaine, notamment celle du corps des Marines, comme le montre le récit de la bataille d’Edson’s Ridge. Le compte rendu chronologique se poursuit avec les campagnes d’Iwo Jima et d’Okinawa, les Alliés exigeant une reddition sans condition. Une nouvelle page s’ouvre alors avec l’emploi de l’arme nucléaire, utilisée pour la première fois le 6 août 1945 sur Hiroshima, puis le 9 août sur Nagasaki.
Pris ensemble, La bataille d’Angleterre, Le Front de l’Est et La guerre du Pacifique composent moins une simple chronique des principaux champs de bataille qu’une réflexion sur les conditions de la victoire dans une guerre devenue mondiale. D’un théâtre d’opérations à l’autre, les puissances de l’Axe obtiennent d’abord des succès spectaculaires grâce à l’effet de surprise, à l’audace tactique et à la rapidité de leurs offensives. Pourtant, leur excès de confiance les conduit à sous-estimer trois facteurs décisifs : la capacité de résistance des populations et des gouvernements, l’adaptation des commandements alliés et, surtout, la supériorité industrielle et logistique de leurs adversaires. La richesse iconographique de la collection Glénat donne à voir cette articulation entre stratégies militaires, mobilisation des populations et violence de masse, sans réduire la guerre à une succession de batailles. Les trois ouvrages montrent ainsi que la victoire alliée ne procède pas d’un basculement unique, mais d’une accumulation de ruptures : échec de la Luftwaffe à neutraliser la Royal Air Force, enlisement allemand sur le front soviétique, puis perte de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique. Leur mise en regard permet enfin de mesurer combien ces conflits ont reconfiguré durablement l’ordre mondial, entre affirmation du régime stalinien, montée en puissance des États-Unis et ouverture de l’ère nucléaire. Ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : leur sélection, leur mise en récit et leur instrumentalisation continuent d’alimenter les mémoires nationales et de servir de références dans la justification de conflits contemporains.