À partir d’archives picardes, Rémy Sueur démontre à quel point le recours aux enfants dans l’industrie a limité leur accès à l’instruction.
Louis Maggiolo, recteur de Nancy sous le Second Empire, constata qu’en 1860 la France était coupée par une large diagonale. Au nord et à l’est d’une ligne Saint-Lô/Toulon domine une population qui sait signer son nom au moment du mariage. À l’inverse, au sud et à l’ouest résident des couples en déficit d’acquis scolaires. Un siècle et demi plus tard, Jacques Lesourne établit un bilan inverse. Cette même diagonale fait apparaître au nord une France en « difficulté scolaire » et au sud celle des « académies de la réussite ». Analyser cette disparité, tel est le projet de Rémy Sueur.
L’auteur, issu d’une famille modeste de la Somme, a franchi tous les échelons de la méritocratie scolaire et universitaire. Il a occupé différents emplois d’enseignant au sein de l’Éducation nationale et clôturé sa carrière en qualité d’inspecteur général. S’il s’identifie comme un « transfuge social » et reconnaît que son travail relève pour partie d’une « ego-histoire », il affirme avoir œuvré comme historien au titre de son agrégation et de sa thèse en histoire contemporaine. Aussi, pour expliquer ce spectaculaire renversement socioculturel, Rémy Sueur va-t-il mobiliser une impressionnante masse d’archives et en priorité celles du département de la Somme. Il consolide l’analyse de ces données en se référant à nombre d’ouvrages d’histoire sociale, d’économie de l’emploi et du travail, de rapports adressés aux autorités publiques locales et nationales, ainsi que d’autobiographies de « transfuges de classe » tels qu'Annie Ernaux, Didier Eribon ou Édouard Louis.
Il fait sienne l’affirmation selon laquelle l’histoire de l’instruction publique se doit d’être lue à la lumière des normes économiques dominantes dûment étayées par lois et règlements.
Un besoin impératif de main-d’œuvre
La première partie (« Ancrages ») s’ouvre sur la description de la mobilisation d’une main-d’œuvre industrieuse. Les proto-industries – tissage, surtout, mais aussi travail de la nacre, brosseries, tabletteries, etc. – recrutent massivement une population rurale très attachée à sa terre. Celle-ci accepte le paiement à la pièce et des salaires très modestes. Elle complète ceux-ci par la culture de ses lopins mais surtout par la mise au travail des très jeunes enfants. Les notables locaux, confortés par l’appui des représentants de l’État, freinent systématiquement l’effectivité des rares dispositions relatives à la durée du travail des enfants. Or, femmes et enfants constituent massivement une main-d’œuvre non spécialisée conforme aux modes de production imposés. Ceux-ci érodent aussi implacablement l’éthos des métiers assurés jusqu’alors par les hommes.
Les années 1848-1851 voient des tentatives de reprise en main par les ouvriers de l’organisation du travail. Mais la parcellisation des tâches se poursuit et génère un profond dessaisissement de soi. L’encasernement orchestré par le patronat et l’endettement endémique des familles conduisent à une identité sociale prolétaire. Ce déclassement durable conforte de fait l’autoritarisme des hommes à l’égard des femmes et des enfants. L’instruction, dès lors, n’est pas une priorité. Quant au travail des femmes en usine, il les prive de revenus acquis antérieurement, notamment par des travaux de broderie effectués au domicile. Le « Domestic system » qui prévalait jusqu’alors s’efface progressivement.
L’instruction à l’épreuve de l’industrialisation
La seconde partie de l’ouvrage, intitulée « Chaînes libérales », s’ouvre sur l’évocation de la dislocation inexorable de la ruralité. Pour les industriels, il est essentiel de se prémunir de toute pénurie de main-d’œuvre. Aussi, la mise au travail des enfants est-elle cruciale. De même, il s’agit pour les chefs d’entreprise de conserver la maîtrise totale des modèles de production que nous pourrions nommer un « pré-taylorisme ».
Mais qu’en est-il en matière d’instruction ? Les données des recensements mettent en évidence que dans les cantons les plus industrialisés, la proportion de jeunes garçons et encore plus de jeunes filles ne sachant que lire – et non pas lire, écrire et compter – est supérieure à la moyenne départementale et nationale. Il est vrai que l‘apprentissage de la seule lecture s’avère moins coûteux que celui de l’écriture. Et en effet, savoir seulement lire n’est-ce pas suffisant pour une mère de famille, pour dispenser la morale religieuse des missels et répondre aux sollicitations administratives les plus courantes ? Rémy Sueur conclut cette seconde partie par une formule très éclairante : la capillarité sociale est enrayée.
