Le dernier volet de la Tétralogie à l’Opéra Bastille.
Avec Le Crépuscule des dieux, la Tétralogie de Richard Wagner s’achève à l’Opéra Bastille dans un embrasement musical qui finit par emporter presque toutes les réserves. Au fil du cycle, la mise en scène de Calixto Bieito a gagné en pertinence — du moins en sobriété. Après les costumes et les décors souvent agressivement laids des deux premiers volets, les derniers épisodes offrent heureusement un univers visuel moins systématiquement hostile, où quelques images suffisent parfois à laisser percevoir le mythe. Si l’on n’est pas toujours convaincu par les choix dramaturgiques, l’ensemble paraît avoir enfin trouvé un meilleur équilibre entre le plateau et la musique.
Car c’est bien la musique qui règne ici en souveraine. Sous la direction de Pablo Heras-Casado, l’Orchestre de l’Opéra de Paris fait entendre la splendeur d’une partition dont on croyait pourtant connaître tous les sortilèges. Invention mélodique, audace harmonique : la circulation des motifs et leur transformation progressive composent un tissu sonore d’une richesse inouïe. Wagner ne fait pas que raconter la chute des dieux, il en détaille les élans, les vertiges, l’inéluctable effondrement. Certains passages frôlent même le pur sonorisme, tant les masses orchestrales semblent se détacher de toute fonction illustrative pour devenir timbre, espace, mouvement…
La grande réussite de Heras-Casado tient à la maîtrise des équilibres. La puissance wagnérienne ne se transforme jamais en déferlement indistinct : les dosages sont parfaitement maintenus, les pupitres demeurent lisibles, les chanteurs trouvent toujours leur place dans cette architecture monumentale. Du murmure à la déflagration, l’orchestre respire, relance, suspend. Les leitmotive ne sont jamais de simples rappels : ils se chargent de mémoire, se répondent, se métamorphosent jusqu’à donner le sentiment que ces dernières heures résument toute l’histoire du Ring. La marche funèbre de Siegfried, notamment, rappelle avec une force saisissante combien Wagner peut faire surgir tout un monde de la seule présence orchestrale.
Le plateau vocal est à la hauteur de cette ambition. Andreas Schager campe un Siegfried incandescent, porté par des aigus éclatants et une énergie qui semble inépuisable. Face à lui, Tamara Wilson donne à Brünnhilde une ampleur vocale et une musicalité remarquables. La soprano sait conjuguer longueur de souffle et intensité expressive, sans sacrifier la ligne à l’héroïsme. Son incarnation culmine dans le dernier acte, où son chant confère à la résolution finale une vraie dimension tragique. Mika Kares impose un Hagen d’une autorité sombre, avec des graves profonds et une maîtrise vocale qui fait peser sur chaque scène la menace du destin. Johannes Martin Kränzle, en Gunther, Brian Mulligan, en Alberich, et Eve-Maud Hubeaux, en Waltraute, complètent cette solide distribution. Quant aux Filles du Rhin, elles apportent couleur et fraîcheur à cette fresque crépusculaire.
Sur le plan scénique, Calixto Bieito poursuit sa lecture contemporaine d’un monde gangrené par la soif de pouvoir, la manipulation et la corruption des idéaux ; il nous montre ainsi l’univers des Gibichungen comme faisant écho, sous une apparence de respectabilité bourgeoise, à la violence archaïque qui travaille les personnages. Tout cela n’est pas dénué d’intérêt, et certaines images suggèrent efficacement la déchéance d’un monde qui a perdu ses repères. La direction d’acteurs est toutefois inégale, et l’on regrette que la mise en scène se contente trop souvent d’illustrer les situations plutôt que d’en approfondir les contradictions. Le passage du héros mythique au personnage social, notamment, ne produit que rarement la tension dramatique espérée.
Autre réserve : la mort de Siegfried. Ce moment extraordinaire de la partition appelle une suspension du temps, une forme de sidération devant la disparition du héros et la révélation rétrospective de son destin. Or c’est comme si le plateau hésitait à célébrer la grandeur funèbre de la musique. Le contraste avec l’orchestre est frappant, d’autant que ce dernier se charge alors d’une incroyable profondeur émotionnelle. On aurait souhaité que la scène se hisse davantage à la hauteur de cette démesure sonore plutôt que de laisser la musique porter seule tout le poids du tragique.
Opéra de Paris, Bastille, Wagner, Le Crépuscule des dieux, du 8 au 18 octobre 2026.