Dans un débat public où le mot « censure » est employé à tout propos, Anna Arzoumanov entreprend d’en préciser le sens et d’en distinguer les différents usages.
Maîtresse de conférences, habilitée à diriger des recherches en langue et littérature françaises à Sorbonne Université, l’autrice fait paraître un court ouvrage consacré au terme « censure », dans la collection « Le mot est faible ». Loin d'un exposé historique, théorique ou politique sur la censure en général, il s'agit avant tout d’éclairer ce terme dont l’usage courant s’est considérablement étendu, mais aussi les difficultés auxquelles son emploi peut prêter. Ainsi, on invoque la « censure » pour une simple rectification, pour un refus d’écouter un propos, lorsqu’une personne n’a pas pu prendre la parole dans une réunion ou qu’une rédaction refuse de publier un article. Des situations très différentes se trouvent ainsi désignées par un même terme. C’est précisément cette extension des usages qu’Anna Arzoumanov entreprend d’examiner.
Il s’agit d’abord de ne pas faire du mot « censure » une catégorie englobante, permettant de désigner indifféremment toute limitation de l’expression dans le débat public. Le terme est d’autant plus souvent associé à ceux de « wokisme » ou de « cancel culture » qu’il tend alors à devenir une manière de disqualifier, en bloc, des situations pourtant très différentes. Or, plus on homogénéise des situations hétérogènes en les rabattant sur un même registre interprétatif, plus le mot perd en précision ce qu’il gagne en puissance polémique. Si tout devient censure, la compréhension se brouille, parce que le terme se trouve chargé d’un imaginaire sombre de la parole interdite, de l’index et de l’autodafé. La clarification n’est donc pas inutile. Elle s’appuie toutefois sur un présupposé juridique, puisque l’autrice définit la censure à partir de la loi, du pouvoir centralisé et étatique de police administrative, ainsi que de sa justification au regard de la préservation de l’ordre public.
Pour éclairer cette définition, l’autrice s’appuie, dans le domaine culturel, sur une série d’enquêtes et de relevés de commentaires livresques ou de presse. Les exemples vont de situations ordinaires à des affaires plus importantes, concernant notamment des théâtres ou des éditeurs. Il s’agit moins, en l’occurrence, de revenir sur les cas historiques de Molière, de Flaubert et de quelques autres, que d’examiner des situations contemporaines : Bertrand Cantat (2018), Les Natifs (2024), Stanislas Nordey (2024), Barbara Butch (2024), etc. Ces cas, très différents les uns des autres, permettent de faire apparaître une idée essentielle : dans de nombreuses situations contemporaines, les limitations apportées à la création ne prennent pas la forme de censures.
L’autrice propose ainsi de distinguer plusieurs usages et plusieurs situations. Trois notions structurent son propos : l’entrave, le vandalisme et la mobilisation critique. Il s’agit de ne pas confondre ce qui relève de la censure avec ce qui relève de l’expression publique d’un désaccord, quand bien même, dans certains cas, l’œuvre n’est visée que parce qu’elle fait symbole. Cette distinction permet surtout de considérer les actions elles-mêmes et leurs effets concrets, plutôt que de les réunir sous une même qualification.
L’entrave relève de la censure parce qu’elle limite la parole de l’autre et empêche concrètement l’exercice d’une liberté reconnue. L’autrice la définit ainsi : « Il y a entrave lorsqu’une action ou une décision a pour effet d’empêcher ou de gêner concrètement l’exercice de la liberté de création, de diffusion ou de programmation ». Elle peut prendre des formes diverses : interdiction, annulation ou déprogrammation d’œuvres au nom de la prévention d’un trouble à l’ordre public, mais aussi suppression de financements ou retrait de subventions.
Le vandalisme recoupe également la censure, puisqu’il consiste à dégrader, détruire ou altérer une œuvre. L’autrice en cite de nombreux exemples, depuis des librairies saccagées pour avoir vendu des livres expressément pris pour cibles jusqu’à la destruction de décors. De tels actes affectent directement les œuvres ou leurs lieux de diffusion et modifient durablement leurs conditions d’existence, d’accès ou de circulation.
La mobilisation critique, en revanche, ne relève pas de la censure. Elle correspond à une action symbolique : critique publique, boycott, perturbation d’un spectacle. Mais, précise l’autrice, sans empêcher pour autant la représentation ou la diffusion. Il s’agit donc d’une expression publique du désaccord, qui peut être vive, conflictuelle, voire perturbatrice, sans constituer pour autant une entreprise de censure.
Cette typologie repose finalement sur la logique des actions et sur leurs effets. L’autrice refuse ainsi de confondre les conflits constitutifs du débat démocratique avec les tentatives d’empêcher la création ou la diffusion des œuvres, tous arts confondus. Elle invite surtout à ne plus penser la contrainte, et donc la censure, à partir de la seule interdiction, mais à partir des conditions concrètes dans lesquelles une expression peut avoir lieu. On pourra, certes, discuter tel ou tel passage de l’ouvrage ou le présupposé juridique qui soutient sa démonstration. Il n’en reste pas moins que ce travail fournit aux lecteurs des outils utiles pour mieux distinguer les situations auxquelles ils peuvent être confrontés et éviter de placer sous le même mot des réalités qui ne relèvent pas nécessairement de la censure.