Un essai original et inspirant qui prend résolument le contre-pied de l’idéal démocratique, au nom du progressisme, mais au prix cependant de quelques raccourcis et arguments d’autorité.
« Doit-on vraiment se résigner à subir ça – Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Thatcher, Bush, Orban, Berlusconi, Blair, Sarkozy, Johnson, Meloni, Milei, Macron… ? Est-on condamné à supporter que, parce qu’il a gagné une élection, un groupe de gouvernants puisse imposer un pouvoir réactionnaire, autoritaire ou néofasciste, supprimer les droits des minorités ou des droits sociaux, aggraver la logique de la répression pénale, entreprendre ou soutenir des opérations génocidaires à Gaza… ? »
L’essai de Lagasnerie part d’une révolte face au pouvoir réactionnaire et à ses conséquences mortifères, en considérant que son installation au pouvoir ne représente pas une défaillance ponctuelle de l’ordre démocratique, mais en constitue au contraire une émanation structurelle.
Un progressisme protéiforme incompatible avec la démocratie
Il oppose au pouvoir réactionnaire le progressisme, érigé en valeur suprême, et avec lequel la démocratie serait structurellement incompatible (« je ne crois pas qu’il soit possible d’être progressiste sans entretenir un rapport ambivalent à l’idée démocratique » ).
Mais ce progressisme répond à des définitions mouvantes au fil de l’ouvrage : le progressisme serait ainsi vitaliste quand il réduirait la souffrance, augmenterait les libertés et la protection des minorités ou diminuerait la violence de classe . La politique, plus généralement, est définie ponctuellement comme « une pratique animée notamment par le but de protéger les minorités » , sans que cette vision pour le moins singulière soit justifiée. Plus loin, le progressisme aurait « un lien consubstantiel avec la véridiction » . Ailleurs encore, « le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État » . Ces différents angles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils dessinent une vision aussi floue que manichéenne : le progressisme, ce serait être du côté du bien, quel que soit le sujet, alors que la démocratie, structurellement, ferait obstacle au bien : « Il y a une sorte de négligence et de maltraitance structurelles de la démocratie envers ceux qui auraient le plus besoin de protection. »
De l’apologie de la rationalité à l’instauration d’une épistocratie
L’autre concept abondamment utilisé par l’auteur, de façon parfois problématique, est celui de rationalité. « Car d’un point de vue progressiste, nous devons insister sur la nécessité de faire émerger des législations qui ne coïncident pas nécessairement avec l’opinion majoritaire au nom d’impératifs de rationalité. »
On ne peut s’empêcher ici de penser à la célèbre phrase de David Hume – « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ». Promouvoir les libertés publiques ou la protection des minorités peut bien être considéré comme une forme de progrès moral, mais qui n’a que peu à voir avec la rationalité, dont aucune définition n’est proposée dans l’ouvrage. Et ce n’est sans doute pas un hasard car au fond, ce que l’auteur entend par rationalité a sans doute davantage à voir avec le rationalisme, en tant que doctrine qui accorde à la raison le pouvoir d’atteindre la vérité, y compris morale et politique.
Car face aux défaillances de la démocratie, comprise comme la domination non seulement du plus grand nombre, mais encore des opinions spontanées sur les opinions construites, l’auteur propose de se tourner vers une épistocratie – reprenant en cela les thèses du philosophe américain Jason Brennan. Cette épistocratie pourrait prendre différentes formes, de la généralisation des assemblées délibératives du type conférences de citoyens, comme la Convention citoyenne pour le climat, mise en place en 2019, à une pratique systématique et opposable de véridiction. Le vote, comme le droit à agir politiquement, pourrait ainsi fonctionner un peu comme un permis de conduire : soumis à des tests et des prérequis , et auquel on pourrait retirer des points en cas de mensonge patenté .
L’une des principales critiques adressées à la démocratie est qu’elle perpétuerait un cycle de domination : « Quand nous vivons en démocratie et que nous sommes minoritaires, le système politique nous conduit à espérer devenir un jour majoritaires, afin de pouvoir à notre tour imposer notre volonté. Une sensibilité progressiste cherche à interrompre au maximum ce jeu permanent, qui alimente le désir de dominer. » N’est-il pas alors ironique de considérer que l’épistocratie que Lagasnerie appelle de ses vœux reviendrait également à donner plus de pouvoir à « la minorité sachante et pensante » dont il fait partie ?
