Irénée Régnauld examine les ressorts politiques de l’IA, les formes de technoconservatisme et les impasses d’une partie de la technocritique.
Dans La sommation technologique. Au temps des catastrophes, Irénée Régnauld examine le déploiement de l’intelligence artificielle, devenu en quelques années un enjeu majeur des discours politiques, des rapports sociaux et des représentations de l’avenir, et plus largement la manière dont la puissance technologique tend à devenir un véritable projet politique autoritaire. Une formule résume avec force cette ambition : lorsque des gouvernements acceptent et soutiennent le déploiement de l’intelligence artificielle, il ne s’agit de rien d’autre que de « lâcher les chevaux du business et piétiner la réalité du dérèglement climatique ».
L’auteur de cet ouvrage, « essayiste contribuant aux débats sur le numérique », sociologue et cofondateur, en 2016, de l’association technocritique « Le Mouton numérique », défend ainsi l’idée que nous assistons actuellement au déploiement d’une « sommation » technologique, qu'il aborde selon trois axes : la décrire, examiner les critiques les plus courantes qui lui sont adressées et élaborer une critique de la critique susceptible d’ouvrir une perspective émancipatrice. « Sommation » doit ici s’entendre au sens littéral et juridique d’une injonction faite à chacun d’entre nous de se soumettre aux impératifs dont l’IA est porteuse.
Une catastrophe écologique, sociale et politique
La « sommation » technologique ne relève donc pas seulement d’un discours : elle accompagne une transformation des rapports sociaux et des formes de pouvoir. En faisant de l’adaptation aux impératifs technologiques une nécessité, elle contribue, selon l’auteur, à légitimer des formes de contrôle, de hiérarchie et de mise au travail qui nourrissent une tentation réactionnaire. Elle prépare ainsi le terrain à une mutation du capitalisme vers une nouvelle phase de libertarianisme autoritaire, hostile à la démocratie.
C’est dans cette perspective que l’auteur revient sur les infrastructures qui rendent possible le déploiement des systèmes d’IA et sur leurs effets concrets. L’ouvrage en montre les conséquences sur le travail : déplacement des tâches, compression des rythmes, remaniement des rapports de pouvoir. Sa dimension pédagogique tient notamment à cette volonté de rendre visibles les réalités matérielles qui se cachent derrière la fascination pour la puissance technologique.
Mais cette transformation ne concerne pas seulement le travail. Elle s’inscrit aussi dans un ensemble politique plus large, que l’auteur rapproche de la matrice néoréactionnaire. C’est dans ce contexte qu’il examine l’usage du terme « technifascisme », qui circule aujourd’hui abondamment, en prenant soin d’en distinguer les différentes sources, d’André Gorz à Olivier Tesquet et Norman Ajari.
L’IA au service du contrôle et de la surveillance
L’ouvrage concentre également son effort de clarification sur les différentes manières de parler des systèmes d’IA et d’envisager les développements en cours. Certains discours sont fatalistes (« nous devrions nous plier à ce que l’époque nous propose »), d’autres sont optimistes et considèrent que tout cela sera bientôt dépassé. Une approche plus fonctionnaliste estime que les défauts seront rapidement corrigés, tandis qu’un discours plus ordinaire présente déjà ces systèmes comme indispensables à notre existence. Autant de manières d’envisager l’IA qui tendent à laisser de côté la question de ses finalités et des choix politiques qu’elle implique.
En période électorale, en 2026-2027, il convient par ailleurs de relever les interrogations adressées au corps électoral : que doit faire la gauche des questions technologiques ? Comment envisager nos dépendances géopolitiques à l’égard des terres rares ? Sur ces questions, l'auteur affiche une option centrale : l’avenir ne pourra se jouer que dans une maîtrise démocratique de la conception technologique. Et comme cette option n’a aucun apparentement avec le luddisme historique, il précise que son propos demeure guidé par une double exigence : réduire ce qui doit l’être et assigner le reste à des finalités sociales explicitement délibérées.
