Jonathan Crary retrace l’histoire de l’attention moderne et montre comment les arts, les mutations perceptives et le capitalisme ont façonné nos manières de regarder et de percevoir le monde.
L’attention est aujourd’hui au cœur de nombreux débats : depuis les jeunes générations accusées de ne plus savoir se concentrer, jusqu'aux téléphones portables et aux jeux électroniques désignés comme responsables de leur inattention, en passant par les diagnostics psychologiques qui érigent le « défaut d’attention » en symptôme d’une crise sociale. C’est cette notion d'attention, ses usages et ses transformations historiques que Jonathan Crary examine dans L’attention en suspens. Crise de la perception dans la culture moderne.
Loin de considérer la crise actuelle comme un phénomène inédit, l’auteur en retrace la généalogie et montre que les inquiétudes liées à la distraction s’inscrivent dans une histoire plus longue, amorcée dès le milieu du XIXe siècle. Il fait ainsi référence à Walter Benjamin, qui a analysé les transformations de la perception dans la vie moderne, constamment sollicitée et exposée aux ruptures et aux distractions. Il rappelle également que de nombreux philosophes ont refusé de considérer l’attention comme un problème pertinent.
Plus fondamentalement, il met en évidence un paradoxe historique : d’un côté, l’inculcation, dans le cadre social général, des impératifs d’une attention soutenue, qui exige de réprimer tout ce qui risque de la perturber — comme l’illustrent Le Journal illustré d’Édouard Manet (1877) ou la perplexité attentive des Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin (1636) ; de l’autre, la promotion d’une subjectivité créative associée à la consommation, fondée sur une forme d’« attention flottante ». L’ouvrage s’attache ainsi à montrer comment, pendant longtemps, nous avons été conduits à croire que l’expérience perceptive dépendait exclusivement du fonctionnement de notre appareil sensoriel, alors même que ses conditions et ses modalités n’ont cessé de se transformer.
Professeur d’histoire de l’art et d’esthétique à l’université Columbia de New York, Jonathan Crary a développé, au fil de nombreuses publications, une thèse qu’il élabore depuis les années 1980 : les analystes doivent cesser de s’enfermer dans des notions telles que celle d’« attention » sans prendre en considération les transformations profondes de l’expérience perceptive humaine au sein de nos sociétés. Il importe également d’étudier systématiquement les cultures et, en leur sein, les pratiques de consommation de masse et les spectacles, en examinant leurs rapports avec les formes d’attention propres à chaque contexte. Pour comprendre les sociétés modernes, il faut ainsi tenir compte des débuts du cinéma et de la photographie, mais aussi de l’ensemble des pratiques picturales qui caractérisent la modernité.
L’attention moderne : de l’observation à la distraction
Cet ouvrage tente, par conséquent, d’esquisser une généalogie de l’attention moderne, en l’inscrivant dans une réflexion sur l’émergence de la subjectivité, la visualité et la constitution du sujet observant. C’est à partir de cette perspective qu’il convient d’examiner les discours contemporains dénonçant le « manque d’attention », en prenant en considération la conception de l’attention comme synthèse conceptuelle, susceptible notamment d’opérer une sélection.
Cette conception de l’attention comme opération de sélection trouve un appui dans la philosophie d’Emmanuel Kant : l’esprit n’y est pas conçu comme un simple récepteur des sensations, mais comme une instance qui les organise et les unifie. Les discours sur l’attention reposent en ce sens sur un modèle dans lequel l’individu serait spectateur du monde, recevant les informations qui lui parviennent tout en se concentrant sur ce qu’il observe. Or, c’est précisément ce modèle d’une perception stable et durable que Jonathan Crary interroge, en montrant comment le capitalisme moderne en a transformé les conditions, au profit de nouvelles formes d’attention, oscillant entre captation médiatique et dispersion. Loin de se réduire à un simple défaut de concentration, la distraction apparaît ainsi comme une dimension constitutive de l’attention moderne elle-même. Il est, en effet, impossible de parler d’attention sans reconnaître que tout acte attentionnel implique une sélection qui exclut de son champ une partie de ce qui l’entoure. L’attention est donc à la fois une visée et un mode d’exclusion.
