Neuf volumes pour découvrir l'œuvre de l'écrivain russe Sergueï Dovlatov, si peu connu en France.

Parmi les nombreux admirateurs du jeune Joseph Brodsky qui déclamait clandestinement ses poèmes dans les caves de Saint-Pétersbourg, au milieu des années 1960, il y avait un grand type basané, lourd et moustachu, qu’on voyait de loin. Il était aussi colossal, brun et plantigrade que Yossif, le poète rouquin était menu et étincelant. Brodsky psalmodiait ses vers, tel un rabbin ses prières. L’adorateur géant, étudiant négligeant totalement ses études, répondait au nom de Sergueï Dovlatov (1941-1990). Il venait de se faire renvoyer de l’Université de philologie des langues finnoises, après avoir échoué pour la quatrième fois à son examen d’allemand. Sergueï, qu’on appelait familièrement Sérioja, buvait plus que de raison, mais il n’est pas sérieux de parler de raison quand il s’agit de Pétersbourg et de poètes, grands buveurs de vodka et de Cognac, considérés par le KGB comme de dangereux provocateurs et parasites.

« Parasitisme social »

Admirateurs et poètes, tous buvaient en toute circonstance. Mais en période de déprime – par exemple, un chagrin d’amour – ils prenaient de grandioses cuites, qui pouvaient les plonger dans le coaltar pendant plusieurs jours.

Dovlatov buvait donc en compagnie de Brodsky et de ses amis poètes : Evgueni Rein, Anatoli Naiman et Andrei Ariev. Ces garçons brillants étaient aussi amateurs de jolies filles, et tous admiraient Anna Akhmatova, qui fut la première à louer les poèmes de Brodsky, arrêté en pleine rue et jugé en 1964 pour « parasitisme social », après avoir subi quelques tortures dans l'un des terrifiants hôpitaux psychiatriques, où le KGB internait les intellectuels ignorant le réalisme socialiste. Dans le prétoire, Brodsky ne se laissa pas impressionner par le juge qui voulait l’intimider : « Tenez-vous droit. Soyez respectueux vis-à-vis du tribunal. » Quand cette dame lui intima l’ordre de révéler « qui l’avait fait poète », et dans quel établissement il avait obtenu un « diplôme de poète », Brodsky lui répondit crânement : « Cela ne s’apprend dans aucune école. Cela vient de Dieu. » Condamné à cinq années de relégation dans une colonie pénitentiaire, située dans l’oblast d’Arkhangelsk, Brodsky fut libéré une année plus tard, puis expulsé d’URSS en 1972.

Gardien au goulag

Après son renvoi de la faculté de philologie dans la section des langues finnoises, en 1961, Sergueï Dovlatov dut effectuer son service militaire. Il fut incorporé en tant que gardien dans un camp, autrement dit le goulag, dans la République soviétique de Komi, près du Kazakhstan. C’est au sein de cette colonie à régime sévère qu’il commença à écrire son premier récit, La Zone. L’horreur de la vie concentrationnaire, sa violence sanguinaire, lui inspirèrent un récit aussi affreux que paradoxalement désopilant, cruel au-delà de toute expression et d’une drôlerie irrésistible. Le contraste entre l’horreur et la force comique de l’entropie soviétique imprègne d’ailleurs totalement l’œuvre de Dovlatov, faite de courts récits incisifs, absurdes, haletants, qu’on ne peut fermer avant de les avoir achevés. Évidemment impubliables en URSS, ils ne le furent qu’après sa mort. Il est à ce jour un des écrivains les plus lus en Russie.

Au goulag, on pensait aussi au sexe, écrit-il, et à n’importe quelle femme aperçue dans le camp : « L’infirmière Raissa était la seule fille dans notre caserne. Elle plaisait à beaucoup d’entre nous, comme n’importe qui à sa place. Sur cent habitants de la caserne, quatre-vingt-seize ne pensaient qu’à coucher avec elle. Les quatre autres se trouvaient à l’hôpital de Koïna. [/] On aurait difficilement pu la qualifier de jolie. Elle avait les chevilles épaisses, les dents petites et jaunes et la peau moite. »

Dans le même récit, Dovlatov écrit à New York, le 7 juin 1982 : « Le camp est soviétique dans son esprit même. Dans sa réalité intrinsèque. [/] Le criminel de droit commun est généralement un citoyen soviétique parfaitement loyal. Il est mécontent, bien sûr. Parce que le prix de l’alcool a augmenté, et autres problèmes du même genre. Mais les bases du système sont sacrées. Et Lénine est au-dessus de toute critique. »

Les récits de Dovlatov, dont la trame autobiographique tisse ses aventures, sont sans cesse réinventés et remaniés, voire réintroduits dans de nouvelles proses. Aucune parenté avec Soljenitsyne, ainsi qu’il écrit : « Le sujet est clos. Un tel raisonnement ne résiste pas à la critique. Évidemment, je ne suis pas Soljenitsyne. Cette circonstance me prive-t-elle du droit d’exister ? »

Une carrière de journaliste et d’écrivain

Au bout de deux ans, sa nouvelle affectation militaire le rapproche de Léningrad. Démobilisé en 1965, de retour en ville, il est admis à la faculté de journalisme et épouse Asia Pekurovskaja. Habitué aux amours compliquées, il renoue également avec Elena Ritman, qui donnera naissance à leur fille Katia. La revue L’Étoile publie ses critiques de livres.