C’est à partir de cette option que l’auteur s’attache à saisir les formes d’autoritarisme technologique dans lesquelles se repère l’intrication de l’IA et de l’État. Ainsi montre-t-il que, sans l’État, l’installation de caméras dans les villes n’aurait pas eu lieu de la même manière, puisqu’elle a notamment été accompagnée de subventions publiques. Il pose également la question des fichiers de surveillance et des lois sécuritaires dont, remarque-t-il, aucune étude d’impact n’atteste l’efficacité en matière de réduction du terrorisme, contrairement à ce qui est parfois affirmé. Cet argument demeure toutefois fragile, puisqu’il repose sur l’examen d’un avenir encore inconnu. Ce qui importe surtout à ses yeux est de relever une dynamique générale témoignant d’une pratique du pouvoir de plus en plus brutale au niveau de l’État dans son usage de l’IA, version technique des dispositifs numériques.
Du technofascisme au technoconservatisme
Pour autant, l’auteur ne se contente pas d’énumérer ce qui renvoie, selon lui, à un « technofascisme ». Il cherche également à prévenir les écueils auxquels ces notions exposent. Il sait que leur usage courant conduit souvent à dénoncer soit une technologie particulière, soit l’automatisation de certaines décisions publiques. Il propose donc une analyse des notions de « techno » et de « fascisme », et tente de déconstruire l’idée d’un coup d’État récent et technologique des institutions centrales de l’État. En évoquant de nombreux auteurs et autrices sur ce plan, son parti pris vise moins à désigner telle ou telle ingénierie qu’à faire apparaître le terreau sur lequel pourrait se développer une telle évolution.
C’est pourquoi, dans sa dimension la plus globale, l’auteur analyse plutôt ce qu’il appelle le « technoconservatisme » que le « technofascisme ». Il s’intéresse ainsi à différents acteurs et lieux où se cristallisent ces idées : la conférence de Laurent Alexandre, prophète du transhumanisme ; Olivier Babeau et l’adulation des régimes néolibéraux ; Aurélie Jean et sa proposition de renvoyer Greta Thunberg à l’école ; le rôle de l’Institut Sapiens ; Luc Ferry et la philosophie libérale ; Christelle Morançais et les économies imposées à la culture ; Valérie Pécresse et la « hache » anti-bureaucratique ; Pierre-Édouard Stérin et la « catho-tech », etc. Sans être dupe de la portée moindre, en France, de certains personnages médiatiques par rapport aux institutions internationales ou aux « vedettes mondiales » comme Elon Musk, il les inscrit dans une constellation plus large.
Ces différents « cas » sont examinés un à un, mais ce sont surtout les thèmes qui les traversent qui frappent. Ils dessinent une cartographie précise des projets les plus influents de cette sphère : darwinisme social du QI, fronde contre le principe de précaution, réforme de l’État dans un sens entrepreneurial, mépris pour les sciences humaines, méritocratie du savoir, restauration du mythe de l’entrepreneur, retour du privé contre le public, etc.
Cette analyse conduit aussi à s’interroger sur la part de certains États, notamment les États-Unis, dans les infrastructures matérielles, les logiciels et les systèmes d’exploitation utilisés. L’auteur précise, par exemple, que ces échanges ont pour principe une circulation massive des données vers l’autre côté de l’Atlantique.
Les limites de la technocritique
À cela s’ajoute une autre question, non moins centrale dans l’ouvrage que les descriptions de la technosphère : celle de l’élaboration de la « techno-critique », issue du néologisme forgé en 1975 par l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy. L’auteur en examine les différentes formes et modalités, pour partie anti-industrielles — contre-sommet de l’IA, Anti-Tech-Résistance, marges de l’écologie politique, anarcho-primitivistes, Les Soulèvements de la Terre, etc. — et considère que ce mouvement se place sur le terrain d’un idéalisme radical, confinant à une forme d’impolitique de la technique. Il ne s’agit donc pas seulement, pour lui, de critiquer le développement technologique, mais de s’interroger sur les conditions dans lesquelles cette critique peut effectivement produire des prises politiques.
La question se déplace ainsi vers les fronts de contestation ouverts autour de ces enjeux et vers les bases sociales et populaires susceptibles de soutenir de véritables résistances. Là encore, l’enjeu est clair et, par ailleurs, travaillé depuis 2020 par l’auteur et son acolyte Yaël Benayoun : comment adopter un point de vue critique sur le développement des technologies numériques capable d’offrir des prises efficaces pour lutter contre l’emprise technofasciste ? C’est finalement à cette condition qu’une démocratie technique peut devenir autre chose qu’un principe abstrait : un enjeu politique à partager.