Crary souligne également que, dans la modernité, la vision, à laquelle on accorde une place centrale dans la réflexion sur l’attention, ne constitue qu’une dimension de l’expérience corporelle, trop souvent réduite à des concepts qui en occultent l’essentiel. Lorsque l’on prétend penser l’attention à partir du regard — apprendre à regarder, concentrer son regard ou le fixer —, on néglige le fait que la perception, entendue comme une manière de saisir ou de capter le monde, mobilise également l’ouïe et le toucher, et repose ainsi sur des modalités sensorielles multiples et combinées.
Les analyses de l’auteur ne sont d’ailleurs pas abstraites : elles s’accompagnent d’une iconographie subtile, composée d’objets concrets qui permettent de mieux saisir le processus historique qu’il cherche à mettre au jour. Afin de ne pas perdre le lecteur dans une profusion d’œuvres, Crary opère des choix décisifs, qui deviennent autant de points d’appui pour sa recherche : Manet, Seurat et Cézanne.
La construction historique de l’attention
C’est notamment à travers l’analyse du Balcon de Manet (1868), également commenté par Stéphane Mallarmé, que Crary interroge les formes d’absorption propres à l’expérience esthétique. Sa lecture du tableau met en évidence une rupture avec le régime classique de la visualité. Cette rupture fait apparaître une nouvelle forme d’attention, inscrite dans la densité et la matérialité du corps. De nombreux tableaux de l’époque témoignent de cette interrogation. Le modernisme visuel contribue ainsi à faire émerger une expérience perceptive qui échappe aux procédures de normalisation.
On l’aura compris : les pratiques artistiques évoquées jouent un rôle déterminant dans la construction d’un certain type de perception. Au cours du XIXe siècle, s’est progressivement imposée l’idée selon laquelle l’attention consiste à être captivé par la vue ou par l’ouïe, au point de se soustraire aux conditions de la vie ordinaire et de s’inscrire dans une temporalité suspendue. Dans ce modèle culturel, l'attention consiste en un état de fixation, une pause émerveillée et contemplative dans laquelle le sujet apparaît à la fois immobile et détaché du monde qui l’entoure.
Crary montre toutefois que la modernité capitaliste a profondément renouvelé les conditions de l’expérience sensorielle. Il n’est donc pas surprenant qu’émerge une autre conception de l’attention, que l’auteur éclaire notamment à partir des travaux de Gianni Vattimo et de Michel Foucault. Cette nouvelle forme d’attention repose davantage sur l’adaptabilité aux impératifs économiques et aux configurations sociales en constante évolution.
Plus précisément, l’auteur souligne que les nouvelles techniques — sociales, urbaines, psychiques et industrielles — sont « les éléments transitoires d’une séquence accélérée de déplacements et d’obsolescences issus des opérations d’une modernité en délire ». Les limites de l’attention, telles qu’elles avaient été historiquement construites, se trouvent désormais soumises à des flux d’informations qui en bouleversent profondément les modalités.
Si cet ouvrage est important, c'est non seulement pour l’histoire et la philosophie de l’attention, ainsi que pour la réflexion sur son éducation, mais surtout pour l’examen des discours que nous tenons sur notre époque. Dans cette histoire, les artistes jouent un rôle critique. Au cours de la modernité, ils ont montré que l’attention, érigée en discipline nécessaire, pouvait aussi se défaire et vaciller. Le tableau de Fernand Khnopff, Une femme écoutant du Schumann (1883), en offre une illustration particulièrement éloquente : il donne à voir les difficultés et les tensions qui traversent l’expérience attentionnelle.