Que reste-t-il du « Grand Partage » entre nature et culture ? La controverse entre Philippe Descola et Bruno Latour invite à repenser les catégories de la modernité.
Dans La Nature de la modernité. La controverse Descola-Latour, Valentin Denis revient sur l’une des oppositions les plus structurantes de la pensée moderne occidentale : celle de la nature et de la culture. L’ouvrage prend pour point de départ ce que l’on désigne depuis plusieurs décennies comme le « Grand Partage » entre Nature et Culture. L’intérêt du livre est précisément de reprendre cette opposition à nouveaux frais, à la lumière des critiques contemporaines de la domination et de l’exploitation des réalités autres qu’humaines, comme des réflexions écologiques qui ont profondément renouvelé notre rapport à la nature.
C’est dans cette perspective que Valentin Denis reconstruit la rencontre intellectuelle, mais aussi la confrontation, entre Philippe Descola et Bruno Latour. Cette controverse peut être placée sous le signe d’une formule de Maurice Merleau-Ponty, qui en résume à bien des égards l’enjeu : « Ce n’est pas le développement des recherches scientifiques qui a changé l’idée de nature. C’est le changement de l’idée de nature qui a permis les découvertes scientifiques. »
Le « Grand Partage »
Parler de « Grand Partage » entre Nature et Culture n'oblige nullement à accepter ce que cette formulation a de passablement dualiste et essentialiste. L’expression désigne plutôt un processus historique par lequel la modernité occidentale a construit une opposition entre, d’une part, une nature conçue comme réalité extérieure au monde humain et, d’autre part, une culture définissant le domaine propre des sociétés humaines. Cette opposition a progressivement structuré les croyances, les valeurs et les catégories de pensée de la modernité occidentale, jusqu’à prendre une portée presque normative.
La notion même de Nature peut certes être contestée. Elle n’en a pas moins joué un rôle déterminant dans la constitution des sciences humaines et dans leur autonomisation. Elle a notamment contribué à l’émergence de la sociologie comme discours d’autojustification des sociétés modernes. La catégorie de Culture a alors permis de rassembler les seuls humains dans une sphère spécifique, séparée du reste du vivant et, plus largement, de l’ensemble des réalités non humaines.
Le Grand Partage dessine ainsi un fossé entre deux domaines supposés hétérogènes, entre lesquels il n’existerait aucune véritable traverse. D’un côté, la nature : le décor matériel du monde humain, les milieux de vie auxquels nous prêtons des figures théologiques — la Création —, des figures romantiques — la forêt, les paysages et les lieux de promenade — ou encore des figures vitalistes, à travers les considérants biologiques. Cette nature serait le domaine privilégié des sciences physiques, des sciences dites « dures » ou « exactes ». Or, on oublie trop souvent que les « faits » de la nature sont eux-mêmes établis à travers des expérimentations, des instruments et des dispositifs de mesure. Les faits sont toujours faits.
La nature tend ainsi à être réifiée autour d’une idée du déterminisme, voire autour de représentations qui font oublier l’histoire matérielle des milieux eux-mêmes, comme dans l’idée d’une « forêt vierge ». De l’autre côté se trouve la culture : les sociétés humaines, objet privilégié des sciences sociales et de l’anthropologie. Celle-ci n’échappe pas pour autant à un anthropocentrisme longtemps demeuré largement insouciant. Les collectifs humains sont certes inscrits dans des « milieux de vie », mais ces derniers apparaissent souvent comme de simples supports, passifs, de l’activité culturelle. La culture est alors conçue comme le monde des artifices, de l’invention et de la liberté, par opposition à une nature soumise à la nécessité.
Descola, Latour : reconstruire un débat
Cette opposition n’est pourtant pas restée sans contestation. Plusieurs tentatives ont cherché à se défaire du dualisme et à engager une critique de l’idée moderne de nature. Les différentes formes prises par l’écologie politique, comme la remise en question plus générale des représentations de la nature dans les sociétés occidentales au cours du dernier quart du XXe siècle, ont contribué à faire émerger de nouvelles interrogations.
