Après sa rupture avec Tristan, Émilie retrouve des objets du quotidien avant de déménager : un reliquaire fantaisiste et parfois grave.
Ce n’est pas parce qu’elle a quitté l’Oulipo que Clémentine Mélois renie l’héritage de Georges Perec, notamment dans son goût pour les listes et pour l’infra-ordinaire. Mais elle dit sa relation aux menues choses de l’existence dans une langue qui lui est propre.
Un goût prononcé pour l’infra-ordinaire
Les objets semblent bien avoir une âme dans ce roman qui en dit plus sur eux que sur la vie sentimentale des personnages du couple qui a duré sept ans : « J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. » Verre à moutarde Musclor cassé, assiette au filet d’or de la Coop, ensemble H&M couleur poil de chameau, rouleau de Sopalin : en emballant tous ces objets, Émilie fait l’inventaire des souvenirs qui lui reviennent de cette histoire au stade terminal.
De ce roman ponctué de coupures de journaux – de ces journaux dont la jeune femme se sert pour protéger ses affaires contre les risques du déménagement – se dégage une forme de mélancolie que vient contrebalancer un sens aigu de l’étrange, de l’absurde et de l’ironie. Ainsi, alors qu’elle attend les déménageurs, Émilie songe-t-elle, avec une touchante autodérision : « Avec un peu de chance, si je reste bien tranquille, peut-être m’emmèneront-ils avec le reste après m’avoir enroulée dans une couverture. »
Objets de l’amour et de la mémoire
Ces petits riens retrouvés au moment de quitter son appartement possèdent une histoire, un passé et sont porteurs d’éclats de mémoire : « Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. »
Le lecteur aura peut-être parfois les yeux qui piquent avec ce roman subtil qui suscite une émotion fugace et précieuse, dans une écriture qui dit avec légèreté ce que la vie peut avoir de grave, le temps qui passe, les ruptures, les êtres qui disparaissent. Faisant la liste des dernières fois qu’elle n’a pas su voir sur le coup, la narratrice semble savoir que cette fin annonce un début qui s’ignore encore : « ce n’est pas si grave, tant que je pourrai raconter leur histoire. »
Ce texte adressé à l’amour perdu, au prénom si romanesque et littéraire, est l’une des très belles surprises de cette rentrée, et son charme opère longtemps encore après qu’on a refermé le livre.