Sébastien Jean analyse les effets du protectionnisme et les nouvelles tensions du commerce mondial.
Alors que les tensions commerciales et les rivalités géopolitiques bouleversent les règles des échanges mondiaux, le commerce international est redevenu un objet éminemment politique. Dans Le commerce international, paru dans la collection « Repères » de La Découverte, l’économiste Sébastien Jean revient sur les mécanismes, les effets et les enjeux de ces échanges, ainsi que sur les transformations de l’ordre commercial mondial. Nous l’avons interrogé sur la politique commerciale de Donald Trump, le rôle de la Chine et cette nouvelle situation qu’il qualifie d’« interdépendance hostile ».
Nonfiction : Donald Trump établit un lien entre déficit commercial, désindustrialisation et endettement des États-Unis vis-à-vis du reste du monde. Que cherche-t-il précisément à corriger à travers sa politique commerciale, et dans quelle mesure ce diagnostic est-il fondé ?
Sébastien Jean : C’est paradoxal, mais la politique commerciale de Donald Trump contribue à renouveler profondément le regard que les économistes portent sur le commerce international. Elle souligne à quel point il s’agit d’un objet politique, du fait de ses impacts parfois très différenciés entre régions et entre métiers : dans certaines localités, le sentiment dominant peut être de ne subir que les coûts d'une ouverture qui est pourtant présentée comme globalement bénéfique, cela crée un fort ressentiment. Elle rappelle, aussi, que les droits de douane ont un impact direct et majeur sur les flux commerciaux : la Chine comptait pour presque 22 % des importations américaines en 2017, aujourd’hui cette proportion est inférieure à 8 %. Et pourtant, tout ou presque est erroné dans les conceptions de Trump. Il dit vouloir réduire le déficit commercial, mais son action montre bien ce que les économistes disent depuis le début : les droits de douane ne suffisent pas à y parvenir. Quand, en outre, on prétend attirer des flux croissants d’investissements étrangers sur le sol américain, on est en pleine contradiction : le déficit commercial représente le plus gros du déficit courant, qui est le reflet de l’épargne nette de la Nation ; le réduire suppose de s’appuyer davantage sur l’épargne nationale pour financer ses investissements, plutôt que sur l’épargne étrangère.
Les droits de douane peuvent-ils effectivement réduire le déficit commercial et favoriser la réindustrialisation des États-Unis, ou produisent-ils surtout un déplacement des flux et une hausse des coûts pour l’économie américaine ?
Il n’est plus nécessaire de croire les économistes sur parole, les statistiques ont déjà rendu leur verdict : en proportion du PIB, le déficit commercial américain en 2025 (3,0 %) était supérieur à celui de 2017 (2,8 %), l’année précédant sa première guerre commerciale. L’augmentation unilatérale de la protection américaine n’a pas rééquilibré son commerce extérieur. Elle n’a pas non plus réindustrialisé les États-Unis, dont l’emploi manufacturier est à peu près au même niveau aujourd’hui que début 2018. Elle permet certes de collecter des recettes douanières importantes, qui auraient sans doute représenté entre 100 et 300 milliards de dollars par an si les droits imposés en 2025 n’avaient pas été jugés inconstitutionnels par la Cour suprême. C’est à la fois beaucoup dans l’absolu et relativement peu à l’échelle des dépenses publiques américaines, qui sont de l’ordre de 7 000 milliards de dollars. Mais surtout, ce ne sont pas les étrangers qui les paient, ce sont des taxes prélevées par le gouvernement américain sur les consommateurs et entreprises américaines. En dépit du brouillard lié à l’incertitude constante qui entoure cette politique, le protectionnisme de Trump a aussi été la plus forte augmentation d’impôts aux États-Unis depuis des décennies !
Dans quelle mesure les déséquilibres du modèle chinois – excédents commerciaux, soutien à l’industrie, surcapacités – contribuent-ils à expliquer le tournant de la politique commerciale américaine ?
La Chine porte une lourde part de responsabilité dans les désordres commerciaux actuels, parce que son modèle économique est profondément déséquilibrant à l’échelle internationale. Son système économique étroitement coordonné donne la priorité à certains secteurs, qui bénéficient de multiples formes de soutien, notamment de subventions explicites ou implicites. Cela fait de ses partenaires les variables d’ajustement de ces choix, parce que leurs entreprises subissent dans ces secteurs une concurrence fortement subventionnée, face à laquelle leurs entreprises ne peuvent pas lutter à armes égales. Le déséquilibre est même plus général, dans la mesure où le pouvoir chinois continue à suivre un modèle de développement par les exportations : en donnant la priorité à la production sur la consommation et à l’industrie sur les services, il favorise délibérément un fort excédent de son commerce de produits manufacturés (plus de 2 000 milliards de dollars en 2025). Cela lui procure des gains significatifs en termes technologiques et géopolitiques, même si c’est au prix d’un moindre pouvoir d’achat des ménages ; mais ses partenaires en paient un coût qui devient insupportable aujourd’hui, sous la forme d’une menace pour leur propre industrie.
Comment expliquer que les États-Unis, qui ont joué un rôle central dans la construction du système commercial multilatéral, soient aujourd’hui à l’avant-garde de sa remise en cause ?
Il faut remettre le système commercial multilatéral en perspective historique pour comprendre cette évolution. Il a été conçu dans un contexte politique structuré par les États-Unis, dans lequel les démocraties occidentales à économie de marché restaient largement dominantes économiquement. Son élargissement à la fin de la Guerre froide a pu paraître naturel et absorbable, malgré les spécificités de certains entrants, en particulier la Chine. Beaucoup ont alors considéré qu’ils convergeraient vers le système économique, voire politique, occidental. Non seulement cela n’a pas été le cas, mais la Chine est devenue la grande superpuissance industrielle et commerciale, en accentuant les spécificités de son modèle économique et politique.
Vous parlez d’une « interdépendance hostile ». Comment l’interdépendance économique est-elle devenue une source de vulnérabilité dans un contexte de rivalités géopolitiques, quelles transformations du commerce mondial cette situation annonce-t-elle ?
Dans cet ouvrage, j’essaie justement de dérouler comme un fil rouge la nécessaire prise en compte de la dimension politique du commerce international. Pour l’essentiel, l’analyse économique s’est développée sans prendre en compte cette dimension, mais elle s’impose aujourd’hui. Par les politiques de Trump mentionnées plus haut, mais aussi beaucoup plus largement, par les réalités d’un monde dont les interdépendances économiques et financières restent très étroites, alors même que la stabilité politique qui a sous-tendu leur développement a disparu. Le résultat est ce que j’appelle une situation d’interdépendance hostile, et elle est sans précédent à ce niveau d’intensité. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, dont les règles et mécanismes restent largement à découvrir.