C’est dans ce contexte que prend forme la controverse entre Philippe Descola et Bruno Latour, dont Valentin Denis restitue les enjeux. Leur point de rencontre se situe notamment sur un terrain à la fois épistémologique et relevant de l’histoire des sciences : il s’agit de mettre en question les catégories qui se présentent comme des évidences anhistoriques — La Nature, La Société, La Culture — et de montrer comment elles ont été historiquement constituées. Une formule résume particulièrement bien cette entreprise : il faut « dénaturaliser le naturalisme ». Le naturalisme désigne ici, plus précisément, le régime ontologique dans lequel la nature rassemble l’ensemble des entités non humaines et constitue, face aux humains et à leurs représentations, une réalité supposée homogène et indépendante.
Cependant, Descola introduit déjà une nuance décisive. En revenant aux textes de référence, il montre que le naturalisme ne repose pas nécessairement sur une séparation aussi radicale entre nature et culture. Il se caractérise plutôt par une continuité des physicalités : humains et non-humains sont soumis aux mêmes régularités matérielles. La discontinuité se situe davantage du côté des intériorités : les humains se distinguent des animaux par des dispositions relatives à l’esprit, à la conscience ou à la raison. La dualité nature-culture ne renverrait donc pas nécessairement à deux domaines absolument séparés. Elle pourrait être comprise comme un seul et même dispositif conceptuel distribué en deux dimensions, dont la relation importe précisément davantage que la séparation.
L’ouvrage de Valentin Denis prend l’ensemble de ces questions en charge. Il restitue la logique des polémiques entre Descola et Latour, notamment celles qui prolongent et déplacent le débat initial. Mais il permet également de dégager une typologie des différentes manières de penser le partage entre nature et culture. À l’origine de ces déplacements se trouvent deux grands attracteurs : d’une part, le dualisme Nature/Culture, c’est-à-dire le Grand Partage ; d’autre part, la critique de ce dualisme, qui conduit à interroger la manière même dont ses deux termes sont construits. Car Nature et Culture ne prennent leur sens qu’en relation l’une avec l’autre. Et le partage ne peut jamais être aussi étanche qu’il y paraît : même les conceptions les plus dualistes doivent reconnaître une présence du naturel dans l’humain, sans pour autant réduire celui-ci à cette dimension. Certains soutiennent ainsi que les faits sociaux sont enracinés dans le biologique ; d’autres vont jusqu’à considérer que l’humain peut être ramené au biologique.
Repenser le partage entre nature et culture
La critique du Grand Partage conduit alors à redistribuer les catégories. Il faut notamment prendre au sérieux ce que l’ethnologie et l’anthropologie nous ont appris : il n’existe pas une conception unique de la nature sous la diversité des cultures. Les travaux d’Eduardo Viveiros de Castro ont ainsi montré combien les conceptions de la nature peuvent diverger selon les collectifs. Il devient dès lors difficile de maintenir l’idée d’une Nature unique, identique à elle-même, sur laquelle viendraient se déployer des cultures multiples. Cette remise en question oblige également à considérer l’inscription des rapports sociaux dans des relations interspécifiques et à rompre avec l’indifférence longtemps manifestée à l’égard des interdépendances écologiques.
À tout le moins, Nature et Culture ne relèvent donc pas d’un partage sec. Au mieux, la Société pourrait être pensée comme relevant d’un autre régime de causalité. Surtout, nature et culture s’articulent à travers des instruments sociaux, techniques et scientifiques qui rendent leurs relations constamment plus complexes. C’est ici que l’ouvrage de Valentin Denis retrouve l’un de ses enjeux les plus stimulants : les efforts respectifs de Descola et de Latour pour renouveler le vocabulaire des sciences sociales à la mesure du défi contemporain. Si les catégories de nature et de culture ne suffisent plus, par quels concepts les remplacer ?
La notion de « collectif » constitue l’une des réponses possibles. Elle permettrait de sortir d’une définition strictement anthropocentrée du social et de ne plus supposer, en arrière-plan, l’existence d’une réalité naturelle homogène. Le social pourrait alors se composer au-delà des seuls humains, dans des associations qui incluent les non-humains et rendent visibles les interdépendances entre eux. Les pratiques scientifiques, techniques et économiques ne cessent en effet de multiplier ces interdépendances entre des éléments que le Grand Partage nous avait appris à considérer comme séparés. C’est précisément cette recomposition que la controverse entre Descola et Latour permet de penser : non pas simplement la disparition de la frontière entre nature et culture, mais la nécessité de comprendre autrement les relations qui ont rendu possible son institution et qui, aujourd’hui, contribuent à la déplacer.