Un livre important qui replace dans le champ du visible ces femmes, « suiveuses de guerre », qui participèrent à la vie des armées de l’Ancien Régime à l’Empire.
Mères, épouses, blanchisseuses, cantinières ou prostituées. Les « suiveuses de guerre », ces femmes qui accompagnaient les armées et participaient, à leur manière, au fonctionnement de la communauté militaire, furent des milliers à prendre part à la vie des armées. Pourtant, l’histoire les a largement occultées, les effaçant de la mémoire collective, le fait guerrier s’étant d’emblée imposé comme un phénomène masculin. Dans Suiveuses de guerre, Marion Trévisi (professeure d’histoire moderne à l’université de Picardie Jules-Verne) se propose de réhabiliter leur mémoire et de leur redonner corps, en abordant la dimension féminine de la vie militaire afin de faire sortir de l’ombre ces visages trop longtemps oubliés.
Les femmes et la guerre : une mémoire silencieuse
Les femmes représentent aujourd’hui 16,8 % des effectifs de l’armée française. Cette féminisation, encore récente, résulte d’une évolution lente, marquée par une longue invisibilisation des femmes. Le discours médical a ainsi longtemps fait de la femme un être faible, inapte à la réalité guerrière, associée à la virilité et à la masculinité.
Or, pour l’historien (l’historienne, en l’occurrence), cela pose un problème majeur, les auteurs des sources étant très majoritairement des hommes dont les témoignages sont fortement marqués par un regard masculin. Les récits de guerre sont largement façonnés par le regard du soldat, qui voit souvent dans les suiveuses de guerre des parasites, des gêneuses, voire des femmes aux mœurs dissolues. Des ordres d’expulsion sont parfois édictés, mais ils sont peu suivis sur le terrain ; des patentes sont également exigées. Les femmes apparaissent en tout cas très peu dans les archives, et il est difficile de les y repérer, ce qui contribue encore à leur invisibilisation.
Diversité et complexité d’une condition incertaine
La catégorie des « suiveuses de guerre » recouvre une grande diversité de situations : épouses officielles ou non, souvent assimilées aux femmes de troupe ; prostituées ; quelques combattantes, qui demeurent toutefois très marginales ; ou encore femmes employées comme auxiliaires de service, telles que les vivandières, les cantinières ou les blanchisseuses. Dans tous les cas, les jugements portés sur elles sont sévères : selon leur rang social, les femmes sont souvent considérées comme immorales, voire débauchées. La hiérarchie sociale organise également leurs relations : les femmes d’officiers ne fréquentent pas celles des petits soldats.
La présence féminine permet notamment de satisfaire les besoins sexuels des soldats et de les aider à évacuer les frustrations accumulées pendant la campagne. Mais elle peut aussi conduire à la fondation d’une famille, offrant un ancrage salvateur : le couple devient alors un espace de sociabilité et de divertissement. Certaines de ces femmes tirent également profit de commerces illégaux, comme la contrebande ou le maraudage, pour améliorer leur condition, renforçant ainsi les stéréotypes de la femme vénale, cupide ou débauchée.
La guerre et les femmes : entre nécessité et misère
La présence des femmes a longtemps été perçue comme problématique. La précarité du logement, la promiscuité avec les soldats, les périls du quotidien, les intempéries et l’insécurité rendent leur vie particulièrement difficile et souvent marquée par les traumatismes. Les femmes peuvent également devenir des cibles pour les adversaires ou les insurgés.
Pourtant, leur présence est essentielle, car elles assurent de nombreux services indispensables à la vie des armées. Ravitailler les soldats en nourriture et en alcool, prendre soin du linge, évacuer les blessés sur leurs chariots ou encore veiller à l’intendance pour des sommes dérisoires : autant de tâches qui témoignent de leur solidarité et de leur dévouement. Il faut du caractère pour s’imposer dans cet univers exclusivement masculin, au point que certaines femmes vont jusqu’à épouser la cause guerrière.
Elles n’ont pourtant jamais reçu de gratifications proportionnelles aux services rendus. Beaucoup ont fini dans la misère, après avoir tenté de faire valoir leurs droits. La reconnaissance de la part d’une institution qui les a largement ignorées demeure très limitée. Elles trouvent parfois une forme de compensation dans des récompenses modestes, comme l’attribution d’objets symboliques.
En restituant une place aux suiveuses de guerre, Marion Trévisi ne se contente donc pas d’ajouter quelques figures féminines au récit militaire traditionnel. Elle invite à déplacer le regard vers tout un ensemble d’actrices longtemps reléguées dans les marges de l’histoire, et dont la présence permet de comprendre autrement le fonctionnement quotidien des armées, de l’Ancien Régime à l’Empire. Nourri d’un solide travail sur des sources dispersées et souvent lacunaires, l’ouvrage montre combien l’absence des femmes dans les récits de guerre relève d’un processus d’invisibilisation historiographique. En articulant histoire militaire, histoire sociale et histoire du genre, Suiveuses de guerre contribue ainsi au renouvellement des études sur la guerre et rappelle qu’aucune histoire des conflits ne peut désormais faire l’économie de celles qui, sans participer au combat le plus souvent, en partagèrent les risques, les contraintes et les conséquences.