Dovlatov soumet ses premiers écrits à ses amis Brodsky et Naiman, qui ne sont pas connus pour leur indulgence. Ils le conseillent et l’encouragent. Brodsky qualifie ainsi son style : « Si je regarde maintenant en arrière, il est clair qu’il recherchait ardemment sur le papier le côté laconique, lapidaire du discours poétique, la capacité d’expression maximale. En russe, celui qui veut s’exprimer de la sorte paye toujours très cher ce genre de recherche stylistique. Nous sommes une nation prolixe et polysyllabique ; nous sommes le peuple de la proposition subordonnée, du tournoiement adjectival. » Brodsky voyait donc en Dovlatov un remarquable styliste. Ses récits ironiques, cruels bien que souvent comiques, sont conçus comme des poésies.

En 1967, Dovlatov lut, devant un public hilare, sa nouvelle « Tchirkov et Berenderev » à la maison Maïakovski. L’année suivante, il publia quelques courts récits dans la revue Crocodile. Considérés comme des écrits de jeunesse, il en refusa la réédition. La romancière Vera Panova, paralysée après un accident, l’engagea comme secrétaire. Il lui faisait la lecture : Thomas Mann, James Joyce, Dostoïevski.

Dovlatov exerça en outre plusieurs métiers, dont celui de guide touristique éphémère au domaine Pouchkine, qui lui inspira un récit caustique. Enfin engagé comme reporter par le grand quotidien de Tallinn, il consacra à cette expérience un nouveau récit très acide, mais empreint de compassion pour la bêtise des journalistes, intitulé Le Compromis. Il sera banni de l’Union des journalistes soviétiques en 1964.

Exil américain avec Joseph Brodsky : Sérioja et Iossif

Aucun des livres de Dovlatov ne fut édité de son vivant dans sa patrie, qu’il aima pourtant, et refusa de quitter jusqu’à ce que le KGB l’arrêtât en pleine rue le 18 juillet 1978. Après l’avoir gardé quinze jours en prison, le KGB lui proposa de l’aider à quitter l’URSS. Il atterrit à Vienne le 24 août 1978 en compagnie de sa mère. Sa femme était partie une année auparavant. Il est publié par l’importante revue La Pensée Russe, avant même son arrivée à New York.

Même en exil américain, Brodsky et Dovlatov gardèrent Saint-Pétersbourg dans leurs rêves. Peter, comme ils l’appelaient encore, est également au cœur de l’œuvre d’André Biely, Vladimir Nabokov et Akhmatova, qui protégea autant qu’elle le put Joseph Brodsky, son « génial rouquin ».

Dans sa préface à L’Étrangère de Dovlatov, Brodsky écrit : « Dans sa ville natale, environs compris, la topographie du littérateur était compréhensible et je crois bien que dans nos agendas les trois quarts des adresses et des numéros de téléphone coïncidaient. »

Brodsky avait rencontré Dovlatov avant qu’il ne devînt écrivain. Pour lui, il resterait toujours Sérioja. « Il y a trente ans, lorsque nous nous sommes connus, il n’était question ni de couverture ni en général de littérature. Nous étions Sérioja et Iossif ; nous avions, en outre, l’habitude de nous vouvoyer, et ni l’alcool ni les bizarreries du destin n’ont pu modifier cette forme de communication à la fois solennelle et ironique, légèrement distante. »

Ils s’étaient retrouvés dans un appartement situé au quatrième étage, près de la gare de Finlande, où vivait un étudiant en lettres de l’Université de Léningrad, qui devint, bien des années plus tard, professeur de littérature dans une petite ville allemande. Brodsky écrit une courte phrase qui peut sembler anodine. Mais elle ne l’est pas le moins du monde : « l’alcool y était abondant. C’était pendant l’hiver 59 ou 60, et nous faisions le siège de la même charmante forteresse aux cheveux courts, installée quelque part dans le quartier des Sablons. » On l’a compris : Iossif et Sériojà partageaient une passion pour Peter, la grande Akhmatova, l’alcool et les jolies filles. Brodsky qui gagnait sa vie en participant à des expéditions géologiques en Asie, constata à son retour deux mois plus tard, que « la forteresse était tombée » dans les bras du géant Dovlatov, qui fascinait Iossif par son « caractère concret ». Les filles l’appelaient « notre Arabe » parce qu’il ressemblait à Omar Sharif. En fait, il était né à Oufa, d’une mère arménienne et d’un père juif.

Comme l’écrit Brodsky : « On le [Dovlatov] remarquait toujours de loin, surtout lorsqu’on tient compte des perspectives irréprochables de notre ville natale, et involontairement il se retrouvait au centre de l’attention quel que soit le lieu. »

Au bout de trois ans d’armée, Dovlatov revint avec un grand nombre de récits. Ce sont ces admirables proses que publient, loin des tumultes de « la rentrée littéraire », les Éditions de la Baconnière. Les variations malicieuses et désespérées d’un homme qui écrivait au stylo sur de simples cahiers d’écolier. Les chefs-d’œuvre n’ont pas besoin de l’intelligence artificielle. Iossif et Sérioja abusèrent de l’alcool et du tabac. Tous deux moururent, jeunes encore, d’une crise cardiaque à New York.

 

Les volumes publiés sont les suivants : La Zone, Souvenirs d’un gardien de camp ; Le Livre invisible / Le Journal invisible ; Le Compromis ; Le Domaine Pouchkine ; La Marche des Solitaires ; Les Nôtres ; La Filiale ; La Valise ; L’Étrangère (préface de Joseph Brodsky) ; Mariana Volkova et Sergueï Dovlatov, Pas seulement Brodsky. La Culture russe en portraits et anecdotes.