Une œuvre de philosophie politique… appelant de ses vœux la disparition du politique
Philosophe et sociologue de formation, Lagasnerie a clairement fait œuvre de philosophe : une longue et belle dissertation brillante, inspirante, provocante… mais convoquant assez peu le réel. Ainsi, il affirme, par exemple : « tout le monde a conscience qu’il y a une impossibilité d’aller au bout d’un raisonnement purement relativiste et donc de ne s’en remettre qu’à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique » , mobilisant ensuite des exemples qui semblent davantage relever de l’exception que de la règle : l’institution de conseils constitutionnels ou de tribunaux internationaux par exemple, « qui ont pour fonction de protéger les droits fondamentaux ou la dignité de la personne humaine contre les gouvernements » . En un mot, le « gouvernement des juges » contre la souveraineté populaire. Si on peut entendre l’argument à propos du référendum de 2008 en Californie visant à supprimer le droit au mariage entre personnes de même sexe (« qu’un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste “démocratique” » ), il ne paraît pas certain que « tout le monde » voie dans la décision de ce juge californien la preuve qu’« il est impossible de s’en remettre à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique ».
Enfin, tout se passe comme si les conflits de valeurs ou de vision étaient réduits à des opinions spontanées ne demandant qu’à être éduquées et déconstruites, tandis que la plus grande partie du champ socio-politique pourrait se ramener à une question technique. Au fond, à partir d’une analyse par ailleurs souvent juste des dysfonctionnements démocratiques, Lagasnerie signe non seulement un manifeste pour sortir de l’illusion démocratique, mais plus largement du fait politique – et c’est sans doute là qu’il est plus difficile de le suivre : « La politique ne devrait pas être vue comme un domaine donné, voire comme ce qu’il faut valoriser, comme une activité noble dont on fait l’éloge, mais comme un reste, un résidu, ce à quoi nous n’avons pu échapper, parfois, par l’élaboration et l’analyse. »
Ce fantasme de pouvoir venir à bout des malentendus politiques grâce à la démarche scientifique a constitué le cœur du positivisme logique – auquel l’auteur ne fait pas explicitement référence. Pourtant, il s’appuie bien au fond sur les deux piliers du Cercle de Vienne, développés dans les années 1920 : le rationalisme et l’empirisme, mais sans que jamais cette filiation intellectuelle soit explicitée.
Il est cependant intéressant d’observer la multiplicité des références à Kelsen – positiviste juridique, père de la hiérarchie des normes. Kelsen est ainsi notamment convoqué pour le parallèle qu’il dresse entre la dimension procéduraliste de l’attitude démocratique, et la philosophie morale de Kant : toutes deux se concentrent en effet sur la méthode plutôt que sur le contenu. On aurait cependant envie de rétorquer à Lagasnerie que substituer la démarche scientifique au formalisme démocratique, c’est bien remplacer un méthodologisme par un autre – un fétichisme par un autre ?
Si le terme de « technocratie » n’apparaît pas dans l’ouvrage, il semble pourtant que ce soit bien à cela, ou à une forme de « mode de gouvernance gestionnaire », pour reprendre les termes d’Albert Ogien, que nous convie l’auteur, sans que la littérature propre à ce projet de société soit convoquée, comme s’il s’agissait d’une idée assez nouvelle ne s’inscrivant pas dans une tradition longuement débattue.
En dépit de ces réserves, il convient de retenir de l’ouvrage un appel convaincant au renouvellement de nos imaginaires politiques afin de dépasser la dichotomie simpliste entre démocratie et dictature. En conclusion, Lagasnerie évoque ainsi « un droit fondamental à l’imagination politique » , et c’est bien d’imagination dont on a besoin pour redonner du pouvoir au savoir dans un contexte de post-vérité, sans tomber pour autant dans une oligarchie de sachants.