On fête cette année les cent ans de la naissance de Michel Butor, qui, dix ans après sa mort, semble déjà un classique. De là cette question : qu’est-ce qui explique la pérennité de son œuvre ?

Michel Butor (1926-2016) aurait eu 100 ans ce 14 septembre. L’occasion pour les éditeurs (Minuit, Droz, le Canoë) de republier certains de ses livres augmentés de commentaires signés de deux éminentes butoriennes – la regrettée Mireille Calle-Gruber d’une part, Nathalie Piégay d’autre part. Et l’occasion pour nonfiction.fr d’interroger cette dernière, professeure de littérature du XXe siècle à l’université de Genève, sur ces rééditions bien sûr, mais aussi sur ce qui rend Butor et son œuvre, aussi cohérente qu’inclassable, indispensables à notre époque.

Parmi la surabondance des textes butoriens, ce qui retient l’attention, nous dit Nathalie Piégay, c’est à la fois la liberté générique de l’écrivain – qu’on ne saurait réduire sans abus à son statut de « nouveau romancier » – et l’évident souci qu’il a d’organiser à la fois ses œuvres et son œuvre au moyen d’une poétique sérielle exceptionnellement minutieuse. Mais c’est peut-être surtout l’éthique qui régit la puissance créatrice de l’artiste (Butor mérite ce titre, tant l’intermédialité joue un rôle central dans ses livres) qui constitue la clé de sa longévité. Butor était un écrivain d’une curiosité, d’une générosité et d’une honnêteté sans égales, et c’est pour cela que l’on peut affirmer sans craindre de s’aventurer qu’il demeurera un interlocuteur privilégié pour les lecteurs de bonne foi dans les décennies et les siècles à venir.

Nonfiction : Ce 14 septembre 2026, Michel Butor aurait eu 100 ans. On le connaît, bien sûr, comme l’un des plus éminents représentants du « Nouveau Roman » – étiquette intéressante autant qu’expéditive, et par laquelle il convient de ne pas se laisser obnubiler. Butor, en effet, est l’auteur de quelque 1 400 œuvres en tous genres – du roman au poème, de l’essai au livre d’artiste, etc. À l’occasion de ce centenaire, on republie plusieurs de ses textes. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots ces rééditions, et nous expliquer ce qui a présidé au choix des œuvres que les ayants droit de l’écrivain ont décidé d’offrir à nouveau au public ?

Nathalie Piégay : Il y a d’abord Passage de Milan, le premier roman de Butor, écrit dans les années 1952-53. L’édition de poche, chez Minuit, comporte une postface de Mireille Calle-Gruber et des documents génétiques. Cette réédition peut être conçue comme la première étape, initiatique, d’un long parcours de lectures à venir !

Il était important aussi de rééditer La Modification, roman de 1957 qui est devenu très rapidement un classique, au sens premier du terme : il a été beaucoup prescrit dans les lycées, en particulier dans les années 1980. C’est sans doute le livre le plus connu de Butor, le premier qui soit cité lorsqu’on parle de lui. L’édition de La Modification qui paraîtra chez Droz en novembre est la première édition critique, avec une introduction (par moi-même). Elle mettra en valeur la richesse du livre et l’immense qualité de sa prose.

La réédition d’Improvisations sur Michel Butor aux éditions du Canoë (avec une introduction que je signe également) est une excellente opportunité de lire ou relire ce texte de Butor, écrit à l’occasion de son dernier cours donné en 1991 à l’université de Genève – c’est le cinquième livre de la série des Improvisations (sur Rimbaud, Balzac, Flaubert, Michaux). Butor, dans ce texte, revient sur son rapport à l’écriture et sur son œuvre. Avec pudeur, il livre un certain nombre de souvenirs autobiographiques. Il réussit à commenter sa propre œuvre avec une grande honnêteté, sans adopter une position de surplomb qui serait écrasante. Il nous fait entrer dans son laboratoire et livre sans dogmatisme ses réflexions sur la littérature. Il est frappant de constater qu’il ne cite pas ses contemporains, ni aucun membre du Nouveau Roman dans ce livre. Les voyages, les séjours aux États-Unis en particulier, y occupent en revanche une grande place.

Quel est le secret de la longévité de Butor ? Lui-même, dans un des textes recueillis dans Répertoire II, vitupérait la littérature commerciale, c’est-à-dire la littérature écrite à l’intention d’un public bien précis, ou avec l’intention de satisfaire un lectorat déterminé d’avance. Rien de plus éloigné, bien entendu, de ses propres pratiques, lui qui est l’auteur d’une œuvre toujours déroutante, d’une œuvre qui a presque l’air de tirer parfois à hue et à dia, d’avancer « à sauts et à gambades » ; mais d’une œuvre où, pourtant, on le reconnaît toujours…

Son œuvre se caractérise par une inventivité et une abondance exceptionnelles. Il n’a cessé de renouveler les formes, refusant de se couler dans un moule – le roman, après Degrés, et après le succès de La Modification, a cessé de l’intéresser, et il vilipendait les « romans pour les prix ». Dans cette recherche constante de formes neuves, Butor privilégie la sérialité (c’est un principe majeur de l’organisation de son œuvre, au niveau à la fois du texte lui-même et de la mise en série des livres – les Répertoires, les Improvisations, les volumes Matière de rêves, Génie du lieu, etc…). En outre, il favorise toujours le dialogue avec d’autres arts, et en particulier avec la musique et la peinture. Alors oui, à hue et à dia, en dehors des catégories génériques, mais aussi avec un grand esprit systématique.

Butor, 2026 : un nom et une date qui, pour paraphraser Roger Caillois (lui parlait du surréalisme et de l’Académie), « jurent » presque « d’être associés ». Que faire, dans notre monde, de son œuvre volontiers spéculative, quoique jamais abstraite – de son œuvre, en somme, constitutivement intempestive ? Quelles leçons en tirer – si tant est qu’il faille tirer des leçons de la littérature ? Quelle consolation y trouver ?

La lire et la relire. S’en inspirer pour écrire et inventer. Je soulignais l’honnêteté d’Improvisations sur Michel Butor. C’est l’honnêteté de toute son œuvre qu’il faut louer. L’énergie créatrice qui la caractérise comme la curiosité de Butor et sa générosité peuvent nous apprendre beaucoup. Il a su préserver sa liberté et dialoguer avec de très grands artistes – je pense à Henri Pousseur, à Jean-Yves Bosseur, à Miquel Barceló (Une nuit sur le mont Chauve, La Différence, 2012). De même qu’il cherchait toujours des formes neuves, il concevait et fabriquait des livres qui sont des objets à chaque fois nouveaux, et cette créativité jamais démentie peut être une inépuisable source d’inspiration pour le lecteur.