Une faillite républicaine ?
L’auteur intitule sa troisième partie « L’émancipation entravée ». Les lois portées par Jules Ferry (1881-1882) ouvrent un espoir soutenu par les élus républicains. Mais la République est fragile et la « Grande Dépression » (1873-1896) contraint les familles à envoyer à l’usine les jeunes dès onze à douze ans. L’espoir d’émancipation se trouve également freiné par les positions de l’Église catholique. Elle appelle certes à une réduction du temps de travail des plus jeunes et à une journée de repos hebdomadaire. Mais ces invitations font écho, non à la dégradation de la santé des populations ouvrières, mais aux constats dressés par des prêtres. Ils s’inquiètent notamment d’une quasi-désertion des cours de catéchisme par les enfants des classes populaires ainsi que d’une érosion des liens intrafamiliaux traditionnels.
Plus que jamais, malgré de nombreuses grèves réprimées durement par les gendarmes et les soldats, les logiques patronales l’emportent. Les commissions scolaires, en charge au niveau communal de veiller à l'obligation de scolarisation des enfants, ne se réunissent quasiment jamais. Les élus qui les composent expriment en outre leurs réticences à faire des observations aux parents et aux employeurs ne respectant pas les lois (assiduité, horaires, âge minimum pour rejoindre les ateliers, etc.). La promesse républicaine d’égalité se trouve, de fait, trahie. Quant à l’apprentissage qui, réglementairement, doit suivre l’acquisition du certificat d’études primaires, les pouvoirs publics le confient expressément aux industriels et à leurs groupements, considérant qu’ils sont les seuls à même de préparer les jeunes au travail en usine. Dès lors, le souhait des Républicains de voir se poursuivre une authentique éducation émancipatrice s’évanouit d’autant que des élites scientifiques et économiques affirment que nombre de tâches simples peuvent être confiées sans dommages à des adolescents pour servir les machines et aider les ouvriers qualifiés.
À côté des grandes unités de production qui respectent peu ou prou les lois, la fin du siècle est marquée par « l’essaimage ». Dans ces ateliers de taille modeste s’imposent plus que jamais des logiques paternalistes, qui s’affranchissent plus aisément des lois de la République et que les services de l’État peinent à contrôler.
Une promesse républicaine toujours inachevée
Dans sa conclusion générale, l’auteur reprend les résultats de ses analyses et s’interroge : « Le retard scolaire et la très longue orogénèse de la dépendance sociale ne seraient alors pas des accidents de l’histoire mais la conséquence de choix délibérés confortés par l’habitus comportemental des victimes » .
Rémy Sueur constate que l’hypercloisonnement des sciences humaines et sociales, la montée de l’individualisme et l’effacement de la classe ouvrière à compter des années 1960 ont contribué à masquer les processus de sujétion à l’œuvre. Néanmoins, ces travaux nous permettent de faire le lien entre les drames sociaux d’hier et ceux d’aujourd’hui, qui se développent dans les zones industrielles à l’abandon où progressent chômage endémique et emplois précaires. Dès lors, la conviction que l’emploi constitue l’objectif cardinal de chacun – alors qu’il s’avère de moins en moins pérenne et valorisant – affaiblit l’engagement des familles dans une éducation émancipatrice.
L’auteur nous invite à considérer en miroir les données socioéconomiques des années 1840-1920 avec celles d’aujourd’hui. Il constate que la promesse républicaine demeure encore largement hypothéquée pour les populations du nord et de l’est de notre pays. Il invite donc les chercheurs en sciences sociales à multiplier les travaux transversaux. Ils seront une ressource pour permettre de mettre toujours mieux en évidence les logiques prédatrices qui entravent l’émancipation de chacun et de tous. Aussi, la puissance publique et toutes les formes d’action collective doivent se mobiliser. À défaut, écrit-il, notre triptyque républicain risque de se transformer en « Libertés, Inégalités, Autorité » .
La grande précision de l’analyse de la Somme et de la région Picardie, mais aussi le recours à des recherches d’historiens, de sociologues, d’économistes, de philosophes et d’autobiographes contemporains font de l’ouvrage de Rémy Sueur un outil de reconquête au service des identités populaires. Il ouvre aussi la voie à de nouveaux travaux pluridisciplinaires exigeants.